Décroissance non merci

Le thème de la décroissance se répand, présenté comme la solution au changement climatique. Tout cela dans un grand flou, « décroître » mais sur quoi, où et de combien ?. Deux oublis majeurs : les besoins sociaux et les moyens pour réussir la transition. Un grand absent : le mode de production capitaliste. En résumé : Une impasse sociale et écologique.

Avertissement : les rapports du GIEC ont mis en lumière l’urgence d’enrayer le réchauffement climatique, par une très forte baisse des émissions de CO. Face à un tel enjeu planétaire, une profonde transformation économique et sociale s’impose, la France, comme les autres grands pays industriels doit y contribuer largement. La complexité de notre société est telle qu’on ne peut se limiter, sous peine d’échec, à une approche simpliste : tous les facteurs doivent être pris en compte.[1]

1) La décroissance, la solution ?

Un présupposé fonde cette démarche : le refus plus ou moins larvé de la civilisation industrielle telle qu’elle s’est édifiée depuis le XIXème siècle, qui s’appuie sur les gâchis et les nuisances générés par le capitalisme triomphant (largement mis en lumière par Marx). Mais les acquis du long terme[2] sont ignorés: le niveau de vie, l’éducation, la santé, l’hygiène et la protection sociale, acquis historiques qui n’ont eu rien de mécanique mais sont le résultat de plus de 150 ans de luttes du mouvement ouvrier.

  • L’idée centrale est que pour faire baisser les émissions de CO2, la solution principale, voire unique consiste en une baisse de la production et de la consommation.
  • Complément logique, l’accent est mis sur la culpabilisation des individus[3] invités à faire des efforts de sobriété et l’appel au rationnement, avec une référence de plus en plus appuyée à l’état de guerre.
  • Corollaire de plus en plus fréquent, la tentation de l’autoritarisme pour mettre au pas les récalcitrants et le retour de l’écologie punitive, un temps mise au placard avec l’épisode gilets jaunes.
  • L’impact de la décroissance n’est jamais explicité : décroître mais de combien ?10 % ?20 % ?50 %[4]
  • Le champ d’application de la démarche reste flou : la France ?(en ce cas c’est totalement inopérant par rapport à un phénomène planétaire), l’Europe ? le Monde ?

 Tout ce courant de pensée bénéficie d’une couverture très bienveillante de la part des médias mainstream (articles en série tout l’été du Monde, émissions sur les télés et radios du service public) qui généralement ne se pressent pas pour remettre en cause l’ordre social existant. Cela est vrai même pour la frange sectaire représentée par la collapsologie[5] ..

2) Des points aveugles

a) Le capitalisme mondialisé

Il y a en effet toutes les raisons de dépasser la croissance capitaliste, d’ailleurs à bout de souffle, qui hiérarchise les choix de production sur le seul critère du profit à court terme, dans le mépris total des besoins réels de la population et de l’impact écologique. Tant que nous serons dans ce cadre, rien d’essentiel ne pourra être fait ..

 b) La décroissance : la récession ?

Dans le cadre du capitalisme, des reculs brutaux du PIB sont intervenus à plusieurs reprises :

  • la crise de 1929, baisse maximale de 40 % de la production industrielle, résultat Hitler, la guerre et 50 millions de morts,
  • la crise de 2008 moins sévère mais avec des conséquences lourdes pour tous les pays d’Europe du Sud et en particulier la Grèce
  • la crise de l’espace post soviétique dans le contexte du retour au capitalisme : 40 % de baisse de la production, une hausse massive de la mortalité et une baisse de 11 ans de l’espérance de vie des hommes.

Le point commun est que la contraction de l’économie a toujours affecté d’abord les plus pauvres de manière catastrophique (salaires, retraites, services publics, santé). Les hyper riches, au contraire, en sont sortis encore plus riches. Il n’y a aucun exemple inverse.

c) La sobriété, concept à préciser

  • on ne peut rejeter en soi la sobriété. il est vrai que les choix individuels peuvent être positifs ou négatifs pour la planète et pour les individus eux mêmes.
  • Mais la sobriété ne peut s’exercer que dans un cadre. Je peux consommer bio à condition que la production globale le permette, à condition que mon pouvoir d’achat me le permette, je peux utiliser moins ma voiture à condition de bénéficier de transports en commun, à condition que des commerces, des services publics, des structures médicales soient remis dans la proximité. Je peux ne pas faire 40 kms par jour pour aller au travail à condition d’avoir un travail dans la proximité et de le garder.
  • en clair la sobriété pour de meilleurs choix pour l’individu et la société oui. La sobriété comme prétexte au rationnement et à l’austérité non

