Du feu et du sang

Paris - 21 novembre 2015 Suis-je malade ? Pourquoi ne suis-je pas capable de me réjouir, comme tant d’autres, des réponses musclées que notre gouvernement promet d’infliger à nos « ennemis » désignés ? Pourquoi, au contraire, suis-je atterré par ce que je perçois comme de l’aveuglement : je veux parler de ce besoin de se projeter dans un combat, une riposte, du feu et du sang, de la vengeance… ?

Suis-je malade ? Pourquoi ne suis-je pas capable de me réjouir, comme tant d’autres, des réponses musclées que notre gouvernement promet d’infliger à nos « ennemis » désignés ? Pourquoi, au contraire, suis-je atterré par ce que je perçois comme de l’aveuglement : je veux parler de ce besoin de se projeter dans un combat, une riposte, du feu et du sang, de la vengeance… ? Pourquoi ne supporté-je pas d’assister à ces « débats » orchestrés par des journalistes procureurs qui exigent qu’on dise ce qu’ils savent être la vérité, malgré les protestations des experts, malgré ce qui est même parfois du simple domaine du bon sens ?

La logique, la pensée calme, certes, ne peuvent pas prédominer en des temps de larmes et de peur. Mais justement, je ressens douloureusement le fait que parmi les journalistes et présentateurs des media, et les plus en vue, se trouvent tant de va-t-en-guerre, d’autoproclamés représentants du peuple, de ce peuple, qui, selon eux, exige la vérité, la force, le courage, les décisions, réclame des mesures, des représailles,. … alors qu’on a besoin d’animateurs calmes et honnêtes, contribuant, dans ce partage légitime et nécessaire d’émotion, à nous faire entendre la raison par une confrontation dépassionnée d’avis intelligents.

Oui, c’est bien de pensée calme dont nous avons besoin en ces jours d’émotion… de sagesse… d’intelligence !

J’entends certains politiciens, N. Sarkozy en tête, M. Valls lui emboitant le pas avec un enthousiasme à peine dissimulé derrière une grimace forcée, et bien d’autres … exiger ou promettre des mesures musclées, de la présence policière, des contrôles, de la déchéance de nationalité, de l’emprisonnement sans jugement, etc. … Et trop peu de journalistes s’indigner de cette démagogie. C’est pourtant absolument indigne de surfer sur la douleur du peuple et de proposer ou de réclamer des mesures spectaculaires dont on sait bien qu’elles ne seront d’aucune efficacité, pour autant qu’elles soient seulement faisables ! Tout ça pour se faire réélire ! Quelle honte !

Réfléchissons. Nous pouvons constater que les politiques de représailles, qu’elles soient américaines ou de l’OTAN, ou même israélienne, ont failli à éradiquer le terrorisme et ont plutôt, au contraire, favorisé son développement. Les experts semblent converger pour dire qu’il y a deux facteurs principaux du développement du terrorisme :

  • son soutien direct ou indirect par des états (et pas seulement l’Arabie Saoudite, cf. par exemple le support des USA aux terroristes en Afghanistan il y a de cela quelques années déjà) ;

  • le chaos qui règne au moyen orient et qu’en aucun cas la guerre n’a permis de réduire, tout au contraire.

Alors qu’attendons-nous pour agir sur ces causes !?

Un peu seul au milieu des politiques, D. De Villepin, sans doute parce qu’en dehors des jeux de pêche aux voix, a retrouvé le ton d’autrefois pour dire, à contre-courant des discours de circonstance, ce que nous savons et ne voulons pourtant pas entendre : la guerre dans cette région ne résout rien, au contraire, elle crée les conditions de la prospérité des barbares ! Est-il seulement entendu ? Comment comprendre qu’il faille que ce soit lui qui tienne ces discours de bon sens ?

Sur la sécurité intérieure, ce que j’entends me fait encore plus froid dans le dos. Il faudrait, parait-il, assigner à résidence tous les citoyens fichés (quelques milliers, et sans doute beaucoup plus le jour où on mettra davantage de moyens dans le renseignement), voire même les enfermer ! Il faudrait fermer les frontières au cas où des futurs terroristes se cachent parmi les migrants (et comme ça, en plus, on se débarrasserait à bon compte du problème des migrants) ! Et maintenant on parle de modifier la constitution, de réduire notre liberté ! Quel délire !!! Quelle horreur ! Il est pourtant clair que la solution passe par le rétablissement d’une plus grande présence de l’état dans les quartiers pauvres ! Et pas seulement policière, et surtout, pas uniquement répressive !

Enfin, je ne comprends pas pourquoi on donne les noms des terroristes identifiés, on les répète dans le media des millers de fois, comme si cela permettait de personnifier ce mal, on montre leurs photos, sans doute pour que le bon peuple trouve qui maudire, qui haïr,… Mais pourtant il est évident qu’en faisant cela, on fait de la publicité au terrorisme, on aide à susciter des vocations chez les personnes fragiles en manque d’identité ! Car n’oublions pas que les terroristes sont quasiment tous français ! N’y a-t-il donc, à défaut d’intelligence, aucune déontologie qui puisse empêcher qu’on fasse ainsi le jeu de ceux qui nous font tant de mal?

Mes amis, j’aimerais tant contribuer à faire que la raison s’impose plutôt que la haine. Les problèmes qui sont à la racine des troubles graves qui engendrent le terrorisme, ne sont pas des problèmes que l’on peut effacer d’un revers de main ou en un lâcher de bombes. C’est sur le long-terme que cela se passe. Nous ne sommes en fait en guerre contre aucun peuple. Sinon contre nous-mêmes. Travaillons plutôt à la paix (au moyen-orient, mais aussi en Afrique), et le terrorisme sera asphyxié. Travaillons au respect de la liberté, à la tolérance, et au respect des lois (et cela au plus haut niveau), et la délinquance baissera. Soyons exemplaires, tous autant que nous le pouvons, et nous contribuerons à faire que demain soit meilleur qu’aujourd’hui !

Ainsi, donc suis-je atteint d’un mal bien étrange, puisque je me trouve, au lendemain de ces événements sanglants, plus croyant que jamais, non pas en un dieu ou une religion, mais dans la morale et la bonté ? Et dans labeauté, ultime rempart de l’espoir contre la barbarie ?

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