Tchernobyl, l’absinthe, en Ukraine, ou le petit musée de la catastrophe

La Diagonale de Tchernobyl est un projet esthétique (d’abord politique, bien entendu) inspiré par les écrits de Paul Virilio qui propose d’accumuler des objets, pièces les plus authentiques possibles issues de Tchernobyl, pour les présenter théâtralement au cours d’une visite guidée. Ici, par une femme à la peau translucide et aux yeux transparents.

Véronique Boutroux © Compagnie Brut de béton, 2007 Véronique Boutroux © Compagnie Brut de béton, 2007

Sa fragile silhouette soulignée d’un impeccable chemisier blanc cru, elle traverse les rangs des quelques spectateurs un peu cois, interdits au milieu d’objets épars – icône avec arbre au supplice décharné au centre, pierre de graphite destinée au sarcophage du réacteur, cartes de la région sinistrée coloriées au crayon , bougie plantée sur tartine de pain, bol de lait non filtré et dans un état plutôt avancé, photos d’une population qui survit dans les décombres... – et, les yeux dans les yeux, elle s’adresse posément à chacun, d’une voix douce et grave venue d’une humanité pas si lointaine que nous ne soupçonnions pas, ou que nous préférions ignorer sans doute, et qui vient se rappeler à nous à travers elle.

Elle prévient d’emblée : pas de photo, pas d’enregistrement, en signe de respect à ceux qui restent là-bas, encore vivants ou déjà morts, pendant que nous apprenons ici, les conditions concrètes de leurs existences.

Nous entendons le mensonge des États, le déni des populations : ainsi le maire de ce village à proximité ; il a envoyé ses enfants ailleurs, au loin ; il répète avec une inlassable langue de bois qu’ici on meurt comme partout de n’importe quoi sauf de la radioactivité ; et il reste là, avec ses administrés, à commémorer en leur compagnie le désastre de ce dimanche 26 avril 1986 où il avait fallu évacuer des milliers d’individus et leurs animaux domestiques ou d’élevage... Il y avait mille vaches dans un seul kholkoze en 1986 ; 25 ans plus tard, il en reste un peu moins de cent. Un seul cheval reste de ce kholkoze, que garde Serguei, désormais seul lui-même à 40 ans et qui demande si c’est mieux, vivre ailleurs. La campagne est paisible ; c’est vrai, la lumière y est d’une blancheur neigeuse. On pourrait même enrichir les sols et ça coûterait seulement quelques unités en monnaie locale, seulement, voilà ! c’est encore trop cher au grè des autorités nationales. Il faudrait filtrer le lait pour éviter les irradiations, mais il n’y a plus de filtres, le stock n’est pas réassorti et les mères servent donc le lait non filtré à leurs enfants. Les enfants courent après un ballon, comme tous les enfants du monde... et s’essouflent aussi plus vite qu’aucun autre.

Un samedi soir près de Tchernobyl © Véronique Boutroux Un samedi soir près de Tchernobyl © Véronique Boutroux

Il y a des bals. Des mariages. Un millier de morts pour un peu moins de cent naissances. Quelques irréductibles ont refusé de quitter les lieux, enterrent leurs proches, soignent leurs tombes, entretiennent leurs souvenirs et attendent en silence...

25 ans plus tôt, dans ces jours de catastrophe mondiale, un million de jeunes hommes de la région pris dans leur période de service militaire obligatoire s’étaient « portés volontaires » (sic) pour refroidir le réacteur en fusion : à la pelle ou à la main, ils lançaient des pierres de graphite dans la centrale nucléaire. Un million de liquidateurs. Ceux qui se sont approchés trop près ou trop longtemps, trop souvent, sont morts plus vite que les autres. Les autres ensuite. Les survivants reçoivent une médaille et l’équivalent de 40 euros par mois, parfois refusés car il faut avoir pu prouver sa présence lors de l’événement. Les compagnes qui restent à leurs côtés épongent des os saillants, qui ont percé de par l’intérieur du corps la maigre peau qui les enveloppe encore, agonisant sur leurs chaises roulantes : les médecins ne connaissent pas ces maladies. La médecine ne reconnaît pas une maladie capable de faire perdre 8 % d’une population en 20 ans (il y a 1 200 morst pour 300 naissances). Ce ne sont pas des maladies, ce sont des effets. Inconnus. Non reconnus par l’OMS. Non indemnisés.

