La croissance miraculeuse de M. Macron

Enfin « la croissance est au rendez-vous ! », « les impôts et le chômage baissent ! » répètent à qui mieux mieux les médias en boucle depuis plusieurs jours. Notre monarque semble en passe de réaliser son objectif. Se pourrait-il que, contrairement à François Hollande qui attendait l’inversion de la courbe du chômage, il ait trouvé la formule magique ?

A en croire les médias[1], les officiels comme ceux qui le sont moins, mais qui n’en sont pas moins pour la plupart aux ordres, Emmanuel Macron serait apparemment sur le point d’accomplir ses « promesses » de campagne en matière économique[2]. Après l’année 2017 dont la relative bonne santé était pour l’essentiel due aux effets tardifs de certaines mesures sociales prises par le dernier gouvernement de François Hollande[3], l’année 2018 s’était révélée calamiteuse et le début de l’actuelle n’avait évité la pente fatale que grâce aux quelques miettes arrachées par les gilets jaunes à un pouvoir aux abois, et encore s’agissait-il surtout de quelques gestes de solidarité venant des amis d’Emmanuel Macron[4]. En ce milieu d’année 2019, où la récession guette l’ensemble des pays européens et peut-être la plupart des pays dits capitalistes, la France semble faire exception en étant en mesure de tirer son épingle du jeu, grâce à des indices de reprise économique qui pourraient justifier, tardivement, la politique clairement néolibérale qui a été cyniquement assumée depuis deux ans. Si l’on en croit les dernières publications de données économiques quelques signes de reprise sont effectivement visibles, mais ils sont néanmoins ténus et contradictoires.

 

Une reprise économique incertaine au second trimestre

 

La Banque de France avait déjà réalisé à partir de ses propres enquêtes de conjoncture fin juin des hypothèses de projection de la croissance économique assez optimistes pour l’année 2019 et les deux suivantes[5]. Elle s’appuyait sur les données INSEE du premier trimestre et partait de prévisions construites sur l’hypothèse d’un maintien solide de la demande intérieure (consommation et investissement), bien que le contexte extérieur soit plutôt défavorable, puisque la zone euro et le reste du monde semblent au contraire faiblir fortement et pèsent donc sur les possibilités d’exportations françaises. Le facteur déterminant de la projection réside apparemment pour la plupart des conjoncturistes dans la prise en compte des gains de pouvoir d’achat de la fin 2018 (les mesures Macron), dont les effets sont à mon avis assez surestimés. Beaucoup d’entre eux s’attendaient à ce que ces gains, qui sont pour l’instant épargnés par les classes moyennes ou populaires, viennent soutenir la consommation à venir.

 

Lorsque l’INSEE a publié comme à l’accoutumée les premiers résultats des comptes trimestriels du second trimestre 2019 à la fin du mois de juillet[6], les conjoncturistes ont eu l’air surpris de ne pas retrouver cette envolée attendue de la demande, et les résultats montrent au contraire une croissance du PIB plutôt atone à +0,2 % qui est donc due en grande partie au comportement frileux des ménages, comme le confirme le ralentissement du rythme de croissance de leur consommation qui s’établit à +0,2 % (après +0,4 % au 1T2019). Seul l’investissement a progressé de +0,9 %, en particulier celui des entreprises (+1,2 %) et dans une moindre mesure celui des administrations (+0,8 %) mais il stagne chez les ménages (+0,1 %). Bien que l’on ait claironné partout que la croissance reprenait, les chiffres le démentent. Il semble encore une fois que les journalistes n’aient voulu retenir que la (légère) progression du PIB annoncée par l’INSEE alors qu’il s’agit en fait d’un ralentissement…

 

Sans doute par dépit et par obstination, plusieurs médias sont allés chercher d’autres chiffres qui pourraient peut-être mieux correspondre à leurs vœux. Les résultats de l’enquête mensuelle de conjoncture de l’INSEE auprès des ménages[7] ont paru leur donner quelque satisfaction. Si la vision subjective des ménages s’améliore un peu, c’est sans doute en partie du fait du petit supplément de pouvoir d’achat distribué fin 2018, mais le regain de consommation espéré a fait long feu. Le paradoxe réside ici surtout dans le fait que cet optimisme apparent des ménages (la fameuse « confiance dans l’avenir ») contredit la faiblesse de la croissance et de la consommation. L’évolution du taux d’épargne des ménages qui a légèrement augmenté en début d’année, traduit en réalité le fait que les revenus et le pouvoir d’achat ont diminué et que la consommation stagne ou baisse, et non qu’il s’agit d’un choix d’épargne[8], même s’il est probable que les mesures macron aient abouti à une épargne de précaution[9]. Cet accent mis sur le léger rebond de l’indice de satisfaction correspond à un raisonnement simpliste et les médias habituels ont beaucoup glosé sur le moment, en mettant inévitablement en cause la fiabilité des chiffres de l’Institut qui seraient selon eux trop critiques par rapport au discours macronien, alors qu’ils expriment en fait leur ignorance…

 

La « bonne nouvelle » du chômage

 

C’est dans ce contexte que l’Institut a publié le 14 août[10] des données plus rassurantes sur l’emploi et le chômage qui semblaient alors conforter l’image de succès incontestable que le pouvoir veut donner à sa politique économique[11]. Le taux de chômage en France au sens du BIT baisse significativement, passant de 8,7 % de la population active au premier trimestre 2019 à 8,5 % au deuxième, avec 2.366.000 personnes sans emploi en métropole. Ces chiffres sont plus solides puisqu’ils viennent directement de l’exploitation de l’enquête emploi qui est synthétisée par l’INSEE. Si l’emploi reprend un peu, c’est pour des raisons secondaires et occasionnelles. Comme je l’ai déjà expliqué dans un billet de blog précédent[12], c’est une vieille et longue histoire, qui a attiré à l’Institut nombre d’inimitiés et surtout de critiques de la part des gouvernements successifs qui ont toujours plus ou moins cherché à l’influencer. La complexité et la technicité de la mesure du chômage cachent souvent de réelles différences d’interprétation ou d’analyse, qu’il convient d’expliciter si l’on veut comprendre les réels enjeux qui s’offrent au statisticien d’abord, puis au lecteur ensuite.

