Où en est-on avec l'épidémie de Covid-19 en France ?

Les médias et le gouvernement nous abreuvent depuis le milieu de l’été d’images toutes plus inquiétantes les unes que les autres sur le réveil de l’épidémie et la course au masque devient un sport national qui réveille les vieux fantasmes sur la loi et l’ordre. Or, un examen attentif des chiffres nous montre qu’il en est autrement…

A suivre la litanie des chiffres qui tombent journalièrement à la télé et sur tous nos médias, et à écouter à l’envi les prestations controversées du Pr Raoul et les avertissements de notre cher ministre de la santé, on pourrait croire que la situation est grave… mais pas désespérée si l’on suivait toutes et tous les fameuses règles de sécurité (cela finit par ressembler aux classiques « 5 fruits et légumes par jour »). Hélas, il semble que certains imprudents ou rebelles patentés (des jeunes évidemment et de dangereux extrémistes anti-masques) veuillent nous pourrir la vie, au propre et au figuré, et remettent en cause les louables efforts de notre gouvernement pour résister à l’ennemi et maintenir la France dans la compétition internationale ! Qu’en est-il en réalité ? J’avais déjà développé dans Médiapart certaines analyses sur le coronavirus et les comportements associés à l’épidémie[1], mais on peut aussi se référer à la compilation en ligne de séries par les Décodeurs du journal Le Monde[2]. Voici quelques points d’information récents.

L’évolution de la situation nationale

Si l’on en croit la source internationale « Worldometers », que j’ai beaucoup utilisée dans mes précédentes études sur la pandémie et qui est la plus souvent utilisée dans les journaux et médias sérieux (même si elle présente parfois quelques défauts), les données les plus récentes font état en France (à la date du 18 septembre) de 442.194 cas confirmés depuis le début de l’épidémie et 31.274 décès, qui me semblent être les indicateurs les plus significatifs. Il s’agit donc de données cumulées sur la période, mais le plus pertinent, comme je l’ai toujours expliqué, c’est l’évolution des chiffres au jour le jour qui permet de voir la vitesse d’évolution du phénomène. Les graphiques suivants sont extraits de sa page web avec des données très significatives.

 

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On voit bien sur le premier graphique (nombre total de cas) qu’après une accélération brutale en mars-avril (cœur de l’épidémie et confinement), le nombre de cas continue à croître à un rythme très modéré de mai à juillet (déconfinement), puis repart très vite à la hausse au courant de l’été, pour atteindre le niveau actuel effectivement spectaculaire, où à partir de la mi-août la courbe prend une forme exponentielle ! On constate ainsi un quasi doublement en 1 mois du nombre de cas (de 215.000 à 440.000), ce qui explique le côté alarmiste du discours officiel et surtout du corps médical.

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Cette évolution apparemment dramatique est confirmée par le second graphique (nombre de nouveaux cas journaliers), qui montre que le nombre de nouveaux cas déclarés le 19 septembre (13.498) représente 1,78 fois le niveau enregistré lors du pic de l’épidémie, le 31 mai (soit 7.578). A en croire ces chiffres, il ne s’agit même pas d’une seconde vague, mais d’une accélération de la première à un niveau inégalé ! Il n’est donc pas étonnant que les autorités sanitaires s’emballent…

 

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En revanche, le troisième graphique (nombre total de décès, cumulés) est complètement différent et mène à des conclusions radicalement opposées. Après une croissance extrêmement rapide du nombre de décès à partir de la mi-mars (début du confinement), la courbe quitte sa forme exponentielle vers la mi-avril pour devenir « logistique » (avec un renversement de la dérivée seconde) et connaître une croissance plus faible pour finalement se transformer en courbe horizontale vers la fin du mois de mai, et constituer un plateau depuis. Seule l’extrême fin de la période (c-à-d aujourd’hui) montre quelques signes très légers de rebond, mais ils sont ténus. Le total des morts se consolide et varie seulement entre 28.000 et 31.000 sur 3 mois.

 

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Le quatrième graphique (nombre de décès journaliers) confirme cette évolution et permet dans une certaine mesure de l’expliquer. La période initiale de 2 mois (début de la contagion et du confinement), qui se passe approximativement entre le 14 mars et le 20 mai, correspond au schéma classique d’une épidémie, avec une courbe en cloche (une loi Normale ou de Gauss) qui atteint son sommet entre le 2 et le 15 avril puisque, comme dans tous les autres pays, le fameux « pic » n’est pas stable et obéit à différents facteurs nationaux propres. La courbe descendante est plus accidentée comme cela avait d’ailleurs été le cas en Chine (je l’avais noté dans mes précédents travaux) et le nombre de décès varie aujourd’hui en moyenne autour de 10 à 15 par jour. On notera avec intérêt que le chiffre du 18 septembre (153) est erroné et qu’il a été corrigé ensuite par Santé Publique France (voir les notes finales).

