Une population sans droits n’est pas un peuple ; avec seulement des devoirs elle est esclave

Oui, la situation est grave. Tout le laissait prévoir, mais chacun a laissé faire, jour après jour, année après année, il nous a fallu se contenter d'un médiocre présent, sachant très bien que l'avenir serait pire encore. Nous avons participé de la nasse qui nous enserre aujourd'hui. Se laissera-t-on étouffer ?

L'épuisement des ressources naturelles © Chamatte L'épuisement des ressources naturelles © Chamatte

 

La force du non droit

L'Occident a contenu nos consciences en les gargarisant de grands principes, qui servaient surtout à profiter du pillage du Tiers monde, dont on s'est tous ici bien accommodé.

Il faut dire qu'au fond, rétrospectivement, en Europe, nous nous sommes assis et endormis sur la conscience des solidarités nécessaires avec les peuples frères dont on laissait par ailleurs accaparer les terres. Après tout, nos grandes entreprises nous faisaient vivre, et l’on en vivait, par nos salaires et par nos travaux, nos recherches, nos sous-traitances, nos consommations...

Comme les salariés de Fessenheim aujourd'hui, comme les travailleurs de la sidérurgie dans les années 1970, nos contemporains ont toujours été des milliers partout à confondre emploi avec revenu. Pour disposer de l'argent conditionnant leur train de vie, les esprits même les plus « contestataires » (sic) ou « avertis » (re-sic), même les esprits « forts » (re-re-sic), tous tous tous se sont laissés impréger du délicieux et ô combien confortable poison de cette grande supercherie qui s'est instillée insidieusement en nous, s'est incrustée dans nos pensers, nos pratiques, nos modes de vie.

Et comme les Goodyer ces derniers mois, compte bien tenu de la scélératesse des patrons voyous, se laisser soudain effrayer par l'idée de perdre ce qu'ils appelaient « leur outil de travail ». Au fond, leur gagne-pain.

Comment peut-on manger quand on travaille à retirer leur nourriture aux peuples voisins ?

Que pouvons-nous dire aux enfants que nous élevons quand nos heures sont consacrées à empoisonner les enfants des autres ? leur jeter des bombes ? leur interdire toute retraite ? Comment ? Comment ?...

Comment a-t-on pu à ce point se laisser abuser sur le sens du mot « travail » pour lui conférer à ce point une capacité de destruction jamais inégalée dans l'histoire de l'humanité ?

Ceux qui étaient nés dans les années 1930 croyaient au goût de l'effort et se laissaient à 20 ans domestiquer dans les emplois de service.

En fRance, dans les années 1950, le prétexte invoqué par nos gouvernements, à coups d'articles, de films et de propagandes, c'était de reconstruire le pays démoli. Tiens donc !... Savait-on bien, alors, que notre pays avait été essentiellement démoli par les armes d'un pays outre-Atlantique dont la richesse repose presque exclusivement sur l'industrie et le commerce... des armes ?!!!

Autour des années 1970, la main d’œuvre s'était ainsi peu à peu reconvertie, sans trop s'en aviser, de sorte qu'en une génération la majorité de la population n'allait plus reposer, dans ses conditions d'existence, que sur le tertiaire, les emplois de services, l'urbanisme.

Hôteliers, de restauration, de mode, de divertissement, ou administratifs, les travailleurs et les employés vendaient leurs compétences pour satisfaire à ceux qui pouvaient payer. Sans argent, point de Suzette, pouvait chanter l'ami Brassens.

Depuis 1990 et les accords de Schengen, nous nous sommes tous en Europe laissés enfermer à des embauches et à des formations qui ne se réglaient plus désormais que par rapport au droit. Ainsi, de fait, on ne travaille plus aujourd'hui que pour octroyer ou refuser un droit aux personnes concernées : le prof donne le droit ou pas de passer en classe supérieure, la direction de vous accepter ou non dans l'établisement, le secrétariat de transmettre votre dossier, le banquier d'obtenir un prêt ou un découvert, le vigile d'entrer ou de sortir, le fonctionnaire d'accorder la retraite... bref, les droits conditionnent le sésame permettant l'accès ou non au droit de vivre plus ou moins bien.

... Ou de n'avoir plus aucun moyen de vivre !

Ainsi, depuis la Libération, avec les préjugés de l'époque, la Sécurité sociale n'avait conçu les solidarités nationales et intergénérationnelles qu'autour de l'emploi. Qu'autour, seulement, de ceux qui contribuaient à « enrichir le pays », disaient-on partout en parlant de PIB, la belle affaire ! il avait bon dos, le pays, quand les capitaux fuyaient vers les paradis fiscaux. Les exclus du système restaient ceux qui n'avaient jamais occupé les métiers que le monde dominant voulait distribuer à son seul profit : et, sans plus y penser, c'était sans état d'âme que l'on renvoyait au rang de sous-humains les handicapés, les femmes sans travail, les gitans, les gens du voyage, les migrants, les sans-papiers, tous ceux qui se trouvaient à la merci du bon-vouloir de leurs environnements immédiats.

Point de salut hors l'allégeance aux modèles sociaux productivistes, paternalistes, patriarcaux


Tout est fait pour nous affoler.

Tout. Il s'agit, pour nos dirigeants et ceux qui servent leurs basses manœuvres, de fabriquer un affolement général. Généralisé. Incrusté jusque dans nos pensées les plus fugaces.

Cette société fabrique la précarité, pour nous maintenir dans la peur.

Elle fabrique la pauvreté, pour nous maintenir dans l'impuissance.

Et elle fabrique la misère, c'est pour mieux nous désespérer, depuis nos enfants, nous rendre rivaux entre nous, pleins de haines et de rancœurs dans la course à la survie.

Nous nous trouvons tous assignés à des fonctions.

Quand ce sont des jeunes que le système réduit à ces extrémités, le résultat se traduit par de la prostitution, des trafics ou des embauches dans des entreprises liées aux mafias sécuritaires liées à la grande finance (vigiles, protection, surveillance, assurances, banques...).

Quand ce sort s'applique aux plus vieux, le résultat en est la dégénérescence, la dégradation, la perte d'autonomie, la dépendance aux autres, aux soins, et aux perfusions médicales par lesquelles survivent les octogénaires, sous camisoles chimiques entre une opération chirurgicale de tel organe et une autre opération chirurgicale de tel membre, cassé par la perte de nos facultés et de notre conscience.

Dans tous les cas, tous, tous, tous, il ne s'agit rien moins que de supprimer à chacun de nous la liberté d'action. Notre sort est joué depuis tout petit et nous ne grandissons que pour satisfaire aux exigences de ce monstre saturnéien qui nous dresse les uns contre les autres en nous dressant, et qui nous affecte dans les cases qui conviennent aux rôles qui servent la reproduction des élites au pouvoir, élites elles-mêmes partagées entre doctrinaires politiques ou religieux, et forces armées, policières ou militaires.

Rester soi-même à l'écart de ces déterminismes demande une force rare et le concours d'une solidarité sans faille, incorruptible et élargie à des cercles de plus en plus conscients. Il nous faudrait faire peuple pour ça. Mais existe-t-il encore un peuple autour de nous ?... Quand il est à ce point confisqué par les gens de pouvoirs, leurs propagandes et leurs forces armées ?

Jean-Jacques M’µ

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