 

Disons tout de suite pour simplifier, que la mesure du chômage repose sur deux grandes sources aujourd’hui en France. On trouve d’une part les registres de Pôle Emploi qui sont des répertoires administratifs, c’est-à-dire qu’ils sont directement liés au pouvoir politique qui peut en modifier les champs, les critères et les conditions d’admission, même si concrètement ce sont des fonctionnaires de la DARES qui les gèrent au jour le jour. Ils ont une périodicité mensuelle basée sur les flux d’inscription entrants et sortants, et permettent de produire des statistiques de demandeurs d’emploi en fin de mois (DEFM). Ils ont l’avantage d’être collectés régulièrement sur une base presque exhaustive, mais leur périmètre n’est pas nécessairement constant car il dépend des critères d’inscription qui peuvent varier selon la politique de l’emploi ou la conjoncture. Ils déterminent l’évolution globale des différentes catégories de chômeurs, si l’on raisonne « à erreur constante » comme le font les statisticiens. D’un autre côté, on dispose d’enquêtes approfondies réalisées par le ministère du travail, qui sont de nature statistique et définies selon les conventions internationales du BIT. Leur périodicité annuelle est devenue continue depuis 2003 et leur structure est différente. Ce sont des échantillons réduits mais importants (plusieurs dizaines de milliers d’emplois) qui ont surtout l’avantage d’être très détaillés et d’établir la composition précise des différents métiers et de leurs conditions de travail. Ces enquêtes déterminent donc la structure et le niveau des emplois. En principe, la combinaison des deux approches permettrait alors d’avoir à la fois le niveau et l’évolution des différentes catégories de chômeurs (selon les définitions retenues) sur l’année, puis d’être harmonisées par l’INSEE qui en assure la cohérence et la synthèse.

 

Qui masque une réalité moins évidente…

 

Hélas, le monde n’est pas parfait et, au-delà des difficultés techniques habituelles liées à la collecte des données et aux erreurs inévitables, il est de plus en plus difficile de mesurer correctement le chômage pour diverses raisons dont en premier lieu la divergence croissante entre les deux sources mentionnées. Un article récent du Monde[13] reprend l’analyse de l’INSEE publiée le 2 juillet 2019, qui constatait que l’écart était passé de 300.000 personnes en 2013 à un peu plus de 900.000 au premier trimestre 2019. Ce phénomène inquiétant s’explique par des différences de traitement résultant de l’application de critères plus stricts par le BIT par rapport aux méthodes de Pôle emploi qui donnent une évaluation plus large des chômeurs de la catégorie A (soit 2,6 M pour l’un et 3,4 M pour l’autre en 2017). En fait, l’étude de l’INSEE montre que 44 % des personnes de catégorie A de Pôle emploi ne sont pas des chômeurs au sens du BIT. Ce sont pour beaucoup des seniors qui sont découragés à l’approche de la retraite, ainsi que de gens en situation transitoire qui affirment avoir eu une activité irrégulière. Inversement, un tiers des chômeurs au sens du BIT n’apparaissent pas dans la catégorie A de Pôle emploi. Ce sont souvent des jeunes qui ont omis de s’inscrire. Cet écart s’est notamment amplifié selon l’INSEE sous l’effet du recul à 62 ans de l’âge de départ à la retraite (réforme de 2010).

 

Mais des facteurs plus généraux ont joué comme l’a récemment montré l’analyse de Romaric Godin, un excellent économiste à Médiapart[14]. Sans rentrer dans les détails, ce sont des raisons structurelles profondes qui font non seulement diverger les deux sources mais remettent en question le principe même du calcul d’un taux de chômage. En effet, si tous les économistes sont conscients depuis longtemps de la difficulté de définir le chômage (c’est d’ailleurs un enjeu théorique majeur qui oppose depuis près de 80 ans keynésiens et néo-classiques[15]), ils admettent en général que la seule question qui vaille est la mesure du sous-emploi, qui est le concept économique pertinent. Dans le cas actuel, l’INSEE a bien suivi l’importance croissante du « halo » autour du chômage statistique (1,5 millions de personnes inactives en plus qui ne satisfont pas aux critères du BIT), dont la taille a encore augmenté au 2ème trimestre, ce qui a même pratiquement compensé l’amélioration observée du taux de chômage. S’il note aussi l’évolution particulière de certaines catégories (taux d’emploi en CDI en diminution constante depuis 2017 et montée régulière en parallèle du poids des CDD), il révèle surtout d’inquiétantes évolutions de fond à plus long terme.

 

La question que soulève Romaric Godin sur la signification actuelle du taux de chômage est en effet essentielle. Il rappelle tout d’abord que la définition du chômage par le BIT est bien trop stricte, puisqu’il ne faut pas avoir travaillé même une heure dans la semaine précédente, ce qui est de moins en moins souvent le cas, ne serait-ce qu’en raison de la tendance à la généralisation du travail à temps partiel dans les nouveaux emplois. L’évolution du marché du travail et des conditions de l’emploi depuis une trentaine d’années ont formidablement bouleversé les comportements et les pratiques sociales, en raison des contraintes supplémentaires apportées par le système au salariat traditionnel. Comme par un pied de nez de l’Histoire, le capitalisme revient à ses origines et notamment au « travail domestique » de sa préhistoire, avec le travail du textile aux pièces dans les campagnes anglaises de la fin du XVIIIème siècle, qui faisait assurer tous les risques au travailleur (souvent une travailleuse d’ailleurs) dont le statut n’était pas encore salarié. Il fallut au mouvement ouvrier du XIXème siècle une longue lutte sociale et juridique pour lui faire acquérir un minimum de protection légale et sociale. Or, avec des phénomènes comme l’ubérisation de tous les emplois que l’on peut émietter et découper en petits fragments, la chaîne de valeur est morcelée et seul le donneur d’ordre peut contrôler le processus productif et récupérer le profit, tandis que son employé de fait (et non en titre le plus souvent) supporte tous les risques. Le fait que ce soit aujourd’hui dans les pays occidentaux le secteur des services où se développent ces pratiques ne change rien à l’affaire, dont la logique est fondamentalement la même. Le développement accru et systématique du temps partiel, des contrats courts ou très courts, de la précarité chez les « travailleurs pauvres », des politiques de réduction des systèmes de protection sociale et de leur coût, etc. ont eu pour effet global de diminuer massivement le coût du travail et de permettre un transfert considérable de valeur ajoutée vers les catégories sociales supérieures qui sont les bénéficiaires du système, essentiellement des actionnaires et autres investisseurs qui ne représentent plus qu’une infime minorité de la population (moins de 0,1 %).

 

Nature du chômage et évolution de l'emploi 

 

Pour les économistes critiques (les fameux « hétérodoxes ») qui ont analysé les modalités de fonctionnement du marché du travail dans les pays occidentaux depuis quelques dizaines d’années, on assiste ainsi à une transformation complète du modèle du « travail » depuis 30 ans, qui perd ses attributs des années 1945-60 qui étaient devenues les normes standard, avec un emploi mieux garanti (CDI), rémunéré régulièrement (mensualisation), protégé par des lois sociales et un code du travail, celui qu’achève de remettre en cause le gouvernement actuel. L’existence de formes de Sécurité sociale et de services publics réellement dévoués au bien commun étendaient ces garanties à la plus grande partie de la population, au point que ses adversaires libéraux l’avaient caricaturé sous le nom d’État-Providence, interprétant à dessein comme une générosité ce qui était en réalité un droit fondamental. On sait ce qu’il en advient aujourd’hui. L’emploi est donc devenu de plus en plus précaire, provisoire et mal payé, avec une explosion des ruptures conventionnelles au détriment des salariés et cette ubérisation généralisée de la société qui efface les repères habituels.

