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Billet de blog 28 déc. 2014

Magasins ouverts dimanches et fêtes : l’esclavage au quotidien

Jamais commerce n’a brillé de philanthropie. Les services rendus se paient, parfois très cher, souvent par d’autres personnes que par le consommateur lui-même. Ce qui fait qu’en réalité une offre commerciale ne vaut jamais le coût financier qu’annonce son étiquette. Bien au contraire !

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Jamais commerce n’a brillé de philanthropie. Les services rendus se paient, parfois très cher, souvent par d’autres personnes que par le consommateur lui-même. Ce qui fait qu’en réalité une offre commerciale ne vaut jamais le coût financier qu’annonce son étiquette. Bien au contraire ! Une véritable offre commerciale ne vaut que par les réelles facilités que permettent toute une série de travailleurs ayant participé, chacun à sa mesure, à la conclusion de l'acte d'achat.

Prenons l’exemple (vécu ce matin-même), dans un magasin de quartier pas si différent d’autres enseignes par ses pratiques d’ouverture au public, y compris les dimanches et fêtes, par ses protocoles de vente d’accroche de la clientèle, y compris la pseudo-fidélisation (sic !), et par son appareil publicitaire, y compris des annonces fausses ou tronquées au long de l'année.

Entre République et Belleville © JJMU

1°/ Fêtes de fin d'année du point de vue de chacun, habitant la ville

D’une part : familles, amis, relations, cadeaux... il y a toujours des oublis, toujours des repentirs, toujours un moment, où le budget et le temps nous manquent pour satisfaire au plus tôt à quelques personnes à qui l’on tient pourtant et auxquelles l’on voudrait tout de même aussi pouvoir marquer un peu d'attention, un peu de gentillesse, un peu d’affection. Si rapide que ce soit, mais avec un véritable souci de tenir compte de leurs besoins, de leurs goûts, de leurs façons d’être en société.

D’autre part : tout autour de ces magasins, toujours les pauvres gens en demande, en fins de droits, à bout de ressources, les exclus de nos systèmes, ceux que la sécurité sociale pas plus que les services du même nom ne peuvent accompagner réellement, de manière constante et soutenue, la seule manière qui pourrait encore, on le sait, avoir quelques résultats véritablement tangibles et durables, profonds, sur tous, et auxquels nos impôts ne donnent jamais rien, ou si peu, ou insuffisamment, parce que nos impôts passent à enrichir les entreprises sécuritaires, les vigiles, les surveillances, les contrôles, les exclusions, les expulsions, les enfermements, les persécutions, l’armement, les medias de divertissement... Et il fait froid dehors !

Alors ?...

Alors, voilà soudain qu’on voit en magasin une annonce pour ce dimanche matin entre les fêtes, une annonce qui propose moitié prix sur les pulls, les lainages, les gants, les bonnets, et on se dit, bon, allez quoi ! avec le peu d'argent qui nous reste en cette fin de mois, on va pouvoir à petit compte rendre service à deux ou trois copains qui ne demandent rien à personne, mais subissent le froid de plein fouet.

2°/ Fêtes de fin d'année du point de vue marchand

Les effets d’annonce. Du fric du fric du fric ! il faut faire du fric, plus il y aura de ventes, même à prix réduits, et plus les actionnaires verront croître leurs gains, ils seront contents, et ils... ils quoi ?... Ils donneront davantage aux travailleurs ? non. Ils embaucheront du personnel ? non. Ils amélioreront leurs produits ? non. Non, ils continueront cette course folle après les recettes, encore davantage, encore plus haut, encore plus fort. Pour ce qui sera du personnel, eh bien, ils continueront à être sous-payés, sous-traités, maltraités.

Ce matin... 9h devant le magasin... Un balayeur (noir, il faut le préciser, parce que l’esclavage moderne n’a rien à envier à toutes les évocations dénoncées par Exhibit B), un balayeur dans le froid vif du matin... Je vois de loin le camion livraison arriver, s’arrêter, les livreurs en descendre, passer la porte centrale, entrer les bras lourdement chargés, poussant péniblement du pied la porte vitrée qui se referme doucement, mais pas complètement. Toujours de loin, je vois un homme emmitouflé qui entre par cette porte entrebâillée, c’est un client qui pensait que c’était déjà ouvert... Le temps d’arriver jusque là, et je vois notre brave homme (un vieil Arabe frigorifié, intimidé) remis sur le trottoir :

« Ce n’est pas encore ouvert. Revenez à partir de 9h et demie. »

Et le gros colosse qui a mis à la porte le client éconduit interpelle le balayeur noir : « Eh là, toi ! faut pas laisser la porte ouverte, les gens ils entrent ! » Le balayeur dit faiblement qu'il ne sait rien, qu'il n'a rien fait, rien vu, il ne fait que nettoyer les lieux pour le confort de tous... mais à chaque tentative, il reçoit un vif « FAUT PAS LAISSER OUVERT » de véritable autiste incapable d’entendre d’autres raisons que sa seule certitude, une certitude ancrée dans le service servile aux nantis et aux puissants, une certitude acharnée contre les faibles, démunis, incapables de se défendre. Une certitude de brute épaisse.

