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Billet de blog 12 févr. 2015

Deux profs : nos peurs et nos courages au filtre éducatif

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Il y a certainement un affolement de plus en plus tendu entre deux modes d'être au monde et, par contre-coup, au sein de nos propres sociétés. À vrai dire, la surprise aurait été de voir les membres de la communauté éducative échapper à cette tension quasi hystérique qui se répand en traînée de poudre, avant ou après des attentats que la police aura eu manqué de prévenir car leurs autorités avaient préféré envoyer toutes leurs forces (dites de l'ordre) sur d'autres fronts, tous anti-sociaux pour ne pas être désordonnés : anti-roms, anti-pauvres, anti-migrants, anti-sans-papiers, anti-manifestants pour la paix à Gaza, anti-zadistes...

La machine entière de nos relations sociales tremble sur ses bases, et se prend à s'emballer dramatiquement autour de ces notions aussi divulguées que diversement assimilées de tolérance et de respect, dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'elles deviennent des mots aussi auberges espagnoles que les mots "liberté", "civisme", "civilité", "rassemblement", "attroupement", etc.

N'importe quoi ! le grand fourre-tout des peurs sécuritaires © SLL

Exposé des faits

Aujourd'hui, nous avons d'un côté l'université de Paris 13 qui oblige à démissionner un professeur ayant refusé de faire cours devant une étudiante venue couverte de son voile en classe. Et, de l'autre côté, il y a le rectorat de Poitiers qui a suspendu pour plusieurs mois un professeur de philosophie en lycée ayant refusé de participer à la minute de silence imposée par le ministère. Ces deux décisions résolument antagoniques disent assez ce à travers quoi nous pouvons essayer de comprendre ce qui se joue précisément de longue date entre l'administration et les élèves, avec, entre les deux, les profs et les familles. Que peuvent bien comprendre, en effet, les enfants face à tous ces trucs et propos fous de fous fous archi-fous qui se foutent sur la gueule dans les faits comme devant leurs séries TV ou leurs jeux videos ? Que peuvent comprendre des enfants à toutes ces complexes sentences venues contradictoirement d'en haut, depuis l'autorité de la société écartelée des adultes en conflits ? les uns condamnant les victimes, les autres les criminels, et qui encore la police ou qui d'autre aussi les contrevenants, etc. En instituant cette minute de silence, le ministère a commis une faute majeure, car elle a mis en très grande difficulté chaque enseignant isolé dans sa classe, et chaque élève qui n'en est pas moins un enfant, sommé sans rien y comprendre, d'avoir à choisir entre sa propre famille et les administrations auxquelles il aura été confié1.

  • Le voile à l'école et le prosélytisme religieux. Le premier prof (celui qui a menacé de ne pas faire classe devant une étudiante voilée) a commis une double faute. Au moins. Il a d'abord confondu son opinion personnelle avec la laïcité telle que définie par la loi de séparation des Églises et de l’État de décembre 1905. Il a ensuite méconnu, en présumant de sa véritable portée, la loi sur le port des insignes religieux dans les lieux publics de mars 2014, car le prosélytisme qui est, bien entendu, interdit, ce n'est pas n'importe quelle pratique pour répandre une conviction, religieuse ou pas, non non non !... le prosélytisme c'est la pratique venant d'en haut, d'une personne investie d'une autorité, d'un pouvoir hiérarchique, et qui en abuse pour imposer ses modes de vie aux personnes qui lui sont subordonnées. La simple consultation des dictionnaires permettra de s'assurer que là est bien le sens du prosélytisme bien compris. Bref, s'agissant d'une étudiante dans sa propre classe, le prosélytisme dont se plaignait son enseignant et dont se plaignent avec lui les détracteurs du voile au nom d'une pseudo laïcité ou d'un féminisme qui s'abat d'abord sur... les victimes elles-mêmes, d'autant que ce sont des filles, ce prosélytisme-là que dénoncent leurs propres auteurs pour mieux le pratiquer n'est qu'une vue de l'esprit dont profitent les idéologies dominantes, les propagandes des États, des partis et des religions. Le prosélytisme, répétons-le une fois pour toutes, ce n'est en réalité qu'un abus de pouvoir intellectuel, une intimidation, une pression : ce que sa lettre, signée par ailleurs Charlie, ne semble toujours pas vouloir admettre en regrettant, même, une période plus ou moins mythifiée où les étudiants n'auraient, selon lui, jamais porté auparavant aucun signe distinctif. Ce dont, d'expérience d'enseignant et d'universitaire, nous nous permettrons de douter.

