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Billet de blog 6 janv. 2011

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Le problème, c’est le spectateur : « Où est-il et pour faire quoi ? »

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Je reviens d’un spectacle[1]. Un bon spectacle comme il s’en fait tant et tant, ces dernières saisons ; au point que nous n’avons plus guère désormais que l’embarras du choix (il y a une soixantaine de nouveautés, pas moins, pour cette seule première semaine de l’année à Paris !...).

Un vrai bon spectacle : le texte est très beau et particulièrement bien écrit (Variations sur la mort, du Norvégien Jon Fosse), bien écrit au sens intellectuel de brillant, qui répond à tous les canons de clarté, de vraisemblance, d’évidence, de langue, de prosodie, d’universalité tels que l’ensemble entier puisse transcender à chaque représentation toutes les époques, tous les lieux et tous les milieux culturels, toutes les traductions… Les comédiens sont tous très talentueux, avec une grande capacité de concentration (la performance véritablement athlétique de Xavier Guerlin simplement posé, là, immobile, au premier plan pendant les très longues minutes de jeu de ses partenaires), la parfaite neutralité de ton de tous qui pluralise les interprétations possibles de chaque phrase (comme on voit avec Claude Régy qui avait, d’ailleurs, créé cette pièce au Théâtre de la Colline en 2005), le paradoxal travail de comédien qui se transforme en restant identique à l’image offerte au public (Blandine Laignel passant de la petite fille à la femme ou Ariane Brousse dans toutes les étapes d’une mère, depuis la maternité jusqu’au deuil), la construction des personnages (Pierre-Emmanuel Vos transparent par les ellipses mêmes contenues dans le texte de l'indécis amoureux, ou Jean Barlerin par la tranquille séduction de la mort amante). Le décor est aussi simple et ingénieux que sobre et éclatant de lumières et de reflets, habile à ne rien dévoiler des corps évoluant sur une scène lustrée qui réfléchit les pas de chacun à même le sol de plaques d’aluminium posées sur un dallage de larges briques rouges, et ces parois blanches traçant des itinéraires comme dans les labyrinthes, sans porte, mais dont les ouvertures ne débouchent sur aucune issue. La musique, transposant au piano les Variations Goldberg de Bach, accompagne un récitatif alternant voix féminines et masculines, par strates et contrepoints de phrases qui reprennent (sans répétition aucune, comme le veut le genre) les motifs et les sujets exprimés, d’où l’émotion surgit, nécessairement.Bref, l’ensemble est irréprochable. Alors ?.. Où serait donc l’origine du malaise qui m’a tenu au long de ce spectacle ?... Le côté scolaire ?... Cette application à bien faire ?... Même pas. Si l’homogénéité d’âge de ces jeunes comédiens incite à les ranger dans la catégorie “sortant de conservatoire”, on ne peut leur reprocher ce qu’ils sont sans risquer la malhonnêteté intellectuelle. Non, décidément, mon irritation, je la chercherai, non dans ce qui est, là, présent devant moi, mais dans ce qui se fait.

Que fait-on ensemble ?...

Qu’est-ce qui se joue d’essentiel pour nos contemporains ?... et qu’avons-nous à transmettre aux générations futures à qui nous tendons le témoin ?... Nous sommes là pour quoi ?... À quoi passe-t-on son temps, ses heures, ses jours, et avec quelles fréquentations… mais surtout, surtout, surtout, aussi : pour transmettre quoi ?... à qui ?...

Cette pièce très “La Jeune Fille et la Mort” n’est sans doute qu’une vanité dans la lignée de celles de la Renaissance. Pourquoi pas ?... Un exercice de style de plus sur la question de la perte des êtres sur qui nous portons espoir ?... La fragilité de nos jeunesses ?... La responsabilité de nos départs et de nos ruptures, de nos engagements. Mais quoi ?.. Va-t-on passer son temps à épiloguer sans fin sur ce qui est sans prise pour nous : l’intime, le libre-arbitre et la liberté de conscience ?.. Que peut-on apprendre sur soi et sur les autres de chaque situation, pourtant ô combien unique, qui nous désole et que nous déplorons avec impuissance, avec le sentiment d’inutilité, avec les peurs que sont celles de l’abandon propre à l’enfance et de nos choix qui sont de notre responsabilité ?..

