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Billet de blog 23 novembre 2025

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À René Passet

René Passet fut un exemple de cohérence entre l’engagement intellectuel et l’engagement citoyen. C’est peu dire que la peine est immense en apprenant le décès de René Passet.

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C’est peu dire que la peine est immense en apprenant le décès de René Passet. Nous sommes nombreux à avoir rencontré le pédagogue, le théoricien, le citoyen engagé pour être marqués profondément par son empreinte. Son parcours universitaire qui l’a mené de Bordeaux à Paris est connu. Mais il faut insister sur ses intuitions précoces concernant la crise écologique dès les années 1970. Son livre L’économique et le vivant, publié pour la première fois en 1979, republié en 1996, est l’un des tout premiers avoir théorisé l’inscription de la question économique à l’intérieur de la question sociale et celle-ci à l’intérieur de la biosphère. Ainsi, René Passet posait de façon originale une critique de la prétendue science économique restée sourde et aveugle aux interactions entre l’humanité et la nature, « en co-évolution », comme il le disait. Une réflexion synthétisée dans une magistrale somme Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire en 2010. Loin des phares des médias, il réfléchissait avec d’autres penseurs de premier plan, comme Edgard Morin ou Ilya Prigogine dans le « groupe des Dix », sur les systèmes complexes pour concevoir ce qui allait être appelé la « bioéconomie ».

René Passet fut aussi un exemple de cohérence entre l’engagement intellectuel et l’engagement citoyen. Alors que le monde sombrait dans la phase du capitalisme néolibéral, il participa activement à l’éclosion du mouvement altermondialiste, et il devint le premier président du Conseil scientifique d’Attac. Sous son autorité, une multitude de travaux scientifiques contribuèrent à forger un autre discours sur les transformations que l’économie dominante imposait pour satisfaire aux exigences de la finance devenue mondiale. En témoigne son livre de 2000 L’illusion néolibérale. Les plus anciens dans l’association Attac se souviennent aussi qu’il a joué un rôle éminent pour mettre au jour la fraude électorale qui aurait pu mettre à bas l’association, et ensuite pour contribuer à l’apaisement général.

Mais l’important est peut-être encore ailleurs. Derrière l’intellectuel hors pair, derrière le citoyen engagé, il y avait l’homme. Celui plein de gentillesse, d’écoute, de disponibilité et de conscience sociale. Né dans la banlieue la plus populaire, Bègles, de l’agglomération bordelaise, René Passet savait d’où il venait. On peut comprendre alors quelle boussole le guidait vers le respect de tous les humains dans un équilibre des écosystèmes à construire. Nous perdons un penseur et un ami. Notre tristesse est très grande. Puissions-nous être à la hauteur des enjeux pour continuer.

Dominique Plihon, Esther Jeffers, Jean-Marie Harribey, derniers présidents du Conseil scientifique d'Attac.

23 novembre 2025

J’ajoute personnellement que j’ai connu René à la rentrée universitaire d’octobre 1966 en première année Sc. Eco., à Bordeaux, où il faisait un cours de mathématiques pour économistes. Un sommet de pédagogie, au point que j’ai conservé son polycopié près de soixante ans plus tard. J’ai perdu de vue René quand je suis devenu prof. de SES et que lui a quitté l’Université de Bordeaux pour celle de Paris-Sorbonne. Mais, deux décennies plus tard, alors que je préparais sur le tard une thèse de doctorat sur le développement soutenable, je lui demandai un rendez-vous parce qu’entre temps j’avais lu son L’économique et le vivant. Il me reçut chaleureusement alors que bien sûr il ne pouvait avoir aucun souvenir d’un étudiant anonyme de première année. Et la discussion ne s’arrêta pas. Il présida mon jury de soutenance de thèse et il faut lire la minutie de son rapport (écrit à la main !) pour saisir la finesse de sa compréhension des enjeux d’un développement véritablement humain.

Ma reconnaissance ne pouvait pas mieux s’exprimer qu’en acceptant son invitation à venir créer en septembre 1999 le premier groupe de travail du Conseil scientifique d’Attac portant sur «  la finance contre le travail et l’emploi », au cours duquel j’ai commencé à travailler avec Michel Husson et Thomas Coutrot entre autres[1]. L’année suivante, lors de la première Université d’été d’Attac à La Ciotat, il m’invita à exposer les relations entre économie et écologie[2], relations qui devinrent ensuite la préoccupation de tous les comités locaux d’Attac. Ces deux exemples montrent bien la fulgurance des intuitions de René Passet. Il fut l’un des artisans de ce qui, aujourd’hui, pourrait paraître comme un lieu commun, bien qu’étant encore très insuffisamment pris en compte : la nécessaire mise en cohérence des problématiques sociale et écologique.

Non seulement ma gratitude est immense envers l’homme dont je me sentais proche parce qu’issu du même terroir et de même milieu modeste. Mais elle va aussi à celui qui a contribué à ouvrir des portes et qui ne sont pas près de se refermer, tellement le chantier de construction d’un mode de vie soutenable avance lentement.

Jean-Marie Harribey

23 novembre 2025

Un texte plus complet a été publié par Alternatives économiques, le 8 décembre 2025 : "René Passet, un penseur de la globalité", https://www.alternatives-economiques.fr/hommage-a-rene-passet-penseur-de-globalite/00117175

[1] Texte introductif à https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/travail/logique-financiere-contre-emploi.pdf ; texte publié dans Lignes d’Attac, n° 4, avril 2000, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/travail/emploi-ou-finance.pdf.

[2] Texte dans le livre d’Attac dirigé par René Passet Une économie au service de l’homme. https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/soutenabilite/economie-ecologie.pdf.

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