Comment expliquer une telle contradiction apparente ? C’est assez simple pour qui sait observer et réfléchir. Si l’on met à part la controverse entre statisticiens ou épidémiologistes sur les problèmes d’enregistrement des données à la source (difficultés de définition des cas, flottement des médecins sur les causes de mortalité, erreurs d’enregistrement de l’Etat-Civil qui ont nui à l’INSEE, carences des autorités sanitaires comme dans le cas des EHPAD ou des décès à domicile, etc.), les facteurs de divergence me semblent de deux ordres.

D’une part, c'est la variabilité du virus lui-même, qui mute normalement (c’est d’ailleurs la Loi de l’Evolution, cf. le livre déjà ancien de Jacques Monod sur « Le Hasard et la Nécessité» qui résout la vieille querelle entre les partisans de Darwin et ceux de Lamarck sur les caractères acquis). Il est fort possible (c’est une hypothèse que soutient notamment le Pr Raoult) que le Covid 19 soit devenu à la fois plus contagieux et moins virulent, ce qui expliquerait qu’il touche plus de monde, mais aurait en revanche des conséquences beaucoup moins graves, ou en tout cas moins sévères en termes de mortalité puisque celle-ci ne varie pas ou peu. Par ailleurs, les populations concernées sont différentes. Les jeunes notamment semblent plus touchés, avec plus de formes atypiques alors que leurs aînés ne sont pas plus atteints en moyenne.

D’autre part, les politiques suivies sont différentes de celles du début de l’épidémie et ont des effets artificiels. L’augmentation conséquente du nombre de tests, qui permet aujourd’hui de réaliser des dépistages sur plus grande échelle, entraîne nécessairement une augmentation du nombre de cas qui auraient été autrefois négligés par absence ou faiblesse des signes extérieurs (asymptomatiques). La combinaison de l’apparition massive de ces nouveaux cas avec une virulence relativement plus faible du virus, ou un changement de son comportement, pourrait se traduire par une issue différente de la maladie, qui devient moins létale, puisqu’un accroissement des cas ne conduit pas à une augmentation de la mortalité…

 

La conséquence sur les stratégies de lutte, comme le port du masque, pourraient également être différente. S’il circule beaucoup plus qu’avant, le virus n’est pas nécessairement plus dangereux, ou, plus exactement, la chaîne de causalité qui mène in fine à la réanimation et au décès semble fondamentalement changer. Ce n’est peut-être pas la circulation qu’il faut contrôler en priorité mais plutôt la transmission première du virus et donc la source principale de son émission. Il faudrait alors déterminer en premier lieu les foyers initiaux (les « clusters »), les tester et les circonscrire afin d’éviter la propagation, plutôt que de lancer de manière indiscriminée une politique du masque obligatoire partout et en tout lieu, qui n’est qu’une forme à peine améliorée de confinement…

 

La situation par régions

Pour analyser la situation à un niveau géographique plus fin, il faut se concentrer sur les sources françaises officielles, tout en connaissant leurs limites et leurs défauts. Le Ministère de la santé, ou plus exactement son organisme de communication Santé Publique France, réalise un tableau de bord quotidien de l’épidémie. Les chiffres globaux sont les mêmes puisque c’est la source principale de Worldometers : 442.194 cas confirmés depuis le début de l’épidémie et 31.274 décès (dont 20.714 en hôpital) au 19/09/2020, mais l’analyse fine est réalisée grâce à l’outil spécifique GEODIS qui permet une représentation cartographique très intéressante et particulièrement interactive. Toutefois, GEODIS a conservé le champ initial de Santé Publique France du fait de son réseau de surveillance des données hospitalières, mais n’a pas encore intégré les chiffres des EHPAD qui s’avèrent importants pour les décès (ainsi que ceux survenus à domicile). La différence est de l’ordre de 10.000 morts, soit une sous-estimation d’un tiers !

 

A titre d’exemple nous nous concentrerons sur le cas de la Bretagne, qui constitue une région moyennement peuplée (avec 3,319 M d’habitants en 2020, elle représente près de 5 % de la population française) et particulièrement dynamique sur le plan économique, tout en assurant un relatif équilibre entre les grandes fonctions : agricole certes, mais aussi touristique sur les côtes, et assez fortement industrielle. Cette dernière est particulièrement représentée par l’agro-alimentaire, ainsi que par la métallurgie, l’informatique et l’électronique, avec des bassins d’emploi importants comme l’agglomération de Rennes et une grande partie de l’Ille-et-Vilaine. La Bretagne forme donc une région (au sens administratif du terme) qui est relativement représentative de la société et de l’économie française, et pourtant elle ne semble pas trop souffrir de l’épidémie, malgré son classement récent en zone de vulnérabilité.