 

Les effets en ont été visibles aux USA dès le milieu des années 1960, avec un net ralentissement de la productivité moyenne qui était couplé à une stagnation des salaires réels. Déjà, le chômage qui était de l’ordre de 5 % de la population active (c’était considéré comme élevé à cette époque de « plein emploi ») ne reflétait plus la réalité de l’emploi, puisque les économistes considéraient alors (du moins ceux qui étaient critiques) qu’une bonne partie des ouvriers et des employés, c-à-d les classes populaires qui avaient bénéficié du boom des années 1940 et 1950, ne se présentaient plus sur le marché du travail par découragement. C’était particulièrement vrai pour les femmes, qui vivaient encore aux USA sur le mythe de la femme au foyer malgré les années de guerre qui leur avaient fait prendre conscience de leurs possibilités de réalisation personnelle par leur participation à la vie professionnelle (mais qui ne durèrent pas puisque les années 50 sont aussi celles du retour au foyer), et évidemment des minorités, dont les Noirs montés massivement dans le nord industriel découvraient également la misère industrielle et le chômage urbain. Certaines des causes du « Trumpisme » actuel y trouvent leurs racines, même si elles sont en fait liées aux frustrations plus tardives des « pauvres blancs » des zones désindustrialisées de la « Rust Belt ». Quoi qu’il en soit, on considérait alors que le véritable sous-emploi se situait plutôt autour d’un taux de 10 % au moins. Aujourd’hui, c’est le même phénomène que l’on voit se développer (à un niveau plus élevé et pour les mêmes raisons) en Allemagne et dans les pays du Nord de l’Europe, ainsi que dans l’Angleterre post-thatchérienne qui a montré la voie. Les taux officiels sont désormais de plus en plus déconnectés des réalités sociales, et il faut les prendre avec précaution. Mais d’autres éléments statistiques doivent être aujourd’hui pris en considération comme le halo autour du chômage ou les diverses autres mesures du sous-emploi réel.

 

Je ne pense pas qu’ils soient devenus faux ou inutiles (ce que le titre un peu provocateur du texte de Romaric Godin pourrait laisser penser), mais ils ne constituent qu’une forme du sous-emploi, et on ne peut plus les utiliser tels quels pour l’analyse économique. Les discours lénifiants des gouvernants qui, le déclin de la social-démocratie aidant, ont accompagné, et parfois accéléré, le mouvement, soulignent abondamment cette tendance actuelle à la baisse du taux de chômage statistique pour justifier leurs politiques. Cela exprime en réalité une facette de l’évolution de nos société capitalistes où l’emploi dit « normal » se dégrade (mais avec des chiffres publics « optimistes ») alors que la conjoncture économique stagne et que la lutte contre l’inflation devient le prétexte officiel pour justifier les mesures les plus anti-sociales. C’est en Europe, qui se fait le chantre depuis 25 ans des politiques monétaires les plus restrictives (en dépit de quelques aménagements provisoires de la BCE), que l’on en voit les conséquences les plus désastreuses, avec une quasi-stagnation économique (en dehors des crises aiguës comme celle de 2008), avec une flexibilisation systématique du travail, un appauvrissement généralisé de pans entiers des populations et une inégalité sociale croissante qui nous ramène rapidement au XIX° siècle (sans l’espoir d’une sortie rapide, hélas !).

 

Les grands débats économiques sur le choix supposé entre chômage et inflation, ce que la fameuse relation (ou courbe) de Phillips pouvait encore laisser supposer dans les années 1980, sont un paravent idéologique d’inspiration libérale (malgré sa présentation habituelle qui en fait à tort un dilemme keynésien). D’ailleurs Keynes a bon dos (comme Marx d’ailleurs, dans un autre contexte) et on lui a fait dire beaucoup de choses qui ne correspondent pas au fond de sa pensée. Je résumerai pour l’essentiel celle-ci en disant que ce libéral bon teint, mais anticonformiste (il a fait partie du groupe de Bloomsbury avec Virginia Wolff et Lytton Strachey), avait une vision réaliste du système dans lequel il vivait et avait largement réfuté l’argument idéologique inepte des libéraux selon lequel les marchés avaient la propriété quasi-magique (la « main invisible » de Smith) de s’auto-réguler en l’absence d’intervention extérieure. Ce dogme qui avait été remis en cause par la crise de 1929 a repris du service depuis 30 ans et justifie désormais toutes les réformes néo-libérales, qu’elles viennent de la gauche ou de la droite bien-pensantes…

 

La disparition du travail ?

 

Si, à gauche parfois et chez certains écologistes, on tend à reprendre la vieille antienne libérale sur la « disparition du travail », qui serait due au progrès technique[16] et à la mise en place d’une société « numérique », on se trompe de cible. Ce n’est pas le travail qui disparaît mais c’est une certaine forme de travail salarié, régulier et stable qui meurt progressivement sous nos yeux. Les données sur la population active française montrent en effet une relative stabilité, voire une légère hausse à long terme de celle-ci autour de 30 millions d’actifs (dont les chômeurs), soit un taux d’activité moyen (BIT)[17] qui représente actuellement 72 % de la population en âge de travailler (15-64 ans), avec certes une légère inflexion de - 0,2 % au 2T2019, mais qui devrait continuer de croître jusqu’en 2070 selon les projections de l’INSEE (à 75 %). Une analyse plus fine de ces chiffres montre un accroissement chez les femmes, une baisse marquée chez les hommes (due en partie à l’allongement des études des jeunes) et surtout une hausse sensible chez les seniors (un effet des réformes des retraites). Le phénomène est le même dans tous les pays capitalistes industrialisés, avec une moyenne de l’UE à 73,4 % en 2017, dont 82,5 % en Suède et 65,4 % en Italie. Cela constitue souvent un marqueur de ce qu’on appelle le développement post-industriel, avec notamment la montée rapide du poids des services (proche de 80 % du PIB et de l’emploi en France aujourd’hui).

