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Billet de blog 30 avril 2017

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Pourquoi refuser de voter Macron ?

Dans cet entre-deux tours chahuté et inquiet, la gauche se divise sur la position à adopter face à Macron. Je propose d'expliciter les raisons pour lesquelles le vote blanc me paraît préférable, meme si ce n'est qu'une option raisonnable.

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Pourquoi refuser de voter Macron ? 

La question est aujourd'hui essentielle car il convient de clarifier les positions des uns et des autres. Il faut sortir du simplisme et de la caricature qui caractérisent aujourd'hui nombre de positions dans ce climat quasi hystérique à la veille du second tour des présidentielles. Je prends part à ce débat en qualité de citoyen de gauche, ce que Macron n'est pas, et je souhaite expliciter les raisons pour lesquelles le fameux « front républicain » ne peut plus fonctionner aujourd'hui. 

  1. Tout d'abord, nous ne sommes plus dans la situation de 2002 où l'arrivée d'un Le Pen éructant et fascisant avait surpris tout le monde et provoqué une réaction brutale et spontanée de défense des libertés républicaines, et de la démocratie en général. Il n’y avait eu aucun doute à ce sujet dans la plus grande partie de la population et du monde politique de l’époque. Aujourd'hui, en 2017, les circonstances ont profondément changé. Le parti de Marine Le Pen a été en grande partie « dédiabolisé » et s’est transformé en un vrai parti de masse, avec de nombreux militants. Sa nature démocratique reste cependant problématique. Sa structure a changé, et ce n'est plus un parti homogène. Il existe apparemment deux grands courants dominants, même si l’on a parfois du mal à en définir les contours et à juger des rapports de force internes. L'arrivée de Philippot il y a quelques années à marqué un relatif tournant social, avec une phraséologie de gauche qui brouille les repères idéologiques au sein d’un parti resté foncièrement réactionnaire, xénophobe et raciste. L'avènement ensuite de nouvelles forces opportunistes, accompagnant la montée en puissance de ce qu'il faut bien appeler un nouveau parti, l'a certainement enrichi mais en a profondément modifié la nature en en changeant les équilibres intimes. Toutefois, comme chacun le constate, la vieille structure lepéniste et le cœur de cet appareil restent toujours issus du noyau fasciste initial. L'inconnue aujourd'hui, c'est de savoir quel est le degré réel d'influence de ce groupe central dont on ne peut qu'appréhender de petits signes d’existence de temps à autre.

  2.  Mais l'essentiel à mon avis, c'est d’abord de se pencher sur l'électorat et la base sociale de Marine Le Pen, qui est composée pour une grande part d'ouvriers et de classes moyennes, disons de classes populaires. Sociologiquement, le FN représente aujourd'hui un peu plus du quart et moins du tiers de la population en France. On ne peut pas se contenter de lancer des anathèmes moralisateurs, de nier son poids dans la société, et de continuer ainsi à le traiter comme un pestiféré. Le marginaliser serait très dangereux car on accroîtrait le ressentiment d'une partie de la population qui a déjà beaucoup souffert de la mondialisation. Il ne faut pas non plus, comme le font trop souvent les médias et nos classes dirigeantes, mais aussi hélas une bonne partie des élites intellectuelles qui affichent leur supériorité bien-pensante, les considérer comme des ruraux de seconde zone ou des ouvriers mal éduqués, comme des « perdants » de la mondialisation (comme si la vie en société devait être une course d’obstacles). Ce mépris de classe pour qui n’est pas comme eux, le recours à des termes stigmatisants comme celui de « populistes » sans les définir, ce rejet a priori évoquent plus l’ancien régime que le fameux « système » que tout le monde renie. Il n’est donc pas étonnant dans ces conditions que le FN connaisse un succès populaire, et qu’une rhétorique simpliste peuple/élite s’instaure de plus en plus et déborde le cadre étroit de l’extrême-droite, ce qui la rend d’autant plus dangereuse. Il est commun de dire que nous sommes aujourd’hui dans une société de l’image et que la symbolique a au moins autant de poids que la réalité. Le visage que présente Marine Le Pen est lisse et banalisé. Il séduit ce peuple.

  3. Il n'est évidemment pas question de voter pour le FN, mais il est nécessaire et urgent de contrer, puis de réduire son influence sur des classes sociales que la gauche a abandonnées depuis bien longtemps, quand elle s'alliait par opportunisme avec ses ennemis naturels ou se convertissait idéologiquement au libéralisme sous une forme sociale-libérale dont Macron est le véritable prototype. Il ne peut donc y avoir de vote Marine.