3)Des ressources pour la transition

a)Plus de ressources pour les besoins sociaux :

 Pour maintenir le niveau de retraites d’ici 2040, il faudrait un financement qui passe de 14 % du PIB à 18 %[6], et il faut plus de ressources pour les bas salaires, pour les services publics (santé, éducation).

b)Plus de ressources pour la transition écologique

  • réduire, voire supprimer la pollution des poids lourds , implique de mettre en place des voies ferrées nouvelles , des gares de fret : coût 6 milliards par an
  • isoler les logements, cela représente un investissement de 20 milliards par an sur 30 ans
  • remplacer les systèmes de chauffage existant par des pompes à chaleur, c’est un investissement de plusieurs centaines de milliards d’€ sur 15 à 20 ans
  • relocaliser une partie des industries pour disposer de produits durables, avec une empreinte carbone beaucoup plus faible c’est aussi un investissement très lourd , sur la longue durée, ce seul point amène de manière transitoire à une hausse sensible du PIB.

Transformer notre économie pour enrayer le réchauffement implique des investissements très lourds sur une longue période et la mise en place de filières techniques et industrielles.

c) La redistribution du PIB indispensable mais insuffisante

 Le revenu disponible après impôt des 1 % les plus riches, c’est 5 % du revenu disponible global , on peut le mettre largement à contribution , comme celui des 5% ou 6 % qui suivent [7], comme les revenus financiers qui dorment dans les multinationales, mais cela risque fort d’être en dessous des besoins , surtout dans la phase initiale de la transition, où il importe d’aller le plus vite possible.

d) La satisfaction des besoins sociaux des plus démunis débouche sur la croissance du PIB

  • les revenus des plus riches sont tels qu’ils n’en consomment (gaspillent) qu’une partie, une grande part va à la spéculation sur les marchés financiers. A l’inverse, augmenter les retraites et les salaires de la masse de la population débouche directement sur une consommation accrue, avec comme corollaire, comme c’est le cas à chaque fois dans cette conjoncture, une hausse du PIB
  • même logique en ce qui concerne l’amélioration des services publics, cela implique de fabriquer du matériel ferroviaire, de redévelopper en France l’industrie du médicament de construire des hôpitaux et des bâtiments scolaires….

4)Pour le climat et le progrès social, une nouvelle croissance

Une méconnaissance profonde existe de ce qu’est le PIB, c'est-à-dire la somme de toutes les valeurs ajoutées sur un an

a)Selon la nature des activités, croissance et décroissance

Croissance pour les activités qui répondent aux besoins, décroissance aussi rapide que possible de ce qui est inutile ou néfaste . croissance du bio, décroissance de l’élevage industriel. Croissance des approvisionnements dans un espace relativement proche (le territoire national) décroissance des hyper, croissance des circuits courts. Décroissance du fret maritime et encore plus vite du fret aérien. Décroissance des activités les plus polluantes mais sans dogmatisme [8]

b)Valeur et volume .

le PIB se mesure en valeur, ce qui a des conséquences importantes :un kg de carottes bio a une valeur (par effet qualité) supérieure à un kg de carottes ordinaire.

Un produit plus durable correspond à une baisse en volume : si un frigo dure 10 ans au lieu de cinq, le volume de frigos produits et consommés va diminuer mais en valeur unitaire, le frigo va avoir un effet de croissance.

La masse de la production en volume va diminuer (ce qui est positif : moins de matières premières utilisées) mais peut fort bien augmenter en valeur.

c) Des emplois plus qualifiés

La production d’objets plus durables qui intègrent dans leur conception la répartition et le recyclage nécessitent des emplois plus qualifiés, donc une hausse du salaire moyen , qui affecte nécessairement et sensiblement le PIB à la hausse.

 d) PIB/ CO2 /intensité énergétique/ intensité carbone

Les émissions de CO2 ne sont pas l’effet mécanique du seul PIB, il y a deux autres paramètres essentiels