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Les chiffres présentés ici sont donc ceux du nombre de décès, plus pertinents pour apprécier la dangerosité de l’épidémie, tels que GEODIS les propose, par régions administratives et sous les deux formes (carte et tableau de chiffres). Ils se limitent aux seuls décès constatés à l’hôpital depuis le 1er mars (soit 20.690 pour l’ensemble de la France). Les résultats sont très significatifs. La carte ci-dessus montre que la Bretagne est très peu touchée par la mortalité (274 décès en plus de 6 mois et 1/2), contre 7.946 pour l’Ile-de-France (soit 29 fois moins). Le tableau ci-dessous confirme que, même compte tenu des populations relatives, la part de cette région est très faible (1,3 %) alors que les 3 grandes régions qui ont constitué les principales « zones rouges » du déconfinement (à savoir l’Ile-de-France, le Grand-Est et les Hauts-de-France) regroupent pratiquement les 2/3 des morts (65,9 %) ! La Bretagne arrive donc 12ème (sur 18) devant la Corse et les DOM !

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La situation par départements

 

A un niveau encore plus fin, celui des départements, GEODIS nous enseigne ainsi que l’Ille-et-Vilaine a enregistré 92 décès depuis le début de l’épidémie et arrive au 49ème rang (sur 101 départements), derrière le Morbihan (97 décès et au 44ème rang). Ce dernier avait connu un foyer assez important à Auray, puis Vannes, au tout début, ce qui lui a ainsi conféré la primauté ! En Côtes d’Armor le chiffre est seulement de 41, mais il est vrai que ce département est surtout rural et faiblement peuplé. Pour notre département de référence, c’est vraisemblablement la présence de Rennes qui explique ce petit record breton…

 

S’il fallait encore confirmer ce point, il suffit de contempler la carte détaillée ci-dessous qui montre que les « points rouges » se concentrent sur les 5 grandes régions du début, et en particulier sur les grandes villes qui apparaissent mieux dans une présentation par départements. Ailleurs, seules Bordeaux en Aquitaine, et Nantes en Bretagne historique, peuvent un peu rivaliser…

 

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Par contraste, Paris - en première place - enregistre 1.840 décès, soit 20 fois plus (avec une population d’à peine plus du double). On retrouve là encore une fois la prééminence du facteur de la densité de population qui explique la relation causale de fond entre forte concentration humaine et développement du virus.

 

On peut détailler les analyses et opérer des comparaisons intéressantes au niveau du département sur le tableau complet qui figure page suivante. Si ce sont sans surprise les quatre départements de l’Ile-de-France qui concentrent l’essentiel de la population comme de la mortalité, on constate que les départements fortement ruraux et peu peuplés qui figurent en queue de peloton (comme la Lozère, qui n’a eu sur la période qu’un seul mort, ou l’Ariège) semblent complètement hors de portée du virus. C’est d’ailleurs ce que confirme l’approche par la « surmortalité » de l’INSEE, qui n’y voit aucun évènement particulier…

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Les zones de « vulnérabilité » (par départements)

 

 

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Enfin, la dernière carte sur les zones de « vulnérabilité » départementales, établie par Santé Publique France, met en évidence le biais de communication de nos autorités (et des médias), qui mettent sur le même plan (même niveau de couleur) des zones qui n’ont pas du tout les mêmes résultats sanitaires. On retrouve par exemple l’Ille-et-Vilaine qui est mise au même niveau de vulnérabilité que Paris, ou même Bordeaux, qui présentent certainement beaucoup plus de risques. On ne peut se fier à des ratios établis à partir des résultats temporaires et limités d’une métropole locale (Rennes) qui est extrapolé à toute la région. Cette carte sert de fondement aux politiques actuelles qui font appel à la peur et à l’émotion plutôt qu’au raisonnement et à la réflexion. Ce serait bien triste si ce n’était si grave…

 

 

[1] Voir notamment mes billets de blog des 20 mars, 1er avril, 14 avril, 23 avril et 14 mai.

[2] On peut se référer au lien suivant : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/02/27/en-carte-visualisez-la-propagation-mondiale-de-l-epidemie-de-coronavirus_6031092_4355770.html

 

 

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