Daesch, état d’urgence,Syrie, les falsifications

La mise en place de l’état d’urgence est censée répondre au drame du 13 novembre. S’il est évidemment indispensable de se prémunir contre toute nouvelle attaque, il importe aussi de vérifier si les mesures prises au pas de charge et celles qui sont en perspective (déchéance de nationalité, révision de la constitution) ont une quelconque nécessité,  si  elles ciblent vraiment les terroristes ou si au contraire elles remettent en cause les libertés  pour la masse des citoyens.

 Il importe tout autant de voir si tout cela n’est pas une vaste mise en scène

  • pour faire oublier les errances de la politique de la France au Proche-orient , ses amitiés avec les parrains des terroristes, et le rôle que tout cela a joué dans l’émergence de Daesch et dans le drame du 13 novembre.
  • et pour masquer le refus d’une remise en cause véritable sur l’essentiel, notamment sur le rôle des monarchies du Golfe

 I Un état d’urgence nécessaire ?

  • Que dans la nuit du 13 novembre, l’exécutif ait proclamé l’état d’urgence, dans une situation qu’il n’avait pas le temps d’apprécier complètement , peut se comprendre. C’est la prolongation qui pose problème et le contenu des mesures prises.
  • Il est évidemment indispensable de nous défendre contre les terroristes et d’empêcher tout nouvel attentat. La répression contre les terroristes doit être sans merci et tout ce qui peut effectivement entraver leur activité doit être fait. Et on doit saluer les résultats déjà obtenus par les services concernés.
  • L’état d’urgence apporte t il quelque chose de plus  à cette lutte indispensable ? Personne ne nous l’a démontré. Ce qui a été fait (enquête de police classique, perquisitions de nuit, contrôles aux frontières) est parfaitement possible dans le cadre judiciaire classique (notamment dans le cadre des lois antiterroristes) sans état d’urgence. Beaucoup semblent ignorer ce qu’est le code de procédure pénal qui n’est en rien un frein à la conduite des enquêtes. On peut croire que dans le contexte actuel, il y a un procureur 24h/24 pour signer des mandats de perquisition sans tergiverser. L’opération de Saint Denis pouvait se faire en dehors de l’état d’urgence.
  • L’état d’urgence inutile et dangereux :ceux qui proclament que cette loi est indispensable ne parlent jamais du contenu précis du texte  et pour cause. Potentiellement, ceux qui sont visés par ce texte ne sont pas  les terroristes mais la population française :vous ,moi, 66 millions de personnes. Le terme clé dans ce texte n’est pas terrorisme mais « ordre public » , ce qui est bien plus vaste et bien plus vague . Sur l’assignation à résidence administrative, le texte cible ceux dont le « comportement est susceptible de nuire à l’ordre public ». Vaste programme : sans doute ,les travailleurs d’Air France nuisent à l’ordre public, ceux qui occupent une usine , ceux qui sont  sur une ZAD, en bref tous ceux qui déplaisent .
  •  Le PDG d’Air France citait les propos de son collègue du Qatar (tiens un état terroriste) : chez nous on met les grévistes en prison, un pas en avant pour ces gens là ? Procès d’intention ? mais pourquoi les rédacteurs du texte ont adopté des formulations aussi vagues au lieu d’incriminer directement le terrorisme ?
  • L’état d’urgence, c’est la possibilité d’un moratoire de trois mois sur les luttes mais évidemment sans moratoire sur le procès d’Air France, sur les licenciements, sur la casse du code du travail, sur la loi Macron 2[1] Quand on voit comment ce gouvernement est, dans chaque conflit social, systématiquement au côté du patronat, quand on le voit d’une servilité extrême vis à vis de toute demande du Medef , on peut s’alarmer..