  • L’intensité énergétique (rapport de la consommation d’énergie au PIB ) a déjà beaucoup baissé et on peut faire beaucoup mieux : un moteur électrique c’est un rendement moyen de 80 %, un moteur thermique un rendement moyen de 20% , une pompe à chaleur c’est une consommation d’énergie réduite au moins des deux tiers, l’isolation représente aussi des gains d’énergie considérables sur le long terme
  • Le transfert d’usages vers l’électricité de sources fossiles (pétrole, gaz) pour les transports et le bâtiment devrait aboutir à une baisse massive des émissions dans la mesure où cette électricité reste comme aujourd’hui très décarbonée. Alors que notre économie est encore en majorité très dépendante des énergies fossiles, il y a là des marges de manœuvre énormes. On appelle çà l’intensité carbone. Raison de plus pour relocaliser les industries. un produit fabriqué en France aura une empreinte carbone bien plus faible qu’en Chine où le Charbon reste dominant (rapport relatif 1 à 10).

 Les émissions de CO2 sont la résultante du PIB, de l’intensité énergétique et de l’intensité carbone . les marges sont telles qu’il peut très bien y avoir pour la période de transition croissance modérée[9] du PIB et diminution des émissions jusqu’à la neutralité carbone.

5) Pour enrayer le réchauffement, des mesures urgentes

Nous sommes bien face à un péril majeur : l’heure n’est pas à la panique mais à l’analyse de ce qui est le plus urgent et aux actes notamment sur les deux facteurs essentiels du réchauffement (pour la France) en privilégiant ce qui effacera le plus possible de CO2 d’ici 2030.

  • Sur le bâtiment, isoler un million de logements par an en commençant par les passoires thermiques, installer 1 million de pompes à chaleur par an. les deux mesures cumulées amorceraient une économie importante d’énergie et conduiraient à une réduction conséquente des émissions
  • Sur la mobilité, réduire les déplacements individuels (transports en commun, commerces, services publics, services médicaux dans la proximité), amorcer le plus possible leur électrification, transférer de plus en plus en plus le transport de marchandises sur le rail.
  • Sur l’industrie, amorcer la relocalisation pour fabriquer des objets plus durables avec une énergie beaucoup plus décarbonée que sur les sites de production actuels (Europe de l’Est, Asie)

 

Tout cela ne peut être qu’une première étape dans un processus de transformation de notre société, de notre système économique qui durera 25 à 30 ans.

Cela nécessite un effort financier important sur le long terme et une cohérence dans les choix, le capitalisme en est structurellement incapable , ce qui implique une reprise en main par la puissance publique , notamment sur les domaines clés de l’énergie et du crédit.

Les politiques mises en œuvre depuis des décennies et aggravées par Macron , avec le soutien intéressé des puissances d’argent vont évidemment dans un sens tout à fait contraire : quasiment rien sur le bâtiment et les pompes à chaleur[10], casse de la SNCF,casse de l’industrie , nouvelles attaques sur les services publics de proximité…..

 Conclusion

On ne peut qu’observer une singulière convergence entre ceux qui prêchent le rationnement de la consommation et les réformes menées depuis trente ans pour démanteler notre système social, œuvre que Macron tente de pousser à son terme. La rengaine que nous devons tous « faire des efforts » invente une solidarité factice entre les « premiers de cordée » et les travailleurs alors que tout l’enjeu, pour le progrès social et le climat est d’enlever les manettes au grand capital. Les discours « décroissants », en prônant le rationnement, fournissent au pouvoir une justification idéologique pour démanteler nos services publics, pour baisser les retraites, pour bloquer les salaires, pour licencier sans entrave, pour casser l’industrie le tout au nom du climat. Macron ne peut que s’en réjouir.

 Annexe 1 contexte mondial

La France représente 0.9 % des émissions mondiales de CO2. Une politique de transition chez nous n’a un sens que si elle contribue modestement à faire bouger les choses dans le monde entier

  • Pour les pays développés, une politique réussie de transition en France pourra peser, via leurs opinions publiques sur les gros pollueurs, en particulier les USA et l’Allemagne
  • Pour les pays émergents , notamment la Chine et l’Inde, ils vont poursuivre leur développement de toute manière. Une coopération technique devrait leur permettre d’avoir une industrie plus efficace (réduction relative de la consommation d’énergie et surtout des émissions). Les marges de progression sont considérables
  • Pour les pays africains, il faut une aide directe des pays riches pour un développement qui les sorte de la misère et qui soit économe en émissions de CO2 (voir point suivant)