Non, non, non, décidément, même le freudien For/Da (dehors/Ici) ne justifie pas plus ces allers-retours des personnages sur leurs trajets, que ces autres allers-retours des trajectoires mentales qu’entretiennent avec nous la fiction et nos reconnaissances respectives, nos identifications, ou, encore, pourquoi pas ?... nos catharsis !...

Non, j’ai assisté ce soir à une débauche de talent(s) pour du vide, pour du rien, pour du papier-glacé. Vernis lustré sans consistance. (« Vous ferez bien l'artiste à la Cour du roi, jamais vous ne serez artiste » dit le personnage de Sainte-Colombe à Marin Marais dans Tous les matins du monde, de Pascal Quignard – citation de mémoire). Le traitement du sujet par ces créateurs particulièrement méritants ici (je parle sur le plan technique) reprend les thèmes chers à la mélancolie propre aux arts et aux artistes, selon les schémas classiques, et il n’y a là aucune prise avec nos existences. Nos vies.

Nos vies ?... Nous en avons tellement, et si peu !... Autour de nous, les exils sont forcés, et les départs sont aussi bien nécessités qu’interdits, ce qui crée une tension schizophrène, une double contrainte antagonique, et nous place, chacun devant ce qui place et ce qui déplace des populations entières en situations de précarité et d’illégalité purement arbitraire, autoritaire, autour de nous. Ce qui est mobile, c’est l’argent et les affaires ; et ce qui reste figé, c’est le travail forcé à moindre coût. Autour de nous, meurent de froid et de faim, de désespoir, des amis, des relations, des collègues, et les places deviennent alors vides, vacantes, béantes. Les plans de sécurité visent à couvrir l’indigence de nos errances dans des villes que les banques et leurs assurances, pour financer les crises financières qu’ils ont provoquées, ont plongées dans le noir, y compris en période de fêtes !... Nous vivons ça, cette tourmente, ces tourments, au quotidien !... et ce spectacle vient nous placer devant l’impossibilité à ne rien dire de nous, sur nous, nos propres existences (« L’existence que je mène, c’est pas une vie », dit le Louis Jouvet d’Hôtel du Nord de Marcel Carné sur le dialogue d’Henri Jeanson).

On se trouve confronté(s) à avoir à conserver la pudeur de son intimité, de nos intimités, face à la vie, à la mort et à l’amour, ou, alors, au contraire, à parler plus ou moins bêtement des beautés du spectacle après le spectacle, histoire de s'évaluer au milieu des autres, spectateurs de nos représentations du monde.

Non, non, non décidément, il y a un théâtre qui s’appelle de l’opprimé, et qui s’adresse directement aux spectateurs pour traiter des questions de la société. Qui ne se contente pas de faire dans le beau, et qui renvoie à des propositions de réponses aux questions qui se posent à nous, et il n’en manque pas. Les érudits de la Grèce antique nous ont appris que le théâtre, la tragédie, ont accompagné la naissance des démocraties. Et ici, plus de deux millénaires après, sur les lieux même qui sont dits de l’opprimé, avec des gens qui ont entendu Augusto Boal, il ne resterait donc plus rien à faire ni à dire d'autre que de seulement parler des émotions comme on en cherche dans le divertissement, au sens pascalien du terme, celui qui parle du déplacement (de la diversion) de nos réelles préoccupations vers des occupations stériles (j’entends tellement parler de vivre l’instant présent, et d’épicurisme, comme si nos journées n’étaient que des strates sans aucun lien que j’en étoufferai presque).

Je demande aux artistes pourquoi ils sont là.

Êtes-vous dans cette société pour aider à la transformer un peu et la rendre meilleure autant que vous le pouvez ?... Ou pour traiter vos seuls égos et la satisfaction de vos plaisirs ?..