 

De ce fait, les discussions courantes sur une notion aussi ambiguë que le « revenu de base, ou universel » perdent beaucoup de leur acuité, car elles reposent souvent sur l’idée que le travail (l’emploi en fait) formerait une quantité déterminée, homogène, et donc limitée dans l’espace et le temps. Celui-ci serait alors en diminution relative, de sorte qu’il pourrait être découpé comme un gâteau, dont on serait en mesure de distribuer arbitrairement des parts décroissantes sous la forme des revenus qui en sont la contrepartie. Cette représentation est très répandue en France mais elle est manifestement erronée, à la fois statistiquement et socialement. D’ailleurs, les chiffres parlent d’eux-mêmes, puisque l’on constate au contraire, si l’on en croit les données officielles, que le chômage recule dans tous les autres pays en Europe et aux USA, alors que le progrès technique ne cesse de se développer à l’échelle mondiale, du moins si l’on regarde superficiellement la progression de l’univers numérique des GAFA qui mène la course technologique. La réalité est plus complexe. L’emploi potentiel ne cesse de croître de même que les besoins insatisfaits d’une population vieillissante. Ce qui fait problème en réalité, c’est la structure économique et sociale du capitalisme actuel qui ne permet pas de satisfaire les besoins d’une demande non solvable, c-à-d non munie d’un pouvoir d’achat monétaire. Pour être encore plus clair, les revenus distribués le sont à des catégories de personnes qui ne peuvent accéder à la consommation « normale », ni résoudre leurs besoins fondamentaux (alimentation, santé, éducation, logement, etc..) en raison de leur exclusion de fait, ou de droit, des circuits économiques classiques (production - revenus - consommation) du fait de leur âge, de leur zone géographique ou de leur place dans la hiérarchie sociale. C’est justement le développement rapide de ces catégories de laissés-pour-compte, et leur extension progressive à toutes les couches de la société au fur et à mesure que les droits sociaux anciens sont bafoués, qui explique la montée rapide du sous-emploi global (et de la sous-rémunération qui l’accompagne), alors que les possibilités existent… Il est également utile de rappeler que la moitié de la Dépense de consommation des ménages est collective et assurée par l’État et les services publics malgré leur remise en cause. La seule prise en compte de la critique de notre mode de consommation dominant est certes utile et nécessaire, mais elle ne résout pas les problèmes d’aujourd’hui comme le montrent les manifestations de gilets jaunes qui sont emblématiques du retour des fins de mois difficiles et de la dureté de la vie telles que les connaissaient autrefois les classes populaires.

 

Des résultats financiers faramineux

 

Par ailleurs, les Échos viennent de publier les résultats financiers mondiaux des entreprises au deuxième trimestre 2019[18], selon une étude de la société de gestion de fonds Janus Henderson Investors qui est la référence en la matière, et ceux-ci semblent a priori cohérents avec les évolutions macroéconomiques. Ils sont globalement en forte progression dans le monde avec des dividendes records de 513,8 Mds de $, en hausse de +1,1 % par rapport au premier trimestre, mais la situation est inégale selon les pays. La distribution de dividendes a ainsi reculé en Europe de 5,3 % du fait notamment des difficultés de l’industrie automobile allemande. Seule exception dans ce tableau négatif de notre continent, la France y est « de loin le plus grand payeur de dividendes en Europe » avec 51 Mds de $, en augmentation de +3,1 %. Les actionnaires français auraient ainsi reçu pratiquement 10 % des profits distribués dans le monde, alors que la croissance y reste encore assez faible malgré le léger rebond du deuxième trimestre. On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a là un effet particulier lié à la suppression de l’ISF et à la baisse de l’impôt sur les sociétés, qui ont « libéré » des masses énormes de capitaux qui se sont dirigées vers les places financières. L’écart significatif entre la croissance exceptionnellement élevée des revenus des capitaux depuis deux ans (de l’ordre de +10 % par an) et celle des revenus du travail (le pouvoir d’achat du Revenu Disponible Brut des ménages a progressé de +1,4 % en 2017 et +1,2 % en 2018) montre bien que le « gâteau » n’est pas équitablement partagé !

 

Des limites méthodologiques mal connues

 

Il serait bon rappeler quelques points fondamentaux sur les méthodes statistiques utilisées. Les données sur la croissance qui sont présentées ici sont par définition conjoncturelles, et ces chiffres sont établis par le Département des Comptes trimestriels qui depuis une vingtaine d’années répond mieux à la demande des acteurs économiques dominants (entreprises, financiers, médias, politiques, etc.) qui raisonnent essentiellement à court, voire très court terme, que les économistes, analyseurs et planificateurs du passé qui s’appuyaient sur des comportements structurels profonds ou à long terme, ce qui permettait de prévoir raisonnablement l’évolution future. Ces derniers existent toujours, et sont même encore la référence officielle (Comptes annuels) mais sont superbement ignorés par les médias, et donc par le commun des mortels. Comme pour les anciens Égyptiens, il suffit d’effacer leur nom pour que leur mémoire s’évanouisse. Sic transit gloria…

 

La comptabilité nationale, qui est la source de tous les outils d’analyse économique, ou du moins de leur mesure, n’est pas une comptabilité à proprement parler. C’est une synthèse macroéconomique de données statistiques qui sont présentées sous une forme ou dans un cadre comptable. Celle-ci n’obéit pas aux mêmes motivations que la comptabilité d’entreprise par exemple, dont la finalité est de dégager dans le bilan de ce seul agent le résultat final, à savoir le profit résultant de l’engagement des capitaux compte tenu des dettes accumulées (approche microéconomique). C’est une photographie à un moment donné de la valeur des actifs nets[19], qui met bien en évidence la valeur du retour sur investissement, et non le résultat de l’activité annuelle comme peut le fait un compte d’exploitation qui s’intéresse plutôt aux conditions de la production courante. Même si la marge d’exploitation doit au final coïncider avec le résultat financier (grâce aux conventions comptables), elle ne constitue pas en principe (et en droit) l’objet de l’activité économique. En effet, si dans les années 1950-1970 les économistes (en particulier américains) ont mis l’accent sur le rôle des « managers » (souvent des directeurs salariés), ou même parfois de la communauté humaine qu’est une entreprise, dans le contexte du « fordisme » et de la consommation de masse des sociétés occidentales en développement rapide, les années 1980-1990 ont vu le retour des actionnaires (et en même temps du néolibéralisme) qui ont réaffirmé leurs droits et repris les rênes du pouvoir en imposant comme priorité la valorisation du patrimoine des propriétaires, qui est toujours d’actualité, avec les conséquences que l’on connaît…

 

Par contre, la comptabilité nationale prend d’emblée le point de vue de la société dans son ensemble, et sa finalité est de donner une représentation synthétique de l’activité économique, et donc de l’intérêt général. Elle est issue des travaux théoriques nés de la crise de 1929, et surtout des contraintes de production liées à la seconde guerre mondiale, avec dans le cas français une volonté explicite de transformer la société dans un sens progressiste (cf. le programme social du Conseil National de la Résistance). Sur le plan méthodologique, elle collecte toutes les données économiques, y compris les comptes d’entreprise, les comptes publics et ceux de tous les autres agents, les compare, les croise et en réalise une synthèse globale en cherchant à leur donner un sens économique pertinent (c’est la démarche de la macroéconomie). Comme c’est une tâche gigantesque, que les sources sont nombreuses et souvent contradictoires, le travail est complexe et nécessite beaucoup d’arbitrages collectifs en interne qui forment l’essentiel du rôle du comptable national. C’est l’INSEE en France qui réalise ce travail en collaboration avec les autres services statistiques en amont (ministères, Banque de France, Douanes, organismes professionnels, etc.). Il veille également à la cohérence temporelle en établissant des séries historiques qui sont régulièrement mises à jour. Enfin, parmi ses autres particularités, ses résultats sont nécessairement provisoires et révisés de multiples fois car les sources ne sont pas d’emblée complètes, comme par exemple les données budgétaires qui dépendent du vote de la Loi de Règlement qui a lieu après l’exécution des lois de finances initiales ou rectificatives, soit 1 à 2 ans après l’année concernée. A l’inverse, les chiffres de la comptabilité privée ne sont jamais révisés.

