La Mouette de Tchekhov, par Benedetti : l’envol d’une grâce limpide

Affiche Tchekhov/Benedetti  © Studio-Théâtre d'Alfortville Affiche Tchekhov/Benedetti © Studio-Théâtre d'Alfortville

 

Du 28 février au 2 avril 2011, Théâtre Studio d'Alfortville.

Les traductions d'André Markowicz et Françoise Morvan sont sonores. Tout naturellement, leurs vibrations aux oreilles de ceux qui les entendent sonnent des voix qui les portent et résonnent de celles qui les ont écrites.

Portés avec Vitez au Conservatoire voilà trente ans, leurs textes construisent désormais leurs personnages par la variété même des partitions vocales des comédiens plus que par l'intrigue des situations ou les jeux de scène. Et, comme les paroles de la terre de Tchekhov se débattent aux airs des tragédies shakespeariennes, leurs mots d'amour prennent le fer et le feu des références théâtrales. Par le son, ils s'enracinent aux sens les plus divers auxquels puisent acteurs et scénographes. Par la langue, ils tissent les basses et les aigus de phrases qui inscrivent leurs motifs dans la pensée.

Structurellement et métaphoriquement, la Mouette est cette espérance qui, à la fois, va, court, vole vers d'autres formes que le protocole et, à la fois, inféconde ou stérile, un peu infanticide par ses adresses amoureuses, va finir par perdre et fracasser celui-là même dont elle est l'unique objet de désir. Le parti pris des compagnies, ces dernières années, y compris au Conservatoire, est celui de l'ordinaire. Un ordinaire sombre porté par tous les personnages, et que perçoit très vite, devant l'arbre du lac, le personnage de Nina, qui dit courir comme une mouette pour rejoindre le jeune auteur, Kostia, tout aussi incapable que l'instituteur du village d'échapper matériellement à ses origines, et qui, parce qu'il pressent rapidement qu'elle aspire à des ailleurs qu'il n'a pas les moyens de lui accorder, lui offrira en symbole le cadavre d'une mouette tuée après qu'il aura eu tenté de se suicider puis voulu défier son rival, Trigorine, lequel est en même temps le taciturne amant de l'actrice Irina Arkadina, sa mère...

Pour sa mise en scène, Christian Benedetti choisit la sobriété. Les lieux sont ordinaires, le décor, les chaises, les habits ordinaires et le récitatif ordinaire. Les spectateurs sont dans la lumière de la salle jusqu'à la fin, et cet ordinaire-là, confondu à celui de la représentation transforme le spectacle en une zone trouble et délicieuse à la fois où se distingue mal ce qui serait distanciation et ce qui serait identification : depuis les coups de marteau du théâtre qu'on installe au théâtre, sous nos yeux, jusqu'au coup de fusil qui ponctue l'action, les phrases alternent entre envie et colère, entre intérêt et séduction. La sensualité en sort grandie, exaltée, exacerbée. Exaspérée. Une mélodie dysharmonique en accompagnement, celle de l'histoire engagée par les appels et les refus qui se succèdent dans un affolant vertige. Comme au billard, se répercutent, brusquement et en désordre, les lignes de fuite des protagonistes.

Mais au théâtre, il faut au texte d’autres artifices qui soulignent la voix ou la nuancent, la contredisent ou la confortent : les décalages, les tensions, les redondances, les complémentarités du jeu grandissent la portée de ce qui est dit. Les personnages se passent les signes ; ils ne s’en passent pas. Avec le même blanc du bâton de craie qui avait inscrit la mouette sur le sol, on placera le nouvel interlocuteur dans le paysage lacustre qui lui reste à voir. Avec la croix que l’actrice supersticieuse se marque sur le front c’est le bâton de rouge et les lèvres qui vont passant du front du fils au sexe de son rival... Les destins les plus antagoniques tentent de se fuir en même temps qu'ils ont à se fréquenter, c'est aussi élémentaire que complexe, symbolique.

