« Ma Race » le texte de José Marti

À l'heure où d'anciens ministres (et d'anciens littéraires) osent tenir pour réaliste le concept de “racisme anti-blanc” (sic) et d'autres encore parler de “racisme anti-entreprises” (re-sic et re-beurg !), je voudrais remettre à nos mémoires ce texte fondamental

À l'heure où d'anciens ministres (et d'anciens littéraires) osent tenir pour réaliste le concept de “racisme anti-blanc” (sic) et d'autres encore parler de “racisme anti-entreprises” (re-sic et re-beurg !), je voudrais remettre à nos mémoires ce texte fondamental :

José Martí, Ma race

 Texte écrit par José Marti dans Patria, le journal qu'il avait fondé en exil aux États-Unis pour rassembler tous les indépendantistes. Ce texte est paru le 16 avril 1893 et il est d'une brûlante actualité à propos du racisme qui resurgit dans le monde.

 

"Le terme “raciste” se fait de plus en plus confus, et il est nécessaire d'en éclairer le sens. L'homme ne détient aucun droit particulier par le seul fait d'appartenir à telle race ou à telle autre : disons le mot homme, et tous les droits sont alors évoqués. Le Noir, parce qu'il est noir, n'est ni inférieur ni supérieur à un autre homme, quel qu'il soit : il pèche par redondance, le Blanc qui dit " ma race " ; il pèche par redondance le Noir qui dit > . Tout ce qui discrimine les hommes, tout ce qui les chasse, les sépare ou les enferme, est un péché contre l'humanité. Quel Blanc de bon sens aurait l'idée de se glorifier d'être blanc, et que vont penser les Noirs du Blanc qui se glorifie de l'être et croit pour autant avoir des droits particuliers ? Que vont penser les Blancs du Noir qui se glorifie de sa couleur ? Insister sur les divisions raciales, sur les différences raciales, d'un peuple naturellement divisé, revient à rendre plus difficiles le bonheur public et l'individuel, qui résident dans un plus grand rapprochement des éléments qui doivent coexister. Quand on dit que chez le Noir il n'est pas de faute originelle, ni de virus qui le rende inapte à développer pleinement son âme d'homme, on dit la vérité, et on doit la dire, la démontrer, parce que l'injustice en ce monde est grande, comme l'est l'ignorance de ceux là mêmes qui passent pour sages, au point qu'il est encore des gens de bonne foi qui tiennent le Noir pour incapable de posséder l'intelligence et le coeur de l'homme blanc ; et si l'on appelle racisme cette défense de la nature, peu importe qu'on l'appelle ainsi, car elle n'est que l'expression de la dignité naturelle, et la voix qui du fond du coeur de l'homme s'élève en faveur de la paix et de la vie de sa patrie. Si l'on avance que l'état d'esclavage n'implique pas une infériorité chez la race esclave, puisque par exemple, les Gaulois à la peau blanche, aux yeux bleus et aux cheveux dorés furent vendus comme esclaves, l'anneau au cou, sur les marchés de Rome, il s'agit alors d'un bon racisme, car il n'est que justice et sert à ôter des préjugés au Blanc ignorant. Mais à cela se limite ce racisme juste, qui est le droit du Noir à soutenir et à montrer que sa couleur ne le prive d'aucune des aptitudes ni d'aucun des droits de l'espèce humaine.

Le raciste blanc, qui croit que sa race a des droits supérieurs, quel droit a t il de se plaindre du raciste noir qui lui aussi considérera que sa race a des qualités propres ? Le raciste noir, qui voit dans sa race des qualités spécifiques, quel droit a t il de se plaindre du raciste blanc ? L'homme blanc qui, par sa race, se croit supérieur à l'homme noir, admet l'idée de race, et légitime et provoque le raciste noir. L'homme qui met en avant sa race, quand bien même ce qu'il met en avant sous cette forme erronée ne serait que l'identité spirituelle de toutes les races, légitime et provoque le raciste blanc. La paix requiert les droits communs naturels : les droits discriminatoires, contraires à la nature, sont ennemis de la paix. Le Blanc qui s'isole, isole le Noir. Le Noir qui s'isole, pousse le Blanc à s'isoler.