 

D’une manière générale, les sources statistiques sont hétérogènes par nature et pas toujours comparables. En pratique, les utilisateurs le font spontanément, car ils comparent souvent (ou comme toujours) des choses qui ne le sont pas… En outre, elles sont souvent biaisées et c’est l’un des devoirs les plus ardents de tout statisticien qui se respecte que de jauger (voire juger) la valeur et la fiabilité de celles-ci. Il n’y a rien hélas de plus facile que de manipuler, voire truquer, des données (voir la citation de Churchill sur la statistique comme la forme la plus accomplie du mensonge), mais l’erreur la plus courante réside dans l’ignorance des conditions dans lesquelles des chiffres sont élaborés et donc dans leur interprétation. Un chiffre ne veut rien dire en soi et c’est dans sa relation avec le phénomène qu’il est censé mesurer qu’il faut l’interpréter. De plus, l’illusion « scientiste » que véhiculent souvent les médias donne un caractère magique à tout chiffre, comme si celui-ci était l’essence de la « vérité ». Tout esprit scientifique sérieux sait que le doute systématique est la forme la plus achevée de la pensée rationnelle.

 

L’exemple du calcul du PIB[20]

 

Tous les chiffres du PIB, pour s’en tenir à cet exemple, sont je le rappelle provisoires car ils dépendent des conditions dans lesquelles celui-ci a été élaboré, et comme ces dernières fluctuent souvent au gré des mises à jour, de l’amélioration des sources ou des conventions utilisées, sa valeur ne peut être que relative et liée au moment où elle a été diffusée. Pour continuer sur ce point que je connais bien, le processus commence en amont avec la collecte des données de base grâce à des milliers de statisticiens répartis dans tout le système statistique, puis se poursuit avec les premières opérations de synthèse dans les « Équilibres Ressources-Emplois » par produit[21] à l’INSEE et comprend à ce stade une bonne dizaine d’estimations intermédiaires avant d’aboutir à la première version provisoire susceptible d’être publiée. Tout au long de ces opérations, les comptables nationaux recoupent les données et les synthétisent, au moyen notamment de systèmes dynamiques d’équations complexes, dont principalement le « Tableau entrées-sorties » de Wassily Leontief qui repose sur des hypothèses de comportement et de stabilité (ou non) des ratios technico-économiques qui expriment les relations croisées entre les branches qui produisent en consommant de manière intermédiaire les produits des autres branches (c’est l’analyse « input-output »). Au stade final, ils arbitrent entre les résultats obtenus en fonction de critères spécifiques, qui sont nécessairement élaborés dans une grande mesure par des moyens humains. Toute cette machinerie met en évidence l’interdépendance des centaines ou milliers de branches qui sont liées les unes aux autres à un niveau global (celui de la macroéconomie) et qui varie avec le niveau de développement économique ou le degré d’intégration de l’économie.

 

Et encore n’est-ce là que le début du processus, qui doit être renouvelé plusieurs fois chaque année pour chaque version de comptes. Pour une année de compte donnée, il y a au moins 7 chiffres du PIB courant qui sont publiés chaque année du fait de l’utilisation systématique depuis 20 ans des Comptes trimestriels, qui sont calculés au moins 4 fois par an et sont au plus près de la conjoncture, mais sont aussi hélas plus fragiles et provisoires, car ils reposent nécessairement sur une modélisation économétrique qui simplifie les hypothèses à court terme. Puis, ils sont revus pendant 3 ans par les Comptes nationaux annuels et révisés, de sorte qu’il faut près de 4 ans pour obtenir un chiffre stable (en valeur, volume et prix). Mais cela ne s’arrête pas là, car des révisions plus importantes sont opérées tous les 10 à 15 ans environ lors des changements de « base » nécessités par la mise à jour des systèmes de prix relatifs qui évoluent inévitablement à long terme ou au gré des modifications conceptuelles et/ou des harmonisations internationales de méthode, ou de nomenclatures nouvelles… Des opérations de « rétropolation » complexes sont ensuite assurées tous les 10 ou 15 ans sur les millions de séries existantes par quelques experts particulièrement aguerris[22]. Il n’y a donc pas de « vérité » statistique, pas plus que de « vérité » économique, contrairement aux préjugés entretenus depuis toujours par les économistes néoclassiques[23] qui ont défendu une version simpliste du « scientisme » que véhiculent les idéologues et les médias, trop souvent abonnés à ce que Lévi-Strauss nommait la « pensée magique ».

 

De la notion de « croissance » …

 

La notion de « croissance » est extrêmement vague dans son acception courante, ce qui la rend fortement ambiguë. Au sens mathématique, elle exprime la mesure d’une quantité donnée qui augmente (ou diminue) dans le temps. De ce fait, si l’on calcule le temps avec des unités régulières, des mois ou des années par exemple, on obtient un taux de croissance qui n’est autre que le rapport d’un supplément de croissance par unité de temps rapportée à la valeur initiale de la grandeur (au moment où on commence sa mesure). Je propose, pour la clarté de l’exposition, qu’on le nomme taux d’accroissement dans ce sens purement formel.

 

Au sens économique du terme, la croissance d’une variable économique ou sociale, que ce soit la population, l’emploi, la consommation, la production, etc., n’est alors autre que le taux d’accroissement de cette variable dans l’unité de temps choisie. Dans son acception la plus courante, le « taux de croissance » désigne le taux d’accroissement du PIB, c’est-à-dire du Produit Intérieur Brut qui mesure l’accroissement de richesse[24] qui a été produite annuellement. Pour l’essentiel, le PIB représente la somme des valeurs ajoutées, à la valorisation près (système de prix, TVA, droits de douane, subventions, etc.). C’est le principal agrégat des comptes nationaux qui représente donc, dans la conception usuelle, le montant de richesse qui a été créé pendant l’année considérée par les agents résidents sur le territoire national.

 

Il importe de préciser que le taux de croissance couramment utilisé par les économistes et les statisticiens n’est que cela, à savoir le taux d’accroissement du PIB. Il ne concerne donc qu’indirectement l’ensemble de tous les phénomènes liés au processus de production (c’est un « agrégat »), il ne joue que sur une période limitée, généralement l’année ou le trimestre, et est emblématique de la création de richesse à court terme. C’est la principales variable utilisée dans la conjoncture, c’est-à-dire pour l’analyse des phénomènes économiques à court ou à très court terme, et il est parfois le seul quand on lit la presse et les médias de base. Toutefois, en toute rigueur économique, il convient de rappeler que ce n’est qu’un des résultats de la comptabilité nationale qui vise à mesurer les principales grandeurs de l’économie, dont la production qui est différente du PIB puisqu’elle inclut les consommations intermédiaires, la consommation finale des ménages et celle des administrations, les variations de stocks, l’investissement productif, les importations et les exportations, etc. C’est donc un usage abusif que de vouloir limiter l’analyse d’une situation économique à celle de ce seul agrégat dont la définition est d’ailleurs discutable sur le fond.