II un rideau de fumée pour masquer le fiasco total d’une politique néo con

 Du Bush après Bush

  • La France , avec Sarkozy puis Hollande a repris l’orientation bushiste . S’en prendre à un dictateur , effectivement peu recommandable, mais dont on s’était parfaitement accommodé pendant très longtemps, au nom d’une soudaine indignation morale et d’intérêts masqués bien moins avouables , et avec un mépris souverain des conséquences pourtant prévisibles
  • Il y  a eu  l’expérience de l’Irak  avec la chute du méchant Saddam, et un chaos innommable, des centaines de milliers de morts et l’émergence d’Al Qaida en Irak(ancêtre de Daesch et microscopique avant 2003).
  • Il y a eu ensuite avec Sarkozy , l’intervention en Libye , puis la montée des djihadistes, la guerre civile , et la déstabilisation du Sahel
  • La Syrie devait être la passe de trois. Pour  Sarkozy puis Hollande, Bachar El Assad, est subitement passé du statut d’invité d’honneur à celui de paria. Motif : on a découvert subitement que c’était un tyran et puis cela plaisait aux monarchies du Golfe (des démocraties humanistes), soucieuses de briser l’arc chiite au proche orient.
  • pour atteindre cette nouvelle cible, la France a encouragé les pétromonarchies dans leurs fournitures d’armes et d’argent  aux rebelles dits « modérés » bien que djihadistes, comme à Daesch. Laurent Fabius s’est distingué en félicitant Al Nosra (Al Qaida) de son  « bon boulot ».
  • Dans ce cas, l’opération n’a pas été à son terme puisque le régime a résisté  et Daesch n’est pas installé à Damas. C’est là qu’on découvre soudain que c'est Daesch qu'il faut « annihiler » ..
  • Mais le gouvernement français a tout fait pour nourrir le monstre, y compris , ce qui est officiellement reconnu par Hollande(quelques jours avant les attentats, fâcheux timing)par des fournitures d’armes[2], en dehors de toute légalité internationale. Le tout en parfaire coordination avec les souverains du Qatar et de l’Arabie saoudite qui eux évidemment n’ont rien de tyrans et pour qui Valls vient encore de se porter garant !
  • la rupture des contacts avec les services syriens, sur veto politique d’Hollande et Fabius, a pu nous priver d’informations cruciales. Attitude folle et contraire à ce qu’ont fait la plupart des pays européens, notamment l’Allemagne.
  • On peut très bien ne pas avoir la moindre sympathie pour Bachar, il n’empêche que la France s’est engagée dans un conflit qui n’était pas le nôtre et en considérant la montée du djihadisme comme une question négligeable. On mesure le résultat

 III et maintenant , sortir de la gesticulation

  • La gesticulation autour de l’état d’urgence ,l’usage déplacé du terme de guerre, les surenchères sécuritaires,les imprécations  de matamore contre Daesch[3],tout ce bruitage tente  de masquer que ceux qui s’affichent maintenant comme des pompiers sont aussi et d’abord des pyromanes. Ils crient au feu mais avec d’autres, ils l’ont allumé. On[4] préfère porter atteinte aux libertés des citoyens  que de faire l’inventaire de la politique menée et de son triste résultat. Et tant qu’on en sera là, l’efficacité dans la lutte contre le terrorisme ne sera pas au rendez vous.
  • En effet, la meilleure manière  de réduire Daesch (et  tous les groupes djihadistes (comme Al Qaida /Al Nosra , que Fabius trouvait si sympathique[5] )est de leur couper les flux d’armes et d’argent. Cela implique d’exercer une très forte pression sur le Qatar et l’Arabie Saoudite , grands pourvoyeurs des terroristes ainsi que sur la Turquie, base arrière des mêmes terroristes et point de passage de l’argent , des hommes et des armes.
  •  il conviendrait que la France comme l’Europe changent de ton avec ces gens là qui, bien plus que le « calife » Al Bagdadi, sont à la source du problème. Le temps des courbettes devrait être  passé.
  • Mais quand on entend Valls se porter  toujours garant de l’implication de l’Arabie saoudite et du Qatar dans la lutte contre le terrorisme, on frémit ! nous avons, comme dans un procès de la mafia, un premier ministre qui joue le témoin de complaisance chargé de fournir un alibi aux parrains impliqués.
  • de même sur la question des contacts coupés  avec les services syriens, si ceux qui nous gouvernent ont un tant soit peu le souci de notre sécurité , il importe de rétablir au plus vite ce contact avec  Damas qui n’implique en rien un appui soudain au régime. Or Le Drian , ministre de la défense , vient de déclarer que ce n’était pas à l’ordre du jour https://www.les-crises.fr/le-gvnmt-est-il-pret-a-nous-sacrifier-par-ideologie/: on attend le prochain attentat pour ménager l’ego de Fabius ?

 Précisément parce que la situation est grave, il importe que nos gouvernants traitent véritablement la question à la racine plutôt que de faire dans l’agitation et la surenchère verbale pour donner l’impression de « faire quelque chose ». Les faux semblants ne sont plus de mise.

 


[1] Le soir du 13 novembre les fonctionnaires honnis par Macron se sont dépensés sans compter, sont revenus au boulot d’eux-mêmes : flics, pompiers, personnels de santé . Ils ont une nouvelle fois démontré le caractère indispensable de ces services publics que l’on veut casser. Par contre, on attend toujours de voir comment Macron pourrait avoir une quelconque utilité sociale

[2] et en ignorant superbement comment les groupes changeaient régulièrement d’allégeance au gré des rapports de force et des flux financiers. C’est ainsi que Daesch peut fièrement exhiber des lance roquettes Apilas , gracieusement fournis par la France

[3] alors que les généraux disent tous que Daesch ne sera pas détruit par les frappes aériennes , dont la France n’assure d’ailleurs qu’une modeste part  (5% ?)

[4] cela concerne tout autant Hollande et compagnie que Sarkozy qui sont les co-responsables du fiasco

[5] Al Nosra vient de se féliciter des attentats de Paris : qu’en pense Fabius ?

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