Le problème, c’est le spectateur : comme à chaque personnage, on lui demande ce qu’il est, d’où il vient et où il veut aller. Mais se le demander comme on demanderait à cibler un public dans un marché, alors, là, les dés continueraient d’être pipés.

Non, décidément, le problème c’est bien le spectateur : quel monde veut-il pour le reste de son existence ?..

On me dira que tout le talent de Shakespeare fustigeant le puritanisme d’un inquiétant Malvoglio dans la Nuit des rois n’a jamais pu empêcher les 50 années d’obscurantisme qui ont suivi la mort de la reine Élisabeth. Soit. Et Voltaire aussi savait que nos écrits ne sont rien face à la puissance des tyrans. Soit encore. Mais il ne reste rien ou si peu des poètes courtisans, alors que les écrits ancrés dans l’époque nous montrent les futurs qui se sont relevés des pires dictatures.

Nous avons à nous déterminer.

Qu'est-ce que parler vrai quand on est un artiste ?... conforter les nantis et leurs privilèges ?... ou bien alors au contraire soutenir les plus démunis ?... Thomas Mann avait posé terriblement la question par son œuvre et jusqu'à sa mort même. Car, on peut en être certain : Méphistophélès pourrait-il acheter l'âme de tous les artistes, aucun véritable poète digne de ce nom ne cèdera jamais aux sirènes de la tentation facile.

La Poïesis, c’est faire, c’est agir, et le théâtre est action. Le spectateur accepte de suspendre son action, son temps de vie, pour autoriser la parole d'auteur (ce n’est pas innocent : en français, le mot “auteur” vient d’auctoritas). Toute une organisation sociale, on le voit, derrière une simple représentation : un réel programme.

Car l’époque n’est celle du divertissement que pour ceux qui veulent nier la lie de la terre, les indigents et les insoumis.

Quelle place pour chacun dans cette société ?...J’aimerai beaucoup un échange avec les artistes à ce sujet.Jean-Jacques M’µ (www.abceditions.net) à propos de Variations sur la mort de Jon Fosse, mis en scène par Adrien Dupuis-Hepner assisté de Honorine Sajan dans le cadre de “Festival Pleins Feux” Théâtre de l'Opprimé, Paris

Une jeune fille s'est noyée. Ses parents se retrouvent autour de ce deuil pour affronter souvenirs et non-dits.

Vient le temps d'affronter souvenirs, non-dits et blessures. "Tout est si loin", dit la mère en deuil, et pourtant le passé redevient brusquement étonnement proche, comme si la vie entière allait recommencer...
Sur la structure musicale " thème et variations ", Jon Fosse déroule les vagues de mémoire d'un couple confronté à la disparition. Ce qui reste au-delà du manque et de l'absence, c'est la vie elle-même, très douce et très terrible, dans un rapport nouveau où le Temps est comme aboli par la mort.
Mais chez Fosse, l'essentiel reste – entre les mots et les notes – la musique du silence et son indicible vertige. Entre la musique de cette écriture nordique et celle des Variations Goldberg, entre les mots du quotidien et la présence du sacré, il y a cet essentiel que nous cherchons à conquérir, doucement et humblement : le théâtre.
Auteur : Jon Fosse
Artistes : Chloé Frog, Xavier Guerlin, Ariane Brousse, Pierre-Emmanuel Vos, Blandine Laignel, Jean Barlerin
Metteur en scène : Adrien Dupuis-Hepner assisté de Honorine Sajan Séances la semaine du 5 janvier 2011 tous les soirs à 20h30 et le dimanche 9, dernière à 17h.Plein Tarif : 16 € – Tarif réduit (chômeurs, étudiants, intermittents, habitants du 12ème) : 12 € Au Théâtre de l’Opprimé, 78, rue du Charolais - 75012 Parisréservations au 01 43 40 44 44Stations de Métro : Gare de Lyon, Reuilly-Diderot ou Montgallet...

Il est temps pour tous et pour chacun de choisir ce que nous avons à dire et à faire en fonction de ce que nous sommes, de ce que nous pensons et de ce que nous voulons vraiment. L'époque le réclame. Continuer ou changer ?...

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