L'insolent déboulonnage de deux statues de Victor Schœlcher en Martinique, un 22 mai de commémoration de l'abolition de l'esclavage, aura tracé une ligne de partage entre, les tenants d'une forme de conservatisme respectueux du culte schœlchériste français, ces derniers arguant que la destruction des statues mettait en péril les valeurs démocratiques, celles de l'art et de l'histoire d'une part, et de l'autre, les tenants d'un discours de rupture du consensus autour de la figure de l'abolitionniste français présenté depuis 1848, comme l'homme providentiel qui a donné la liberté aux esclaves. L'histoire officielle passant sous silence les graves émeutes qui ont successivement contraint les gouverneurs Claude Rostoland en Martinique et Jean-François Layrle en Guadeloupe, de proclamer l'abolition immédiate, alors que le décret de Paris tarde à arriver, par crainte d'un embrasement généralisé.
La destruction des statues, plus qu'une volonté "d'effacer l'histoire", comme il a été trop souvent répété, fait entendre avec exaspération que nombre de Martiniquais et de Guadeloupéens, n'acceptent plus qu'il leur soit imposé une "histoire officielle à trous". Une "histoire gruyère" dans laquelle les résistances séculaires de leurs ancêtres esclavagisés (premiers "abolitionnistes", et au delà (!) pour ceux qui en veulent) sont minorées, niées, effacées afin de réserver à la France le rôle leader dans le processus d'émancipation.
Oui, nous affirmons que la France a toutes les raisons de vouer à Schœlcher une reconnaissance éternelle ! Grâce à ce décret, tardif au regard de l'histoire (une première abolition en 1794, un rétablissement par Napoléon en 1802), il sortait enfin son pays de plusieurs siècles criminels d'atrocités esclavagistes et racistes, au long desquels la France et les Français perdaient leur âme et leur humanité.
Il n'en est pas de même pour les descendants d'Africains esclavagisés, qui doivent encore honorer la mémoire de leurs défunts innombrables ! Pauvres hères à jamais inconnus, morts dans la traversée du "passage du milieu" ou combattants héroïques de par le vaste archipel esclavagiste : MAKANDAL, BOUKMAN, Toussaint LOUVERTURE, Joseph IGNACE, Louis DELGRÈS, LUMINA Sophie, NANNY of the Marroon, CUDJO, Nat TURNER, Bokilifu BONI...
Comme il serait indécent de considérer qu'il faille dire "merci" à quiconque après trois siècles de condition servile et le racisme en héritage !
Sans oublier, en outre, qu'en permettant la survie-adaptation d'un système colonial d'exploitation des humains et de la terre, transformant les anciens esclaves en une masse de nouveaux sous-prolétaires, pauvres et sans terres, avec les anciens "maîtres" en nouveaux patrons indemnisés, Schœlcher n'a en réalité servi aucun projet martiniquais, guadeloupéen, guyanais ou réunionnais.
Dans nos pays, à ce jour, la liberté demeure encore un projet inachevé...
Et, dans l'aire américaine, à Minneapolis ou ailleurs, on peut encore à l'envie, en toute impunité, se "faire un Nègre" en plein jour... face caméra !