Il n'y a donc aucun cheval de Troie du voile à l'école, quoi qu'en disent les Cassandres de ces très douteuses bannières d'une laïcité et d'un féminisme qui ne sont jamais brandis que comme objets de menace là où il n'y a, de fait, aucune réelle menace, juste le désagrément d'avoir à accommoder des cultures et des pratiques, des calendriers différents, des appréciations diverses de phénomènes complexes.

Quant aux poursuites engagées contre le professeur refusant dans son lycée de Poitiers de collaborer à cette mascarade qu'était la minute de silence, elles méritent d'être pour le coup dénoncées, elles, comme un réel abus de pouvoir de l'autorité rectorale de Poitiers qui avait en cette rentrée préparé un dossier sur le décrochage scolaire qui avertissait que contre les seuls élèves mususlmans ; ces poursuites – le juge appréciera – relèvent incontestablement d'une pression sociale qui a, ces dernières années, fait de la xénophobie et de la crainte des étrangers (surtout musulmans) son principal cheval de bataille.

Les lois d'exception consistant à faire une véritable chasse aux sorcières sous couvert d'apologie du terrorisme (sic !) sont des lois de terreur, qui intimident chacun et dont on peut constater les premiers dégâts par la recrudescence et les excès indubitables des interpellations ce dernier mois. On constatera d'abord que les violences constatées viennent principalement de justiciers auto-proclamés, de membres de l'administration ou de la police elle-même. On rappellera, de plus, que le refus de participer à un hommage ou à une minute de silence n'est, sur le plan juridique, ni un délit ni un propos portant atteinte à l'intégrité des biens et des personnes2.

Les conclusions objectives qui s'imposent

Les discours alarmistes prétendant qu'un danger islamiste ou salafiste gangrènerait notre société entière et la communauté scolaire sont des discours qui ne tiennent pas compte des réalités du terrain :

– d'abord il y a peu d'élèves voilées, et, en tout cas, les stigmatiser ne sert qu'à renforcer le martyrologue de la propagande islamiste ;

– ensuite il n'y a aucun pouvoir musulman en place, à part dans les mosquées, et on ne voit absolument aucun dirigeant dans les grandes entreprises, les mairies de grande ville, les grandes écoles, les hautes sphères de l'administration, de presse, d'hôpital, etc. Ainsi l'envahissement musulman est un mythe, car dans la réalité les musulmans sont boulangers, artisans, ouvriers, livreurs, serveurs, employés, infirmiers, domestiques, etc. Bref, ils sont tous très majoritairement exécutants, prolos, couches moyennes et basses des catégories socio-professionnelles.

Les polices et la presse ont largement été utilisés contre les pauvres, les étrangers, les migrants, les sans-papiers, les roms, les zadistes, et leurs propagandes créent des peurs irrationnelles chargées de céder à la fascination des puissants, à la faschisation des forces armées, et de se tourner contre les croyances culturelles différentes pour mieux les exclure et les anathémiser. Ceci sert bien évidemment les entreprises du BTP et du CAC40 qui sont les sponsors de la plupart de nos élus dans les collectivités locales : la précarisation et la pauvreté des habitants sert à affoler les populations que divisent les rivalités et les rancœurs.

Les intellectuels qui se font le jeu de ces propagandes sont complices d'un État machiste, patriarcal et paternaliste accablant les plus démunis, les filles, notamment musulmanes, et les personnes issues de cultures étrangères et non inscrites dans le fameux dyptique « Production-Consommation ».

Jean-Jacques M’µ

1. Soutien à Jean-François Chazerans, professeur de philosophie : https://www.facebook.com/groups/540005932808394/

2. Rebecca Solnit. A Paradise Built in Hell : The Extraordinary Communities That Arise in Disaster. Viking, Penguin Group, 2009. L’ouvrage de Solnit propose une analyse documentée et très intéressante des comportements collectifs survenant après les catastrophes. L’insistance qu’elle porte sur les formes d’entraide et de solidarité constatés dans de tels moments s’accompagne d’une mise en lumière des meurtres et violences qui ne manquent pas d’advenir eux aussi, en établissant leur caractère éminemment policier. A ce sujet, la thèse défendue est la suivante : la très grande majorité des actes de violences commis tout juste après de grandes catastrophes sont le fait de justiciers auto-proclamés ou tout bonnement des services de police, lesquels agissant toujours au nom du rétablissement de l’ordre.

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