La Grèce est le laboratoire politique et social où l'économie financière étend sa dictature austéritaire : fabrication de précarité, de pauvreté, de stigmatisations pour mieux asservir encore et manipuler définitivement les masses.
Ceux qui pleurent et ceux qui rient
Soir tombant sur le beau quartier de Zappeion où se relève la Garde devant les bâtiments de la présidence et du ministère : la promenade languit au long de la file d'attente du cinéma en plein air où passe un film français divertissant sur l'infidélité conjugale... Parmi les couples, les familles et les belles personnes que l'on croise, on peut même reconnaître au passage des militants ou des élus de Nouvelle Démocratie (sic !), partisans du mémorandum européen, lesquels préfèrent ignorer les opposants de gauche qui passent à côté d'eux.
Les gens parlent beaucoup, ici, et très librement. Deux millénaires de démocratie, ça laisse des traces à la terrasse des cafés, dans les parcs, sur les bancs et les espaces publics, où chacun peut tranquillement évoquer son vote.
Un Pakistanais vend des fleurs et pleure sur on ne sait très bien quel désastre familial personnel en demandant 26 € qu'aucun de nous ne peut lui donner...
... Alors qu'une fanfare d'une quarantaine de personnes s'est faite tranquillement applaudir, place Syntagma, et qu'un concert métal en plein air résonne joyeusement, dans le prolongement d’une rue voisine, on se prend à se demander mais où donc se trouverait la situation si critique dépeinte par les medias.
Le racisme ordinaire : de la délation à la baston !
D'abord, toujours impunie, la violence que tous condamnent officiellement de ces militants d'Aube dorée et d'autres groupes d'extrême droite qui s'acharnent de longue date déjà contre les immigrés, et qui font des descentes musclées à l'assaut des lieux de vie où sont entassés les étrangers, groupes organisés et armés, d'une rare violence, qui attaquent les individus “d'apparence maghrébine”, Égyptiens, Albanais, Afghans... n'hésitant pas à les tuer sans autre incident diplomatique notablement majeur avec les États des pays correspondants...
Dans les quartiers, des habitants vont à la rencontre des fascistes comme au-devant des policiers (tous très très jeunes, les policiers, tous à peine sortis de l'adolescence d'ailleurs et parfois même imberbes), et ces habitants-là vont leur désigner les indésirables, ceux contre lesquels il sera bon à leurs yeux de prendre des mesures, faire du nettoyage (le mot “ethnique”, je ne l'ai pas entendu de leur bouche, mais il imprègne fort les pensées, inévitablement). Pratiques de la mesquinerie au quotidien. Les groupes fascistes ont les moyens de la soupe populaire, ils accompagnent les vieilles personnes chercher leur argent, ils entretiennent l'illusion d'une solidarité dans un État défaillant.
La notion de civilisation grecque vous prend alors comme un goût amer en apprenant d'où partent (et contre qui ?) les actes qu'on peut qualifier réellement « barbares ».
Conditions dégradées au quotidien
« Notre employeur n'a pas réglé nos salaires depuis deux mois... » Les entreprises ne paient pas leurs salariés, ou plutôt, évitant habilement toute poursuite pour défaut de paiement, elles lâchent mois après mois les cent euros qui obligent légalement les travailleurs à continuer de travailler sous peine de rupture de contrat, avec la suite inéluctable : le chômage sans indemnité !... Il arrive même que les patrons soient des parents ou des familiers de longue date qui vous ont proposé de signer le contrat quelque mois plus tôt en prétendant vous aider.
Comment les employés peuvent-ils supporter une telle situation ?... Parce qu'individuellement, il est possible d'aller rencontrer la hiérarchie à titre personnel et finir par obtenir... une « avance » pas moins !... une avance sur un salaire en retard qui reste dû en très grande partie !... une avance certes humiliante, mais qui peut cependant permettre de tenir en essayant de faire patienter le logeur, ou les impôts, ou son ventre, ou l'éducation des enfants, auxquels on peut de plus en plus difficilement payer les cours de musique. C'est à ce prix que les chiffres du chômage ne sont pas si effrayants aux yeux des technocrates qui dirigent l'Europe.
La retraite est réduite d'au moins un tiers. Insuffisante à payer le loyer. Il arrive que certaines femmes non mariées puissent percevoir la succession de leur père défunt. Merci le patriarcat.
Côté organisations ouvrières
Tout ceci laisse sceptique une centrale syndicale comme l’E.K.A. qui aura pu connaître des initiatives pourtant prometteuses d'espérances nouvelles, dans des mouvements de quartiers, de jeunes, d'ouvriers... des coopératives, des actions solidaires, mais le résultat des élections législatives semble venir anéantir tous ces espoirs et ces belles promesses. Une énergie qui se cherche encore, à l'affût de réponses. Va-t-on attendre ?... mais quoi ?... La population attend les gouvernants au tournant, sans doute, oui, mais il suffirait aux gouvernants d'obtenir que s'ouvrent les emplois dans les secteurs de la surveillance et des vigiles para-militaires (ou – le comble – dans le traitement des déchets nucléaires !...) pour voir une population affamée accepter le deal.
Beaucoup raisonnent en cherchant à ne pas perdre le peu qu'ils ont, les services publics ne sont pas assurés, ou de moins en moins, il y a des maternités qui avertissent les couples qu'en cas de non paiement le bébé sera gardé. Bien entendu, si draconiennes qu'elles soient, toutes les mesures ne sont pas exercées, pas toujours, pas par tous, pas complètement, mais la désobéissance civile a du mal à s'organiser.
L'avenir de nos enfants se construit ainsi, aujourd'hui.
Jean-Jacques M’µ