  4. Il reste trois autres types de vote possibles ou du moins de positions par rapport au deuxième tour : l'abstention, le vote blanc ou nul et le vote Macron naturellement. Il n'est pas question pour moi de m'abstenir car ce serait une négation de l'action citoyenne. A priori, et ce fut ma réaction au soir du premier tour, sans que j'attende un quelconque mot d'ordre de la part d'un chef comme on le fait souvent à droite ou dans d'autres partis, et donc, très librement, très naturellement, je me suis insensiblement tourné vers le vote blanc qui me semblait être une forme positive et nette d'affirmation d'un authentique acte politique, au même titre que le vote négatif en faveur de Macron. D'ailleurs, le débat actuel autour de la comptabilisation véritable du vote blanc en exprime la pertinence lorsque les termes du débat ou les choix proposés sont faussés. Même s’il est malgré tout compté à part, il ne rentre toujours pas dans le calcul des suffrages exprimés, mais son poids éventuel peut s’avérer significatif.

  5. L’un des arguments psychologiques qui joue le plus en faveur du refus de vote réside dans les conditions dans lesquelles la solution Macron a été automatiquement présentée comme la seule possible, comme si c’était naturellement un moindre mal, voire même pour certains un acte anodin. La pression des médias et des élites qui s’exprimaient à travers eux a été intolérable, clouant au pilori des gens comme Mélenchon qui avait l’audace de faire preuve d’un début de geste d’indépendance par rapport au consensus apparent en laissant ses militants libres de leur choix (afin peut-être de dénoncer le futur bouc émissaire si le sort ne tournait pas comme prévu ?), et réduisant enfin les pauvres têtes égarées de la gauche à un état de culpabilisation quasi-criminelle. Les qualificatifs de la presse à cet égard sont éloquents. Par contraste, l’opprobre n’a pas été jeté sur le brave Jean Lassalle qui a pourtant osé affirmer haut et fort qu’il voterait blanc, mais il est vrai que ce n’est qu’un berger… Je ne rappellerai pas le nombre de journaux ou des stations radios et TV qui sont détenus par des milliardaires bien de chez nous, mais me contenterai de souligner le poids de l’idéologie dominante qui enferme subtilement les journalistes dans un discours convenu.

  6. Il reste donc le cas du vote Macron. Je n'ai pas besoin d'expliquer longuement en quoi le règne de ce banquier libéral, de ce libéral décomplexé soutenu par le Medef et par l'oligarchie de la commission européenne, ainsi que par tous les représentants du capital financier, serait un grand malheur pour la plus grande partie de la population laborieuse. Ses projets sont clairs et il n'est que de voir ce qui s'est passé autour de la loi El Khomry, dont il est le père spirituel, ou d’entendre tout récemment son discours cynique enjoignant aux ouvriers de Whirlpool de se résigner à l’inaction programmée de l’Etat dans une situation scandaleuse par essence, ou même de l’écouter à TF1 expliquer comment il va détricoter le droit social en décidant d’inverser avec des termes choisis et le jargon habituel la célèbre (et malheureusement incompréhensible pour le commun des mortels) « hiérarchie des normes », qui fut l’orgueil des acquis sociaux de la Libération. Non, ce qui est en jeu, c'est la question de savoir s’il faut voter « utile », c'est-à-dire encore une fois de risquer de se faire duper dans ce chantage entre le pire et le (peut-être) moins pire. Je pense, comme un certain nombre de mes concitoyens qui ont la mémoire longue, que Macron représente un danger considérable, de nature différente de celui de Le Pen, puisque cette dernière s’attaque à la démocratie et aux libertés alors que le premier touche aux conditions même d’existence de la partie la plus fragile de notre population. Les forces ultralibérales qui portent Emmanuel Macron sont celles du capitalisme mondialisé à son stade financier, qui sont responsables du bouleversement de nos civilisations et d’une incroyable progression des inégalités de toutes sortes, qui nous ramènent à la situation d’avant 1913 comme le notent Thomas Piketty ou le FMI, inégalités foncières qui sont la mère de tous les chaos et de la montée du fascisme. Il n’est que de se souvenir des « Chicago boys » de Milton Friedman qui ont « libéré » l’économie dans le Chili de Pinochet au profit d’une étroite oligarchie liée aux intérêts américains. La « liberté » des libéraux a toujours été celle des marchés et non celle des peuples qui doivent être soumis aux premiers. Et je ne parle pas de notre environnement qui est détruit tous les jours au nom du profit. Rappelons enfin que le modèle de l’Entreprise, que l’on présente comme le moteur indépassable, la fin ultime, le nec plus ultra de nos sociétés dites démocratiques n’est fondamentalement qu’un vieux système monarchique ou clanique privé qui entend faire passer ses intérêts personnels et ses privilèges au-dessus du bien commun et assujettit ses salariés à une forme moderne d’esclavage grâce à une règle autoritaire inflexible sous les apparences de la convivialité. Bien sûr, en France comme dans beaucoup de pays autrefois industrialisés, ce sont les PME et TPE qui constituent l’essentiel du maillage économique et qui sont d’abord victimes des marchés dans lesquels elles sont enserrées, mais le droit fondamental du patron (directeur salarié, donneur d’ordre ou propriétaire) sur ses employés est toujours le même : le lien de subordination.