Je lui dis : « Foutez-lui la paix, il travaille dans le froid et tout le monde dans le quartier est en train de digérer ses fêtes bien au chaud ! »

Il me répond : « C’est pas grave, Monsieur ! »

« Justement, puisque ce n’est pas grave, laissez-le travailler en paix sans lui foutre la pression comme ça, à tort.» (jusque là, je me suis cantonné à rester dans leur logique de marchands, qui exploitent un personnel qu’il faudrait savoir ménager, aussi, au moins un peu, par égard aux bénéfices attendus). La brute épaisse hausse les épaules et reste muet, me tournant ostensiblement le dos, comme s’il ne m’entendait pas, le regard résolument planté, fixé, sur le pauvre balayeur qui n’a plus désormais qu’à baisser la tête en continuant les gestes d’un travail qu’il n’avait jamais cessé de faire, même quand il répondait à la brute épaisse.

3°/ Fêtes de fin d'année du point de vue des travailleurs

Retour, donc, à 9h 30 pour les fameuses soldes annoncées. J’entre dans le magasin. Vide. Seul le client vieil Arabe est rentré. Les caisses sont à l’attente. Personne. Pas un client non plus en fond de magasin.

J’entends une vendeuse (Noire, il faut le préciser, car il y a bel et bien un esclavage diffus des temps modernes que ne dénonce pas suffisamment à mes yeux le spectacle Exhibit B), je l’entends dire : « C’était pas la peine de nous enlever à nos foyers, s’il n’y a personne ici. » Et, de l’autre bout du rayon, un jeune chef de service en chemise blanche lui répondre avec un sourire fielleux, mais néanmoins menaçant : « Tu veux travailler, toi ? »

Voilà à quel prix nous offrons des douceurs à ceux que nous aimons.

Bon. Là, dans l’immédiat, impossible d’aider la pauvre vendeuse ; il ne me reste donc plus qu’à prendre sans plus attendre le tricot envisagé en pensant à la joie des retrouvailles avec le copain, demain... C’est ça aussi, ce que coûte un produit, et l’étiquette ne dit rien de ce qu’il faut ravaler, de ce dont il faut se priver par ailleurs pour répondre à une simple aspiration. Et qu’on ne vienne pas ici sortir le fameux : « Vous décidez, vous avez le choix », il n’y a aucune alternative dans le C’est à prendre ou à laisser. Il n’y a qu’un chantage aux besoins immédiats et aux priorités de chacun. Un simple rapport de forces, humiliant pour tous.

Passons à la caisse.

La jeune caissière me demande la carte “Fidélité” que je lui tends, en réservant ma plaisanterie habituelle sur le fait que je ne serais pas fidèle... Derrière moi, il y a les clameurs d’une chef de magasin qui dit à ma caissière quelque chose que je ne comprends pas ; celle-ci se tourne vers moi et me traduit :

« Il faut le ticket d’invitation, aussi, avec la carte de fidélité. »

Le ticket d’invitation ?...

– Oui, vous l’avez dans le magazine du magasin, que vous recevez par le courrier.

Et quand on refuse la publicité dans son courrier ?...

– Alors, non.

– Pas de réduction à moitié prix ?... C’est ce que vous voulez dire ?... Vous m’avez bien vu ?... Je devrais satisfaire à un parcours d’humble consommateur conciliant et obéissant, c’est bien ça que vous me demandez ?... De me rabaisser à vos règles et à votre littérature de propagande qui fait semblant de croire qu’on serait heureux avec vos produits ?...

(la chef de rayon semble ne pas comprendre)... Elle reste intraitable.

– Ce n’est pas moi, Monsieur ! se met-elle à gémir.

– Non, c’est ce que vous avez dit. Et vous savez ce que vous allez leur dire à ceux qui vous disent de conditionner comme ça les achats ?...

En en plus vous l'avez en or ! © JJ M’U

J’ai acheté dans ce magasin depuis deux hivers de quoi couvrir les gens à la rue, et les flics, insensibles aux questions de dignité, ont sans pitié jeté chaque fois dans les poubelles les couvertures et les valises que j’avais offertes aux indigents que je trouvais affalés sur le trottoir, devant le magasin ; et c’est au bénéfice de ce magasin qui se frottait les doigts de cette misère, que je suis revenu chaque fois acheter encore et encore de quoi protéger les gens livrés à la fortune et au bon vouloir des passants et des magasins avoisinants.

Il nous faudrait tous donner un autre nom que le fachisme pour qualifier cette attitude.

Maltraitance du personnel, déconsidération des clients, discriminations sur les lieux de travail, service oppressif et répressif contre les petites bourses et incitation à la dépense, voire au gaspillage, par le chantage des situations d’offres privilégiés avec des conditions intenables, voilà l’humanité d’un monde voué au dieu Argent.

Jean-Jacques M’µ

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