 

Le PIB est en effet la grandeur représentative du surcroît de richesse créée, mais sa définition n’a jamais cessé de varier avec le temps et les conceptions idéologiques ou politiques. Alors que les théories économiques raisonnaient depuis plusieurs siècles sur des concepts abstraits en dehors de tout calcul concret, la production n’a pu commencer à être mesurée qu’au milieu du XXème siècle, grâce notamment aux travaux théoriques précédents de Marx et de Keynes. Pour simplifier, disons que les premiers comptes nationaux réellement opérationnels datent de la fin de la seconde guerre mondiale. Ils ont été développés grâce aux travaux de Wassily Leontief[25] aux Etats-Unis, de ceux des économistes keynésiens James Meade et Richard Stone en Angleterre, et de ceux conduits parallèlement en France par les experts économiques du Plan et de la planification à la française, comme André Vanoli[26], qui sont en réalité l’aboutissement de toute une réflexion théorique depuis plusieurs siècles sur la notion de production, de produit social, etc. A noter que les anglo-saxons ont reçu des prix « Nobel »…

 

A l’origine, on a donc eu trois écoles, ou trois systèmes assez différents de mesure de la richesse nouvellement créée, le système américain qui cherchait au départ à calculer les conséquences économiques de la guerre et qui a été adopté par les Nations unies, sous la forme du PNB, le Produit National Brut qui mesure la richesse créée par les seuls agents nationaux. C’était une conception très extensive du champ de la production puisqu’elle inclut pratiquement toutes les activités marchandes qui sont considérés comme productives. En face, l’URSS a développé une analyse du Produit Matériel (ou Social) Brut qui ne couvrait que la seule production matérielle, c’est-à-dire les produits de l’industrie, de l’agriculture et du transport. Du fait de la productivité nettement supérieure de ces secteurs, le taux de croissance du produit social brut a longtemps été supérieur à son équivalent américain. De son côté, la France a fait cavalier seul en développant une comptabilité originale et extrêmement fouillée, qui était destinée à accompagner l’élaboration des plans quinquennaux et à mesurer leur impact économique sur la société, en particulier pendant les 30 Glorieuses. Le concept de production a été au début celui de la PIB ou Production Intérieure Brute, puis du Produit Intérieur Brut ou du PIB[27]. La différence avec le système de l’ONU résidait, outre sa limitation aux agents résidents, dans le champ de la production qui a longtemps été limité en France au seul secteur marchand, car on considérait jusque dans les années 1970 que les administrations publiques n’étaient pas productives, contrairement aux Américains qui avaient une approche pourtant libérale. Sa grande force était surtout que l’approche du PIB était basée sur la production (et la valeur ajoutée) contrairement aux anglo-saxons qui préféraient une approche par les revenus, plus facile à calculer, mais conceptuellement plus discutable.

 

C’est dans les années 1970 et 1980 que l’effondrement du bloc soviétique conjuguée à la domination américaine qui s’imposait de plus en plus ont conduit à la fusion des trois systèmes, au prix évidemment de quelques compromis. Il faut donc bien comprendre que le système actuel, qui a abouti au mode de calcul actuel du PIB, est le résultat d’une harmonisation internationale complexe entre des conceptions non seulement différentes mais souvent opposées. L’histoire ne s’arrête pas là, car les grandes méthodes et les concepts sont depuis une trentaine d’années définies conjointement par des experts de chaque pays, et j’ai moi-même été l’un de ceux-ci. C’est un travail long et complexe, qui peut prendre de 10 à 15 ans pour créer une nouvelle base, et qui aboutit à un renouvellement en continu des concepts liés au PIB, dont la définition fait toujours l’objet de grandes controverses, plus ou moins feutrées, entre des thèses néoclassiques et keynésiennes. Pour donner une idée de ce genre de débat, je n’offrirai qu’un exemple, celui de la définition du résultat économique, qui pour les libéraux (et surtout les néolibéraux) devrait être la valeur théorique correspondant à la rentabilité moyenne du capital, et non la valeur observée de la production (la somme des VA plus exactement) telle qu’elle est encore définie aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, la tendance dominante pousse à la synthèse…

 

Dans l’acception courante, le terme de croissance désigne le plus souvent une phase du cycle économique, celle qui correspond à la reprise et à l’accroissement du PIB pendant une courte période. Il peut s’agir de ce que l’on appelait autrefois le cycle court de Kitchin (2 à 3 ans) qui correspond aux fluctuations des stocks, ou encore du « cycle des affaires » de Clément Juglar qui est en fait un cycle de l’investissement sur environ 10 à 12 ans. Mais il y a 50 ans, l’analyse économique courante, en particulier en France où l’approche était plus politique et sociale, distinguait nettement entre le court terme qui pouvait aller de trois mois à deux ans, voire un peu plus, et le long terme qui était la période du développement économique c’est-à-dire celle où les structures économiques et sociales se transforment, comme par exemple l’exode rural qui mena à l’urbanisation croissante ou l’extension massive du salariat qui ont accompagné les transformations de l’après-guerre. Il était alors courant de réserver le terme de croissance au court terme et celui de développement au long terme. Malheureusement, la contre-révolution libérale des années 1980 à remis l’accent sur les mécanismes de marché, qui se font à court, et parfois à très court terme, de sorte que l’attention s’est déplacée de la longue période chère à Fernand Braudel au très court terme des financiers et des investisseurs boursiers dont l’horizon est nécessairement limité à la fois dans le temps et à un secteur économique ou même un seul produit donné. C’est le retour de la microéconomie triomphante qui s’oppose à la macroéconomie keynésienne. De ce fait, la symbolique du PIB a complètement changé. Dans les années 1950 et 60, le suivi de ce taux de croissance, qui était un indicateur parmi d’autres, permettait d’analyser de longues phases de développement, alors qu’aujourd’hui c’est l’alpha et l’oméga de l’économie dominante. Il faut être particulièrement conscient de ces diversités d’approche et de ce changement de perspective qui explique qu’on soit passé en 20 ans d’une vieille mystique planificatrice du PIB à la sacralisation étroite d’un indicateur qui ressemble de plus en plus à un indice boursier. D’ailleurs, le calcul du PIB qui se faisait à l’INSEE dans un cadre annuel qui prenait trois à quatre années pour aboutir à un chiffre qui soit pertinent et représentatif sur le plan économique a été remplacé de fait par le calcul d’un PIB trimestriel qui est un indicateur conjoncturel de court terme, moins fiable et souvent élaboré par de nouveaux économètres, plus sensibles aux influences et possibilités de promotion au sein de l’institut. Évidemment, ce sont les utilisateurs des statistiques, les conjoncturiste des cabinets d’étude liés aux entreprises, les experts des marchés financiers et autres, qui ont imposé cette demande. Le PIB annuel existe toujours bien sûr et réclame encore beaucoup de travail, même si la priorité à l’heure actuelle est d’introduire plus de productivité dans le travail statistique, mais il reste la référence officielle qui est utilisée par les rares économistes qui s’intéressent aux séries longues en dépit du culte du court terme[28].