  7. Ceci dit, il existe une dernière objection de gauche que je dois mentionner pour être tout à fait complet. Il s’agit de la position traditionnelle des socialistes, communistes et anarchistes d’antan, qui, de la guerre d’Espagne à la Seconde guerre mondiale (et au-delà) ont toujours exprimé un refus de principe de se compromettre avec le Fascisme. No pasaran ! Ce fut une réalité, mais Marine Le Pen n’est pas Hitler, Franco voire Pétain, même si elle porte vraisemblablement en elle des potentialités l’amenant inévitablement à établir un régime de droite dure, autoritaire, violente même et intraitable avec tous ceux qu’elle considère comme des étrangers ou des parasites. Cette approche éthique qui est fréquente à gauche, et parfois à droite d’ailleurs, repose sur l’idée qu’il existe un mal absolu dont le fascisme et le nazisme en leur temps furent l’illustration. Cette vision ne me paraît pas tout à fait juste. Même Hannah Arendt, à laquelle on se réfère très souvent aujourd’hui, l’avait bien compris lors du procès d’Eichmann, et ce qu’elle nommait sous l’expression de « banalité du mal » n’était que la réalisation difficile que tous les êtres humains sont capables de commettre de tels crimes par simple médiocrité et soumission à l’autorité. Cela fut de même confirmé par les expériences de Stanley Milgram, par « La mort est mon métier », le livre controversé en son temps de Robert Merle sur la biographie du responsable d’Auschwitz, ou plus près de nous par les procès des sbires de Pol Pot ou le profil des exécutants de l’Etat islamique. Cela nous amène à relativiser le principe d’immutabilité des valeurs, la fameuse notion de « nature humaine » dont Marx nous a montrés les limites et le poids de la détermination historique et sociale. Même Gramsci dans sa célèbre citation sur le retour des « monstres » et autres phénomènes morbides semble reconnaître que l’ancien peut mettre du temps à mourir et que les formes transitoires ne sont pas durables. Le nouveau FN n’est pas qu’une version diluée de l’ancien, c’est un réel danger qu’il faut soumettre à l’analyse et à la réflexion critique, mais il convient de ne pas se limiter à la simple répétition des clichés…

  8. La seule raison valable pour choisir le vote « utile » en faveur de Macron se présenterait seulement dans le cas où le danger Le Pen serait imminent. C'est ce qu'essayent de nous faire croire tous nos chers libéraux à commencer par Hollande lui-même, et tous les autres penseurs de cet acabit, dont malheureusement certains anciens électeurs du PS. Au-delà de la trahison, du chantage et des illusions qui ne vont pas durer longtemps, la seule question qui vaille est d'essayer de mesurer le rapport de force potentiel entre les deux candidats. A cet effet, j’ai construit un petit modèle de simulation des votes au second tour, avec plusieurs scénarios selon les hypothèses retenues (voir mon blog sur Mediapart). J’en ai conclu que le risque Le Pen est peu probable, et qu’il dépend peu du comportement des Insoumis. Seule une abstention massive et un transfert important des voix de droite (dont celles de Dupont-Aignan, déjà intégrées) pourraient faire basculer le vote. Pour ma part, je reste persuadé que Marine Le Pen aura beaucoup de mal à élargir son audience et quelle sera battue à la fin.

  9. Il y a un dernier élément que je veux introduire dans cette réflexion, c'est l'affirmation répétée par Macron que tous les votes pour lui seront des ralliements effectifs à ses idées. C'est pourquoi je propose qu'on essaye de réduire au maximum la marge entre les deux candidats afin d'éviter le triomphe qu'il espère, et qui lui donnerait des ailes pour lancer ses réformes sociales mortifères. Un score 55-45 serait à mon avis idéal et aurait de plus l'avantage de démontrer que le vote libéral n'est pas un rempart contre le fascisme.

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