À Cuba, il n'y a nulle raison de craindre la guerre des races. La notion d'homme est supérieure à celle de blanc, de mulâtre, de noir. Celle de cubain est supérieure à celle de blanc, de mulâtre, de noir. Sur les champs de bataille, quand ils sont morts pour Cuba, se sont élevées ensemble dans les airs les âmes des Blancs et des Noirs. Dans la vie de chaque jour faite de résistance, de loyauté, de fraternité, d'astuce, à côté de chaque Blanc toujours il s'est trouvé un Noir. Les Noirs, comme les Blancs, se répartissent selon leurs caractères timorés ou courageux, dévoués ou égoïstes, dans les différents partis où les hommes se regroupent. Les partis politiques sont des sommes de préjugés, d'aspirations, d'intérêts et de caractères. Les ressemblances essentielles se cherchent et se trouvent par dessus les différences de détail ; et les éléments fondamentaux des caractères analogues se fondent dans les partis, même si sur des points accidentels, ou des questions secondaires par rapport au mobile commun, ils accusent des divergences. Mais en définitive, la similitude des caractères, qui est un facteur d'union supérieur aux relations internes d'un groupe humain de la même couleur dans tous ses degrés, qui parfois connaît des dissensions d'un degré de couleur à l'autre, est déterminante et commande en matière de formation des partis. L'affinité des caractères est plus puissante entre les hommes que l'affinité de couleur. Les Noirs, répartis entre les secteurs divers ou opposés créés par l'esprit humain, jamais ne pourront se liguer, ni ne voudront se liguer, contre le Blanc, qui se répartit entre les mêmes secteurs. Les Noirs sont trop fatigués de l'esclavage pour entrer volontairement dans l'esclavage de la couleur. Les hommes vaniteux et intéressés, blancs ou noirs, s'en iront d'un côté ; et les hommes généreux et désintéressés s'en iront de l'autre. Les hommes authentiques, noirs ou blancs, auront des rapports loyaux et amicaux dictés par le goût du mérite, et la fierté de tout ce qui peut honorer la terre où nous sommes nés, que nous soyons blancs ou noirs. Le mot raciste disparaîtra de la bouche des Noirs qui l'emploient aujourd'hui de bonne foi lorsqu'ils comprendront qu'il constitue l'unique argument, valable en apparence, et pris comme tel par des hommes sincères et craintifs, pour refuser au Noir la plénitude de ses droits d'homme. Seraient également coupables de racisme, le raciste blanc et le raciste noir. De nombreux Blancs ont déjà oublié leur couleur ; il en va de même pour de nombreux Noirs. Ensemble, Blancs et Noirs, ils travaillent à la culture de l'esprit, à la propagation de la vertu, et au triomphe du travail créateur et de la charité sublime.

À Cuba, jamais il n'y aura de guerre de races. La République ne peut pas reculer ; et la République, depuis le jour sans pareil de la rédemption du Noir à Cuba, depuis la première Constitution de l'indépendance, le 10 avril à Guaimaro, n'a jamais parlé de Blancs ni de Noirs. Les droits publics, concédés alors par pur calcul par le gouvernement espagnol et introduits dans les mœurs avant l'indépendance de l'Ile, ne pourront être niés désormais, ni par l'Espagnol qui les maintiendra tant qu'il vivra à Cuba, afin de continuer à diviser le Cubain noir et le Cubain blanc, ni par l'indépendance, qui ne saurait nier dans la liberté les droits que l'Espagnol a reconnus au temps de la servitude.

Pour le reste, chacun sera libre, dans l'enceinte sacrée du foyer. Le mérite, la démonstration publique et continuelle de la culture, et les relations inévitables achèveront d'unir les hommes. À Cuba, il y a beaucoup de grandeur, chez les Noirs comme chez les Blancs. "

(Traduction de Jean Lamorre, professeur à l'Université de Bordeaux en France et de Santiago de Cuba).

 

****

 

Biographie : 

Fils aîné de modestes immigrants, José Martí, sans jamais renier son origine espagnole, se sentit fils de Cuba, le pays qui le vit naître. Dès son enfance, le cruel spectacle de l'esclavage lui fit jurer de "laver ce crime avec sa vie" et, dans sa première jeunesse, il entra en lutte contre le colonialisme qui le condamna aux travaux forcés avec une chaîne et un boulet à la cheville, dans un bagne politique dont il dénoncerait les horreurs mais où se forgent paradoxalement la liberté d'esprit et la grandeur morale qui lui firent orner une guerre de libération "nécessaire" mais "sans haine".

