Conflits de valeurs ou de religions, les véritables conflits se situeraient entre les civilisations.
C’est la fameuse idée de Samuel Huntington, identifiant chaque civilisation à un bloc cohérent, représentant en quelque sorte une unité irréductible, luttant pour survivre et s’affirmer. La solution préconisée par Huntington consiste à trouver une forme d’équilibre multi-polaire, chaque ensemble renonçant à imposer son modèle aux autres et acceptant certains échanges inter-civilisationnels.
Mais sa conception a été largement critiquée, en ce que les civilisations fermées n’existent pas ; les échanges, les flux de populations, les multi-appartenances déconstruisent ces blocs artificiels, qu’on ne peut plus opposer (sauf à imaginer la fiction des frontières fermées, des flux d’informations bloqués, etc.).
Les valeurs sont co-existantes
Au fond, la notion de "choc des civilisations" mixte deux types de conflit : le conflit supposé « identitaire » (entre des modes de vie, des cultures, des mœurs différentes) et le conflit de valeurs, au sens où par exemple des croyants et des athées pourraient s’opposer sur leurs valeurs fondamentales (le Livre saint et la volonté de Dieu pour les premiers, la République et les Droits de l’Homme pour les seconds).
Or, si l’on y réfléchit, les conflits « identitaires » se résolvent a priori par une coexistence pacifique, entre langues, mœurs, cuisines etc. À ce niveau on pourrait dire qu’il s’agit de différences de choix personnels, qui ne devraient pas gêner autrui. La pensée laïque permet la coexistence et la pratique des diverses religions, montrant une solution rationnelle de ce type de conflit, qui n’existent que lorsqu’un groupe veut imposer son mode de vie aux autres.
En revanche, depuis Max Weber, on pense que les « conflits de valeurs » sont irréductibles.[1]
Les valeurs sont irréductibles
Certes, il est impossible de dire qu’une « solution » s’impose en morale, en politique, en art, comme on prétendrait qu’une « solution » s’impose face à un problème scientifique. Il ne suffit pas de réunir des experts pour qu’ils trouvent la bonne réponse à nos problèmes dans l’ordre du social et du politique – ni d’ailleurs en métaphysique. Dont acte.
"Face au scientisme, qui n’accorde le privilège de la rationalité qu’au savoir scientifique et technique, l’éthique de la discussion élargit le champ de l’argumentation en y intégrant le domaine pratique." [2]
Les valeurs sont choisies
C’est aussi le cas du faillibilisme poppérien :
"(…) à la faveur d’une discussion argumentée animée par l’idéal de justesse, le choix d’une norme plus juste qu’une autre pourrait néanmoins se laisser fonder à partir de l’examen des conséquences de l’adoption de telle ou telle valeur. Entre la décision fondée scientifiquement et la décision rationnelle, il y aurait place pour la décision raisonnable (…)" [3]
Réponse-clé : la recherche du « Vrai » et l’acceptation des différences, comme constitutives au genre humain - ou, si on est croyant, « voulues par Dieu ».
Les valeurs sont discutables
Nous pensons que les conflits de valeurs peuvent se résoudre sous des modes pacifiques : le débat et la recherche commune (chacun expose ses arguments, un peu comme aux temps médiévaux où des Sages des trois religions monothéistes se rencontraient et tentaient de trouver ensemble la voie religieuse la plus vraie) ; la découverte de pratiques ou de valeurs communes, au delà des divergences (c’est le sens du travail de Kwame Appiah dans son manifeste Pour un nouveau cosmopolitisme, ou, d’une autre façon, de l’ésotérisme, quand il affirme que les religions véhiculent un même message etc. Voir par exemple F. Schuon De l’unité transcendantale des religions).
Sur certains points, l’optimisme d’Appiah est discutable. Selon lui, c’est l’habitude, la vie en commun, qui permettra d’accepter les valeurs différentes. Or, au contraire de l'individualisme d’Appiah, il est possible de concevoir une volonté politique soutenue pour aller au-devant de ces différences et créer du lien. Ce lien ne se fera pas "tout seul". C’est cette urgence qui justifie de lancer un mouvement pour la tolérance active, permettant au cosmopolitisme de se réaliser.
Notes :
[1] Pages 107-108, in Max Weber, conférence « Le métier et la vocation de savant » (1919), in Le savant et le politique, trad. J. Freund, 10/18. 1996.
[2] Page 190, Adela Cortina, article sur « L’éthique de la discussion » in Les philosophies politiques contemporaines (sous la dir. d’ Alain Renaut), Calmann-Lévy 1999.
[3] Page 161-162, Sylvie Mesure, article sur « Rationalisme et faillibilisme », in Les philosophies politiques contemporaines, op.cit.