Il arrive que les refrains de chansons populaires traversent l'ordinaire et atteignent ainsi des points d'orgue (ou d'opéra ?) poignants et, quelquefois, révélateurs de conflits enfouis, ou mal dits, ou trop dits. Il y a du motet originel dans cette modulation ondoyante des envolées de récits de vie, pathétiques, qui se trouvent trop à l'étroit au contact de leurs familiers, mais dont la négligence écrasera irrévocablement les plus faibles. Pure fiction, cette force peut s'ignorer en se dévidant sous les yeux du spectateur, seulement, le spectateur, lui, sait. Il sait qu'en dépit des variations, l'issue tragique est, inéluctable, l'inéluctable. C'est une figure d'Hamlet que ce jeune Kostia contient en lui. La plus élémentaire psychologie fait de sa mère une femme amoureuse de tout sauf de lui. Mais ces deux êtres participent d'un jeu convenu d'avance entre eux : Brigitte Bariley est solaire face à un fils pierrot lunaire joué par Xavier Legrand, leur lutte produit l'encens, les effets de poudre, le rouge au front, ou les bandages défaits dont ils se servent. L'ordinaire, ils n'en veulent pas, ils se débattent comme un auteur écrit, comme on peut. Face à eux, Trigorine, l'auteur, et Christian Benedetti, qui en joue le rôle, Trigorine en personne met en scène, à travers sa posture d'homme blasé, une figure mélancolique et lucide à la fois, sans doute irresponsable des événements qu'il provoque, et sans doute aussi manipulateur des instruments de son seul plaisir. Méphistophélique et angélique à la fois.

- Un ange passe.

- Je dois y aller.

C'est Nina qui vient de répondre. La mouette : Чайка, Tchaïka, terme que certains rapprocheraient du verbe espérer (надежда), elle est jouée, dans la mise en scène de Christian Benedetti, par une jeune actrice roumaine, Anamaria Marinca, dont l'accent détonne avec une pointe d'exotisme sur l'ensemble ambiant. Partie d'une exaltation apparemment factice, sans doute décalée, elle déconcerte en imposant une jolie candeur au récitatif du poème dramatique de Treplev, et elle passe par une interrogation fascinée pour le succès de Trigorine, fascination qui cache mal un amour aussi candide que fragile dont l'aboutissement la transformera en tragédienne de sa propre existence, dans la désolation la plus sombre et la plus intense, inondée de pluie et de larmes face à un voyage déceptif d'une cruauté rare.

Coproduction Théâtre-Studio, Théâtre du Beauvaisis, Pôle Culturel d'Alfortville,

Texte d'Anton Tchekhov, traduction André Markowiz & Françoise Morvan.

Mise en scène : Christian Benedetti, assisté de Christophe Carotenuto, avec à la lumière : Dominique Fortin.

Distribution : six hommes, quatre femmes

- Brigitte Barilley : Irina Arkadina, actrice en villégiature.

- Xavier Legrand : Kostia, Konstantin Treplev, son fils, dramaturge.

- Christian Benedetti : Trigorine, auteur, amant taciturne d'Irina.

- Jean-Pierre Moulin : Sorine, ancien Conseiller d'État, frère d'Irina.

- Anamaria Marinca : Nina, fille d'un riche propriétaire voisin.

- Philippe Crubezy : Dorn, médecin, 55 ans, aujourd'hui charmant, autrefois irrésistible.

- Christophe Caustier : L'instituteur Medvedenko, amoureux de Macha.

- Laurent Huon : Ilya Chamraïev, l'Intendant, lieutenant à la retraite.

- Marie-Laudes Edmond : Paulina, femme de l'intendant, amante du docteur Dorn.

- Nina Renaux : Macha, fille de Paulina, amoureuse de Kostia (Macha, fille de Paulina... eh oui ! tout cela reste trouble : si elle n’est pas annoncée comme fille de l'Intendant, serait-elle alors la fille du bon docteur Dorn ?...) À revoir, donc, ne serait-ce que pour mieux comprendre les partis pris de mise en scène dans les circulations de relations entre les personnages...

Jean-Jacques M’µ

 

Du 28 février au 2 avril 2011


Du lundi au vendredi à 20H30, le samedi à 16H30 et 19H30
Tarifs : 20 € tarif plein ou 13,5 € tarif adhérent (réserver).
Théâtre Studio : www.theatre-studio.com
16 rue Marcelin Berthelot
94140 AlfortvilleMétro : Ecole vétérinaire (ligne 8)

 

Pour comparer avec la Compagnie Kalisto, de Mulhouse, mise en scène d'Illia Delaigle :
http://www.dailymotion.com/video/xalt32_mouette-acte-1-partie-2_creation http://www.dailymotion.com/video/xalepd_la-mouette-acte-1_creation

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