Au Japon : La liberté d’expression mise en cause par la sanction inédite à l’encontre de « Yasukuni »

Ce lundi, au Japon, sur Tokyo et Osaka, tous les cinq cinémas ont retiré leur décision de sortir en salle le 12 avril « Yasukuni »- un documentaire réalisé par le Chinois Li Ying, à cause de l’intervention politique. Le secrétaire du cabinet a confirmé cette information, alors que le ministre de l’éducation, la culture, du sport et des sciences et technologie, Tokai, n’a pas caché devant les médias son inquiétude sur l’effet que va apporter ce scandale sur la liberté d’expression.

s2734827.jpgCe lundi, au Japon, sur Tokyo et Osaka, tous les cinq cinémas ont retiré leur décision de sortir en salle le 12 avril « Yasukuni »- un documentaire réalisé par le Chinois Li Ying, à cause de l’intervention politique. Le secrétaire du cabinet a confirmé cette information, alors que le ministre de l’éducation, la culture, du sport et des sciences et technologie, Tokai, n’a pas caché devant les médias son inquiétude sur l’effet que va apporter ce scandale sur la liberté d’expression.

Sélectionné en forum pour la 58e Berlinale et en compétion documentaires du monde pour le festival du film de Sundance (aux Etats-Unis), « Yusukuni » vient de remporter le prix du meilleur documentaire humanitaire sur la 32e édition du festival du Cinéma à Hong kong le 26 mars. Juste après la reprise, son réalisateur Li Ying a confié au journaliste de Reuters son inquiétude sur le destin indécidé du film. Le 30 mars, lors d’un interview avec le quotidien Huanqiu, Li voudrait quasiment dire que « son film ne pourrait pas sortir le 12 avril comme prévu ». Selon lui, ça(la sanction) n’est jamais arrivé sur certains d’autres films du même genre. Avant il y avait eu des films autant controversés que celui-ci, racontant l’histoire des femmes de réconfort (esclaves sexuelles au service de l’armée japonaise pendant la seconde guerre mondiale) en Corée du Sud ou des barbaries de l’armée nippone dénoncées par ses propres vétérans, voire même du massacre de Nankin… bien que la projection des ces films-là soient plus ou moins empêtée par la manifestation menaçante des véhicules consacrées à la propagation de l’extrême-droite. Mais cette fois-ci, les cinémas japonais ne donnent plus le feu vert au film polémique.

Yusukuni, sanctuaire le plus important du Japon depuis l’ère Meiji ( l’époque où le Japon était en train de rattraper le plein retard par rapport aux pays occidentaux), se situant au centre de Tokyo, vénère aujourd’hui environ 2,5 millions d’âmes des militaires morts de 1868 à 1951, dont le premier ministre Hideiki Tojo ou le chef d’état major de l’armée Yoshijiro Umezu, jugés comme criminels de guerre de classe A, qui ont été condamnés morts lors des procès de Tokyo. Ces dernières années, les visites régulières d’hommes politiques japonais, notamment de l’ancien premier ministre Koizumi ont provoqué plein de tension entre le Japon et d’autres pays asiatiques qui ont subi la colonisation de ce premier.

Parmi les mystères autour du sanctuaire de Yusukuni, le plus mystérieux s’agissait de la procédure de faire revenir les âmes de morts. Carrément il n’y a pas de place pour chaque mort, tous leurs âmes se réunissaient sur un seul corps de l’épée (considéré comme symbole de l’esprit de samouraï) et ne se séparaient plus jamais. C’est pour cette raison que la proposition de se faire rendre hommage aux criminels de guerre ailleurs pour ne pas gêner les pays voisins a été rejetée par le sanctuaire.