 

Avec ce long détour historique et institutionnel, je voulais surtout mettre en évidence le fait que le terme de croissance a été complètement détourné de son sens initial et qu’il est aujourd’hui utilisé à tout bout de champ, surtout quand il concerne en réalité le développement économique[29] qui est à mon avis le seul concept adéquat dans les analyses sérieuses. D’ailleurs, sur le plan mathématique, on distingue bien la croissance homothétique, celle qui se produit à structures inchangées, de celle qui prend en compte les transformations des phénomènes. À cet égard, j’ai souvent pris dans mon enseignement passé l’image du nain et de l’enfant pour expliquer que, même si leur croissance est quantitativement la même, leurs structures (leurs proportions internes) se modifient puisque leur nature est fondamentalement différente. J’ai introduit ici la notion de « qualité » qui me semble beaucoup plus pertinente quand on parle des questions de croissance. Pour ma part, je préfère utiliser le terme de développement lorsqu’on ne parle plus du court terme ni du seul accroissement quantitatif.

 

…à celle de « décroissance »

 

J’en viens enfin à un débat très actuel autour de l’idée de « décroissance » qui est très populaire dans un certain nombre de milieux alternatifs ou écologistes. Si je comprends très clairement ce que cette notion recouvre, à savoir une autre conception du développement, le choix d’un mode de consommation plus « sobre » par exemple, ou l’application d’un autre système de valeurs, je suis par contre très réservé sur le terme utilisé. Au sens propre, et je crois qu’il faut être précis sur les termes qu’on emploie, la décroissance n’est que l’antithèse de la croissance dans l’esprit de ses promoteurs, une symétrie illusoire avec un terme mal utilisé. En réalité, c’est la récession qui est son exact opposé, dans le même laps de temps du court terme. Je préférerais qu’on utilise un terme comme celui de développement alternatif qui implique d’autres choix et priorités. Sur le fond, il faut aussi considérer la réalité économique et historique. Contrairement à une image fort répondue, notre capitalisme actuel est plutôt basé sur l’accumulation financière, qui s’attache à des valeurs potentielles qui ne peuvent éventuellement se réaliser qu’au travers de transferts de valeur entre les agents et non grâce à une production réelle inexistante. C’est différent de l’accumulation matérielle de la révolution industrielle, du XIXème siècle et du début du XXème par exemple qui correspond au capitalisme classique, et qui survit en partie au niveau des PME. En d’autres termes, c’est la croissance des profits qui caractérise surtout la logique capitaliste, et non pas forcément la croissance matérielle des biens produits. Il y a souvent une confusion entre la valeur d’usage de ceux-ci et leur valeur marchande. Cela se traduit fréquemment par une critique de la « société de consommation », qui est sans doute juste sur un plan moral ou utilitariste, mais qui n’atteint pas le cœur du système économique qui est dans la production et les inégalités primaires qu’elle crée.

 

Les statistiques économiques sur le long terme montrent justement que le rythme de développement des pays capitalistes occidentaux à très fortement décru à partir des années 1980, en raison surtout des politiques libérales qui visaient à réduire le coût social de la production. Cela se traduit évidemment par une baisse des salaires et des revenus du travail, y compris les avantages sociaux. C’est cette politique qui a été mise en œuvre depuis 30 ans qui aboutit à la faible croissance actuelle, qui est nettement inférieure à celle qui résulterait du plein emploi des hommes et des équipements. C’est l’enjeu central des débats actuels de politique économique, en particulier en Europe où la BCE a limité le crédit et la redistribution des revenus, en créant les conditions d’une austérité systématique. Il est donc difficile me semble-t-il de parler de « productivisme » dans nos sociétés, au moins dans les 30 dernières années (et en dehors de l’agriculture où ce concept s’applique sûrement). Ce terme a d’ailleurs été inventé pour mettre dans le même sac le développement de type soviétique, qui obéissait effectivement à des objectifs de développement principalement quantitatifs, que la pseudo croissance de notre société de consommation qui n’est en fait qu’une consommation de masse planifiée par des agents privés en fonction d’objectifs de maximisation des profits. En d’autres termes, on peut parfaitement imaginer une stagnation économique générale couplée à un accroissement continu des profits, tant que la trame de la société et le consensus social minimum ne sont pas remis en cause par les tensions créées. C’est d’ailleurs dans une certaine mesure ce qui se passe aujourd’hui, et les possibilités de croissance dans ces conditions sont très limitées et, comme Thomas Piketty l’avait montré, le taux de croissance ne peut être durablement inférieur au taux de profit sans que ne se mettre en route une redistribution à l’envers, c’est-à-dire une croissance accrue des inégalités et un transfert massif de valeur des catégories les plus pauvres vers les plus riches. C’est le drame de notre époque.

 

 

[1] Cf. les nouvelles en boucle de BFM-TV ou de certaines chaînes concurrentes autour du 15 août, qui y voyaient un succès de la politique Macron. Pour des commentaires plus sérieux, voir notamment Le Monde (numérique) du 15/08/2019 et l’article intitulé « Le taux de chômage en France à son niveau le plus faible depuis dix ans ».

[2] A noter que les nombreuses « promesses » avancées par le candidat Macron (C8 en a compté un total de 397, dont 47 « tenues »), reposaient principalement sur l’hypothèse d’une relance économique néolibérale massive, en réduisant les impôts et les dépenses sociales, qui permettrait notamment d’abaisser le taux de chômage à 7 %.

[3] Il s’agit en particulier des emplois aidés qui concernaient 300.000 personnes environ et qui furent supprimés par Macron dans le budget de 2018.

[4] Les fameux « 10 Milliards d’euros » annoncés par Emmanuel Macron dans son discours de décembre 2018 pour calmer la colère des gilets jaunes ne comportaient en réalité que peu de dépenses publiques nouvelles, surtout des reports de taxes (carburants) et quelques mesures catégorielles (retraités, primes) ainsi qu’un appel aux grands patrons du privé (primes de fin d’année) qui ont suivi. L’État a donc très peu contribué. Par contre, les effets économiques ont été réels mais limités et surtout peu durables. La consommation des ménages a connu un rebond en janvier 2019 mais elle a faibli au 2ème trimestre, ralentissant de moitié d’un trimestre sur l’autre.

[5] Cf. la publication par la Banque de France en juin 2019 de ses dernières projections macroéconomiques pour la France qui prévoyait un taux de croissance du PIB à +1,3 % sur l’année 2019, et 1,4 % en 2020 et 2021. De ce fait, le taux de chômage connaîtrait une diminution graduelle jusqu’à 8,1 % en 2021.

