Une discussion ancienne a rebondi ces derniers temps au sujet de la mesure de la production et de la productivité du travail (les deux sont liées car le rapport productivité contient en son numérateur la production). Trois économistes de premier plan ont pris nettement position pour contester l’écart économique entre les États-Unis et l’Europe : Gabriel Zucman[1] en France, Paul Krugman[2] et Joseph Stiglitz[3] aux États-Unis. Immédiatement Philippe Aghion[4], puis François Bourguignon[5] ont répliqué aux trois premiers. En amont de la multiplicité des causes qui pourraient expliquer l’éventuel écart, il est un point méthodologique qui reste mal pensé : comment mesurer la production et la productivité ?
S’il s’agit de mesurer la productivité dans une activité, l’industrie automobile par exemple, il est facile de la mesurer directement en nature, physiquement : tant de véhicule produits en une heure de travail. Mais s’il s’agit de mesurer la productivité d’une économie produisant des voitures, des ordinateurs, des tomates, du service de santé, etc., on est obligé de passer par une mesure monétaire grâce aux prix. La difficulté est encore aggravée lorsqu’on veut mesurer l’évolution de ces grandeurs production et productivité dans le temps. Et c’est là que va se nicher la discussion en apparence statistique, en réalité théorique. Discussion qui traverse aussi la mesure de la « productivité totale (ou globale) des facteurs » (le fameux résidu de Solow)[6].
Comment s’y prennent les statisticiens et les économistes qui doivent séparer la variation des prix qui relève de l’inflation ou de la déflation et celle qui relève de la modification de la nature et de la qualité de la production ?
Les statisticiens s’efforcent depuis longtemps d’isoler les évolutions en volume des évolutions de prix. L’enjeu est d’importance car il s’agit d’éviter une sous-évaluation de la production et de l’investissement puisque les prix industriels diminuent parallèlement à la hausse de la productivité du travail. Pour démêler l’effet-prix et l’effet-volume dans l’évaluation de l’investissement par exemple, les statisticiens ont recours à diverses méthodes dont aucune n’est pleinement satisfaisante[7] : méthode des services producteurs, méthode hédonique, méthode d’appariement, méthode des coûts des facteurs. La première méthode est celle qui intègre le plus l’amélioration de l’efficacité productive des équipements pour l’utilisateur et c’est celle qui annule le résidu « productivité totale des facteurs » ; à ce moment-là, l’amélioration de la productivité attribuée au travail s’en trouve accentuée. Notons le dilemme des économistes néoclassiques adoptant une « mesure de la valeur d’usage » et obligés de voir leur cher résidu de la croissance réduit à néant ! Le résultat est inverse au fur et à mesure qu’on passe aux autres méthodes pour finir avec la méthode des coûts des facteurs au point où le résidu « productivité totale des facteurs » est maximal[8]. Redisons-le, cette difficulté n’existe que dans la tête de ceux qui s’imaginent disposer avec les agrégats d’indicateurs monétaires mesurant à la fois la valeur (monétaire) et la valeur d’usage.
Illustrons ces difficultés par un exemple. Supposons que, entre deux dates, un ordinateur ait vu sa capacité de calcul, de mémoire, etc., multipliée par 10. Si l’on s’en tenait là parce qu’il n’y aurait que ce seul bien, et surtout que les conditions de la production de cette machine n’auraient pas changé, alors on pourrait dire que la productivité (du travailleur qui l’a conçue et fabriquée) est restée la même et sa valeur aussi. Si nous sommes dans une économie complète avec une multitude de biens, les conditions de production et d’échange ayant changé, supposons que le prix de l’ordinateur ait été multiplié par 2, que faut-il compter comme variation de la productivité non plus physique mais de valeur monétaire ? À partir de là, c’est l’imbroglio économique.
- Imbroglio parce que l’on risque de confondre la productivité du travail (fabricant l’ordinateur) et l’usage du produit du travail (l’ordinateur), par exemple si on disait que la productivité a été multipliée par 10.
- Imbroglio parce qu’on mêlerait deux problèmes : le premier imbroglio ci-dessus, et celui de séparer l’évolution des conditions de production et d’échange sur le marché d’un côté et le phénomène d’érosion monétaire de l’autre ; c’est ce qu’on appelle l’effet volume et l’effet prix.