L © Véronique Boutroux L © Véronique Boutroux

Une jeune journaliste, élégante, splendide, un bouquet à la main, à la porte d’une maison. On devine toutes ses tentatives pour faire connaître et reconnaître le désastre, sa participation à la révolte orange, les boulots perdus, les boulots alimentaires, les difficultés familiales. Son espoir. Sa fille, en bonne santé. Mais parle-t-on de la santé quand on se rend près de gens entourés de plaies vives ?

Véronique Boutroux, la comédienne, est jeune et belle. C’est la parole, le texte qu’elle nous dit qui authentifie les pièces de ce musée. Quand je lui dis le scandale qu’est pour moi l’indifférence ; elle sourit tristement, sans commentaire. Plus tard, dans la conversation, elle lancera comme dans ces grandes inspirations qu’on prend pour respirer :

Je vais y retourner. Ça leur fait du bien qu’on revienne les voir.

Je sens peser sur moi la chape de plomb d’une humanité déchirée par on ne sait quoi qui ne devrait pas être là et s’impose malgré tout, malgré nous, et où le tragique le dispute au pathétique. Le cynisme de nos dirigeants est incommensurable.

Jean-Jacques M’µ

Petit musée de la Catastrophe, 30 minutes, à 18h30 jusqu'au 14 mai 2011 au Lavoir Moderne Parisien, 35 rue Léon 75018 Paris. Métro Château rouge.

Réservations : 01 42 52 09 14 – resa@rueleon.net

 

 

Pistes de lecture, films :
La supplication
De Svetlana Alexievitch, Éditions J.C. Lattès et J’ai lu, traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain ; Collection : Littérature générale, Document, ISBN : 2-290-34360-9, EAN : 9782290343609, 1ère édition Éditions 1998 chez Jean-Claude Lattès, Date de parution : 10.08.2004, J’ai lu 2004, 5,60 €, 249 p.
Les silences de Tchernobyl, l’avenir contaminé
Réalisateur : Guillaume Grandazzi, Frédérick Lemarchand
Livre broché, 19,00 €, 234 pages, date de parution : 27 avril 2004, réédition mai 2006, ISBN-10 : 2-7467-0491-9, ISBN-13 : 978-2-7467-0491-6
La diagonale de Tchernobyl, textes courts
“Monologue sur” Marie-Hélène Lafon ; “5 textes” Thierry Marc ; “Alourdir la peine” Jacques Serena ; “Le paradis existe” Vincent de Swarte ; “Blasphème, polyphonie des enfers” Patrick Da Silva ; “Je m’en souviens” Fabrice Combes ; “La porte” Jean-Pierre Spilmont ; Brut de béton production - décembre 2005 - 52 p - ISBN : 2-912895-10-3 - 10 €
Tchernobyl, confessions d’un reporter
Igor Kostine, coédition Corbis/France Inter, date de publication : mars 2006, 240 pages, 34,80 €
Le crime de Tchernobyl, le goulag nucléaire
Wladimir Tchertkoff Éditions Actes Sud, 717 pages, 25,00 €
Le sacrifice
Film documentaire, réalisation Wladimir Tchertkoff, durée 23 mn, version originale sous-titrée.
Controverses nucléaires
Film documentaire, réalisation Wladimir Tchertkoff, durée 51 mn, version française
Coffret regroupant les 2 films notamment disponible auprès du Réseau Sortir du nucléaire (boutique sur www.sortirdunucleaire.org)
Brut de béton : http://www.brut-de-beton.net/compagnie.phpLa Diagonale de Tchernobyl : http://diagonaletchernobyl.free.fr/actualites.htm

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.