[6] INSEE, Informations Rapides « Le PIB progresse de 0,2 % au deuxième trimestre 2019 » (30/07/2019).

[7] INSEE, Informations Rapides « En juillet 2019, la confiance des ménages s’améliore légèrement » (26/07/2019). L’indicateur synthétique de confiance des ménages dans la situation économique a gagné un point à 102, soit un peu au-dessus de sa moyenne de longue période (100) et retrouve son niveau de début 2018. Il avait baissé de plus de 10 points tout au long de 2018, et repris son ascension au début de 2019.

[8] Dans la conception keynésienne qui préside encore à la construction des comptes nationaux, l’épargne est d’abord conçue comme un solde résiduel une fois que la dépense de consommation a eu lieu, et non comme un choix actif d’investissement qui serait guidé par le taux d’intérêt comme le pensent les néoclassiques et les libéraux. Cette ambiguïté demeure dans toutes les analyses conjoncturelles, et les analystes scrutent avec intérêt l’évolution du taux d’épargne des ménages qui est une variable stratégique pour suivre le niveau de consommation des ménages qui détermine la demande globale, en dépit de son intitulé assez hypocrite.

[9] Cf. l’analyse de Romaric Godin dans « Les impôts baissent, la croissance patine » 30 juillet 2019

[10] INSEE, Informations Rapides « Au deuxième trimestre 2019 le taux de chômage baisse de 0,2 point » (14/08/2019). Chômage au sens du BIT résultant de l’enquête emploi du deuxième trimestre 2019.

[11] Voir la réaction quasi dithyrambique du Monde du 15 août 2019 dans son article « Le taux de chômage en France à son plus bas niveau depuis dix ans », qui souligne la « cohérence économique globale » de la politique menée par le gouvernement depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron avec notamment la réforme du code du travail.

[12] Cf. notamment mon billet du 05/05/2012 sur « Les chiffres du chômage dans le débat Hollande-Sarkozy ».

[13] Bertrand Bissuel, « Chiffres du chômage : pourquoi tant d’écart entre l’Insee et Pôle emploi ? » Le Monde numérique du 12 août 2019, qui cite la première publication de l’INSEE sur le sujet en juillet 2019.

[14] Romaric Godin « A quoi sert encore le taux de chômage ? » Médiapart, 22 août 2019

[15] Voir également sur ce point l’analyse de Romaric Godin dans « Économie : la guerre des idées » 18 août 2019

[16] Les débats économiques sur le rôle social négatif du progrès technique sont légion depuis le début du XIX° siècle, et l’exemple du « luddisme » a été maintes fois évoquée pour discréditer cette idée qui a taraudé le mouvement ouvrier à son origine. Les analyses libérales, notamment celles de Schumpeter, soulignent à juste titre que les destructions d’emploi qui en résultent sont souvent accompagnées de créations dans les autres branches qui se développent. Si cette idée de compensation globale reste juste à l’échelle macroéconomique et dans le long terme, elle n’en sert pas moins à justifier des dégâts sociaux considérables, et elle n’est pas nécessairement vraie sur le plan statistique et démographique car les emplois créés ne sont pas de même nature. Le débat qui revient aujourd’hui ne tient pas compte des effets complexes du développement économique qui brouille les cartes en modifiant les structures de la société (salariat, urbanisation, tertiaire, rôle des femmes, etc.).

[17] A ne pas confondre avec le taux d’emploi qui mesure les personnes ayant un emploi effectif, à 66 % au 2T.

[18] Cf. le site numérique des Échos du 19/08/2019.

[19] C’est la valeur de l’actif global après déduction des éléments du passif (dettes et actions), et qui constitue le patrimoine actuel des propriétaires de l’entreprise, c-à-d les actionnaires (dans une Société par actions).

[20] Ayant été responsable pendant de nombreuses années des « Concepts et Méthodes » des comptes nationaux, tant à l’INSEE qu’à la Commission européenne, j’ai simplement voulu donner ici une idée succincte de la question, sans rentrer dans le détail de définitions et de méthodes qui requièrent certaines connaissances.

[21] Ces équilibres (ERE) sont nécessaires pour s’assurer que les données relatives au Ressources en un produit donné (production, importation) sont cohérentes avec celles de leurs Emplois (consommation intermédiaire et finale, variation de stocks, investissement et exportation). Ils doivent être réalisés en valeur, volume et prix. L’ajustement est un processus complexe. On peut aussi les interpréter comme un équilibre Offre = Demande.

[22] Leur difficulté particulière tient essentiellement au fait que les concepts évoluent dans le temps et ne recouvrent pas les mêmes réalités, concernant parfois des produits disparus (ex la TV noire et blanche) mais dont il faut cependant trouver un équivalent représentatif. C’est un travail à la fois passionnant et hautement technique qui requiert une grande connaissance des sources statistiques, de la pratique méthodologique et des institutions sociales, ainsi que de l’évolution de la pensée économique et des conflits qu’elle recèle implicitement.

[23] Les fondements de la pensée néoclassique ont été posés à la fin du XIX° siècle par de nouveaux auteurs radicaux (Jevons, Menger, Walras) qui ont rejeté l’univers libéral classique des fondateurs (Adam Smith et David Ricardo) jugés trop perméables à la critique socialiste naissante (Marx et Proudhon). Ils s’en démarquent par le caractère très abstrait de leurs théories où la société disparaît, et par l’usage systématique de la formalisation mathématique à travers le calcul différentiel ou « à la marge » (ce sont les « marginalistes »).

[24] La notion de richesse doit s’entendre ici au sens de valeur marchande ou susceptible de l’être (par convention). Il s’agit de sa valeur d’échange, et non de son utilité qui ne peut être mesurée dans l’absolu.

[25] Ce grand économiste, que j’ai connu à la fin de sa vie quand j’assurais son cours à l’Université de New York, a joué un rôle pionnier avec ses tableaux économiques qui ont nécessité l’emploi des premiers gros ordinateurs.

[26] C’est grâce à André Vanoli, un ancien directeur des Comptes nationaux à l’INSEE qui a notamment jeté les bases des Comptes de l’Environnement dans les années 1990, que j’ai pu aborder certains domaines limites à la frontière des comptes comme les Comptes satellites de l’Environnement, du transport, de la défense ou de l’ESS.

[27] Ces deux concepts sont proches, et se distinguent principalement par une différence d’approche statistique. On est passé de la production de la branche à celle du produit qui en est issu. C’est une particularité française.

[28] Il existe une autre raison pour son maintien, la nécessité d’étalonner les modèles économétriques sur 10 ans.

[29] Incidemment, ma discipline, l’Économie du Développement, n’existe plus, n’est plus enseignée et a disparu du curriculum universitaire, sous l’influence de la doxa ultralibérale qui a imposé partout la microéconomie standard et rejeté toute approche sociale et historique à quelques rares exceptions près.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.