Le premier problème est celui récurrent de la théorie néoclassique qui pense que c’est l’utilité d’un produit qui lui donne sa valeur marchande, et qui, de ce fait ignore les intuitions géniales d’Aristote distinguant ce qu’on appellera plus tard valeur d’usage et valeur d’échange, intuitions qui seront reprises par les classiques Smith et Ricardo et par Marx. C’est ce problème que rencontrent les économistes aujourd’hui qui supputent que les statistiques de production et de productivité mesureraient mal la qualité des produits, et donc qui sous-estimeraient la production et la productivité. On peut se consoler comme on peut de la baisse des gains de productivité partout dans le monde depuis cinquante ans et qui marque la difficulté pour le capital de faire produire toujours plus de valeur à une force de travail qui est malmenée, difficulté d’autant plus grande dans un contexte de saccage des ressources de la planète.
Mais la consolation théorique ne marche pas. Imagine-t-on qu’on pourrait mesurer la productivité du secteur automobile au temps perdu dans les embouteillages ? Ivan Illich avait raison de dire qu’il y avait une sorte de « contre-productivité » de l’automobile au vu du temps qu’elle nous faisait perdre si on comptait le temps de fabrication, le temps pour acquérir l’argent pour l’acheter, le temps de déplacement, etc. Mais il avait tort parce qu’il entretenait la confusion entre la productivité du travail et l’usage qu’on faisait de l’automobile. Même si les bagnoles n’existaient pas de son temps, Aristote avait vu la source du faux problème[9].
Le second problème est plus facile à résoudre parce qu’il est technique et politique. Pour le surmonter, il faut que l’arsenal de recueil des prix soit le plus complet et fidèle possible. Reste que la pondération affectée à chaque type de produits utilisée pour calculer les indices de prix et tenir compte des différences de répartition des budgets des ménages est d’ordre socio-politique. La discussion s’ouvre alors de nouveau.
Le plus sage est sans doute est d’abandonner les illusions de la vision dominante qui pense pouvoir tout réduire à la quantification monétaire, même les choses qui échappent à cette possibilité, tout en considérant que nous n’avons pas d’autre choix de mesure des choses mesurables que par la monnaie. L’inestimable restera, quant à lui, toujours inestimé.
[1] G. Zucman, « L’idée d’une sclérose européenne face à un supposé eldorado américain ne repose pas sur grand-chose », Le Monde, 19 décembre 2025
[2] P. Krugman, « Les données sur lesquelles repose le prétendu retard sont fragiles », Le Monde, 11 et 12 janvier 2026.
[3] J. Stiglitz, « Donald Trump tire une balle dans le pied de l’économie américaine » ? Le Monde, 28 et 29 décembre 2025.
[4] P. Aghion, A. Bergeaud, G. Cette et X. Jaravel, « « Le décrochage européen est un problème de productivité », Le Monde, 11 et 12 janvier 2026.
[5] F. Bourguignon, « Le cœur de l’Europe s’appauvrit d’année en année par rapport à l’économie américaine », Le Monde, 23 décembre 2025.
[6] Sur la productivité totale des facteurs, voir J.-M., Harribey « Productivité totale des facteurs », https://harribey.u-bordeaux4.fr/cours/ptf.pdf.
[7] Pour un aperçu, voir G. Cette, J. Mairesse, Y. Kocoglu, « La diffusion des technologies de l’information et de la communication en France : mesure et contribution à la croissance », in Conseil d’analyse économique, Nouvelle économie, Rapport n° 28, Paris, La Documentation française,1998, p. 87-113.
[8] Les indices de prix à utilité constante aboutissent à des résultats contenus à l’intérieur des bornes données par les indices Laspeyre et Paasche, c’est-à-dire proches de l’indice de Fisher. Cf. F. Magnien, J. Pougnard, « Les indices à utilité constante », Economie et statistique, n° 335, 2000, 5, p. 81-94. L’indice des prix (donc à quantités constantes) Laspeyre est plus élevé que l’indice des prix Paasche. De même pour l’indice des quantités (donc à prix constants).
[9] Pardon de citer souvent La richesse, la valeur et l’inestimable, LLL, 2013, et En quête de valeur(s), Éd. du Croquant, 2024. On lira aussi la chronique de Jean-Baptiste Fressoz, « Le pétrole n’est pas un trésor qu’on peut "prendre" », Le Monde, 15 janvier 2026, dans laquelle il écrit : « Le pétrole n’est pas une sorte de trésor souterrain que l’on peut "prendre" : il n’a de valeur que par l’investissement, par l’absence de substitut, par l’expertise des entreprises et des travailleurs qui savent l’extraire, par la stabilité et l’intégration aux marchés – tout ce qui fait aujourd’hui défaut au Venezuela. »