Son exil à Madrid et à Saragosse, — il fit des études, lui confirma, d'un côté, son accord avec l'esprit rebelle du peuple d'Espagne et, de l'autre, sa conviction que Cuba n'avait rien à attendre de ses gouvernants, que ce fût au service de la monarchie ou de la république. Ses pérégrinations au Mexique, au Guatemala et au Venezuela lui firent percevoir les problèmes des nouvelles républiques latino-américaines, encore marqués par les tares du système colonial.

Son séjour de près de quinze ans aux Etats-Unis lui permit de bien connaître les grands artisans de leur culture, les avantages et les inconvénients de leur système social, les caractéristiques de leur population et la tendance impérialiste grandissante de leur gouvernement.

Cette expérience fut à l'origine d'une oeuvre littéraire et journalistique de première grandeur qui prit corps à partir de son voyage au Vénézuela en 1881.

Par son discours à la Chambre de Commerce de Caracas, par ses éditoriaux de la Revista venezolana, par son recueil politique Ismaelillo et par son prologue au Poème du Niagara de Juan Antonio Pérez Bonalde, il fut le pionnier d'une nouvelle littérature hispano-américaine, illustrée par Rubén Dario qui, lorsqu'il tomba à Dos Ríos, n'hésita pas à le qualifier de "Maître".

Cependant - et ceci est une autre leçon de sa vie - Martí ne se préoccupa jamais d'acquérir une réputation littéraire et mit tout son génie oratoire et journalistique au service de la cause de Cuba et de ce qu'il désigna, dans des pages mémorables, comme "Notre Amérique", en lui offrant le témoignage de ses Scènes nord-américaines pour accélérer sa prise de conscience.

Sa vie tout entière fut dominé par un souci d'éthique, par le sens du devoir et du sacrifice personnel, et, lorsqu'il annonça la fondation du Parti Révolutionnaire Cubain, le 10 avril 1892 à New York, les humbles émigrés cubains de Floride avaient déjà commencé déborder manifestement le cadre habituel du langage politique en le dénommant "l'Apôtre".

A partir ce cette proclamation, précédée d'un discours fondateur de la nouvelle république qu'il projetait, sous le titre "Avec tous et pour le bien de tous", prononcé au Lycée de Tampa le 26 novembre 1891, l'activité révolutionnaire de Martí connut une intensité stupéfiante que reflètent ses discours, ses articles dans le journal Patria, sa correspondance et ses voyages incessants, à commencer par ceux qu'il dut faire pour s'assurer le concours des deux combattants les plus prestigieux de la guerre de Dix ans, Máximo Gómez, qui fut nommé Général en Chef de l'Armée de Libération, et Antonio Maceo.

Dans le discours en question, Martí avait déclaré : "Ou bien la République a pour base la personnalité intégrale de chacun de ses fils, l'habitude de travailler de ses propres mains et de penser par soi-mˆme, l'expression totale de soi-même et le respect - comme celui de l'honneur familial - de l'expression intégrale des autres, la passion, en somme, de la dignité de l'homme ; ou bien la République ne vaut ni une larme de nos femmes, ni une seule goutte du sang de nos braves."

Des pensées de la même richesse apparaissent dans les documents destinés à inspirer, au terme de la guerre, la république souhaitée par Martí comme, par exemple, l'article "Nos idées", le "Manifeste de Montecristi" et ses dernières lettres à Federico Henríquez Carvajal et Manuel Mercado. Selon ces textes et bien d'autres, la République devait être une démocratie intégrale, sans privilèges de race ni de classe, basée sur une répartition équitable de la richesse et de la culture ainsi que sur le respect des masses productrices.

Par ailleurs, dans sa lettre déjà citée à Manuel Mercado, son confident mexicain, il déclara, quelques heures à peine avant de tomber au combat : "Je suis chaque jour exposé à donner ma vie pour mon pays car je sais que c'est mon devoir et j'ai le courage qu'il faut pour le faire."

Pour lui, ce devoir consistait à empêcher, moyennant l'indépendance de Cuba, qu'un nouvel impérialisme ne s'étendait sur les Antilles et ne s'abattait avec une force accrue sur les pays latino-américains. C'est dans ce but donc, et pas seulement pour libérer Cuba de la domination espagnole, qu'il prépara la nouvelle guerre dans laquelle il trouva la mort le 19 mai 1895.

Sa plus grande gloire est d'avoir su parler aux pauvres et aux enfants, d'avoir su vivre et mourir pour eux.

Jean-Jacques M’µ

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.