 Annexe 2 population

  • Selon le dernier rapport de l’ONU, d’ici 2100, s’annonce une quasi stabilité de la population pour l’Europe, l’Amérique et l’Asie : de 6.4 à 6.5 milliards d’habitants pour cet ensemble. Dès maintenant, les pays du Nord comme la Chine sont en dessous du seuil de renouvellement.
  • Par contre, l’Afrique passerait de 1.34 à 4.28 milliards concentrant ainsi la quasi totalité de la hausse mondiale. L’expérience montre qu’une politique de limitation des naissances ne peut réussir que si elle est associée à l’amélioration du niveau de vie , et donc à la croissance économique. C’est un défi pour les pays africains et une forte responsabilité pour les pays développés pour aider à ce développement sur le plan financier et technique. L’Afrique a un fort potentiel hydraulique : pour le développer, pour construire des réseaux électriques, il lui faudra le plus vite possible cette aide.

 

[1] Sur ce sujet https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/08/15/christophe-ramaux-les-collapsologues-ravalent-le-politique-a-un-mode-religieux_5499586_3232.html

[2] En 1800, l’espérance de vie en France était de 30 ans, en 1900 de 45 ans, actuellement plus de 80 ans

[3] Tout le système pousse en ce sens. Le dernier sondage Harris pour RTL et M6 interroge uniquement sur les choix individuels. Rien sur les choix structurels : l’isolation des bâtiments ? le développement du ferroviaire ? la question ne sera pas posée.

[4] Propos de Yannick Jadot pendant la campagne des européennes : « Le Monde produit deux fois trop » Le PIB moyen mondial est de 11 000 dollars , soit 10 000 € par an ; Y. Jadot considère donc qu’une valeur moyenne moitié moindre (5000 €) serait bien.

[5] la collapsologie une dérive sectaire :

  • les collapsologues annoncent l’effondrement du monde vers 2030 en supposant une accélération du réchauffement et la fin des ressources fossiles (en particulier le pétrole) à la même date. cela amène à une prophétie apocalyptique avec l’annonce de la disparition de la moitié de l’humanité et une réorganisation en petites communautés rurales autarciques, l’agriculture devenant l’activité quasi exclusive avec la disparition de l’industrie et des transports, ainsi que de tout système de santé, bref le retour en l’an mil (époque où l’espérance de vie de vie était de 20 ans et où un enfant sur deux mourrait avant l’âge de 20 ans) . On est clairement dans ce cas devant une thématique de la peur et de la panique, propre à faire accepter n’importe quelle régression (la stratégie du choc).
  • Ce courant ne s’appuie sur aucun fondement scientifique : prévisions pour 2030 à l’opposé des travaux du GIEC , annonces sur les réserves fossiles en contradiction avec tout ce qui est reconnu officiellement (AIE) le pic éventuel de pétrole (annoncé depuis 30 ans) ne signifierait pas l’absence brutale de pétrole , mais sa raréfaction progressive , un prix plus élevé , ….et le recours à des gisements plus difficiles (en eaux profondes).
  • selon Paris Match Yves Cochet a trouvé son petit espace autarcique pour couvrir ses besoins avec étang, terres, bois et calèche et survivre à la catastrophe qu’il annonce, convergence singulière avec les survivalistes américains.

[6] la réforme Macron a pour objectif central de baisser le niveau des retraites de plus de 20 % d’ici vingt ans . il y a une alternative (écartée dès le départ bien sûr) qui est l’augmentation des cotisations mais , pour que cela n’ampute pas le revenu des actifs, il faut que cela s’applique à des salaires en hausse

[7] Le revenu disponible par tête est lui de 1824 €, seul le revenu des 10 % les plus aisés est assez confortable (plus de 4000 €), sur les deux tranches inférieures, on est à des revenus d’un peu plus de 2000 €, d’un niveau cadre moyen

[8] Toute activité est généralement polluante, à un titre ou à un autre, le tout est d’évaluer son importance et l’impact de la pollution. Les camions polluent mais pour toute une période transitoire, on ne peut s’en passer. Les mines polluent mais sans elles, il n’ y a pas d’acier, pas de cuivre, pas de batteries, pas de terres rares, pas d’ordinateurs, pas d’électrolyseurs ou de piles à combustibles, sauf à considérer que les mines c’est bon pour les Chinois ou les Congolais.

[9] Ce qui ne signifie en rien une croissance infinie ou illimitée, argument rhétorique de certains. mais la nécessité de la croissance sur toute la période de transition.

[10] Pourtant le moyen le plus efficace pour faire baisser les émissions au plus vite

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