Le film « Yusukuni » explique l’origine du militarisme japonais à travers des sentiments hyper compliqués d’un fabricant des épées militaires porté à la guerre et au fameux sanctuaire. Pendant le tournage de ce film, certains députés ont déjà fait pression sur l’acteur qui jouait son propre rôle du fabricant des épées pour lui demander de renoncer à sa participation. Début février, à la demande des députés issue du parti libéral démocrate (parti au pouvoir du Japon), le distributeur du film a organisé une petite avant-première conservé uniquement à ces hommes politiques, lorsqu’ils se méfiaient de la neutralité du film en raison de la nationalité du réalisateur et de l’étiquette « anti-japonais » collée sur l’ Agence des affaires culturelles par laquelle le film avait été partiellement financé. « Je n’ai pas du tout envie de censurer ce film, juste je ne sais pas s’il est un film japonais politiquement neutre qui devrait mériter une subvention. » a expliqué Tomomi Inada, député du PLD,ancienne avocate plaidante de Koizumi, dans sa déclaration publique. L’idée de se faire montrer le film avant la sortie au sein des députés est venue d'elle. En plus, Selon elle, « Yusukuni » ne devrait pas représenter le Japon pour la Berlinale, parce qu’il a été réalisé par un Chinois. Mais les cinq premiers films de Li tournés au Japon ont été tous invités sur le festival de Berlin en tant que film japonais. Il est vrai que les membres du directoire de la compagnie de production sont d’origine chinoise, mais cette compagnie, créée complètement selon la loi locale, est une société japonaise. Sans compter que Li fait partie de l’association des réalisateurs japonais. Alors si l’on revient sur « Yusukuni », son opérateur et son monteur sont bien Japonais. L’ Union de l’information des mass média et de la culture a déposé mardi le 1er avril leur protestation auprès du ministère de la culture, en jugeant « cette situation anormale» dans laquelle l’extrême-droite a fait pression pour écraser le film. « Il(ce fait) est absolument inexcusable. L’industrie cinématographique japonais se trouve dans une situation humiliante qui dénonce l’anomalie de l’ensemble société. »Du côté du syndicat des cinéastes, la fédération du cinéma et l’ union des artistes théâtraux ont appelé aux compagnies de distribution et aux cinémas à assurer la sortie du film. « La liberté d’expression est en train d’être empiétée. Nous espérons que les cinéastes peuvent montrer leur courage pour refaire le moral. » Malgré tout, les cinémas sur Sapporo, Nagoya, Hiroshima et Fukuoka vont toujours sortir le film comme prévu, a affirme Argo Pictures, un des distributeurs de « Yusukuni ». En espérant amener le film cet été dans son propre pays- Chine, Li a donné son explication sur ce qui est arrivé sur lui : « Le Japon est toujours hanté par une espèce de l’amnésie de l’après-guerre. Il n’a jamais envie de faire face à son passé. » Li Ying, né en 1963, a commencé sa carrière depuis 1984. Au départ, il réalisait les documentaires pour la chaîne d’Etat- CCTV. A la fin des années 90, il est venu au Japon pour ses études. Et en 1993, il a créé une entreprise de la production du cinéma- Dragon Films inc. avec ses copains. Il a sorti son premier long-métrage en 1998. A partir de ce moment-là, il se déplace régulièrement entre son pays d’origine et d’accueil pour trouver l’inspiration de ses créations. Il a déménagé en 1997 dans un logement à deux pas de Yusukuni. Plusieurs visites passées, il avait encore du mal à accepter que ce sanctuaire bien calme, joli était considéré comme symbole du militarisme japonais. Pour faire mieux comprendre l’histoire et les enjeux, Li a choisi de faire un film sur Yusukuni. Son savoir-faire particulier est apprécié sur beaucoup de festivals internationaux du cinéma. P.S : A mon avis, ce n’est pas la première fois que le même sujet porté à l’écran. Il y a des années, j’ai eu la chance de regarder un documentaire en deux épisodes (《靖国神社・占领下の知られざる攻防》,cliquez ici pour le télécharger par emule, en japonais sous-titré chinois) filmé par NHK, la chaîne publique la plus réputée de Japon. Je n’ai pas la même impression que Li a essayé d’exprimer devant le retrait de son film. Je pense plutôt que le Japon a envie de faire face à son passé, juste qu’il n’a pas assez de courage et surtout que la meilleure période de faire ça est déjà passé à cause de la provocation des Etats-Unis.

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