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* Vidéo à lire : de 15:41 min à 19:04 min
A l’occasion de la campagne pour les élections présidentielles françaises 2022, France Inter organisait des rencontres entre les différents candidats et des jeunes qui les interrogeaient sur leur programme.
Lors de l’échange avec Valérie Pécresse, une étudiante de Sciences Po, Afro-descendante, questionne :
‘‘Êtes-vous pour ou contre la réparation de l’esclavage et de la colonisation des pays africains à travers les bourses d’étude pour la jeunesse africaine et la jeunesse afrodescendante ?
Haïti, qui, comme vous le savez a payé une dette d’indépendance à la France pendant des années, ce qui a eu énormément de conséquences sur ses perspectives de développement et donc sur les opportunités qui sont disponibles pour la jeunesse haïtienne.’’
La réponse empreinte de condescendance paternaliste, de déni révisionniste et d’injonction à l’oubli des crimes coloniaux que lui fait Valérie Pécresse est emblématique de la vision que porte une part des élites dirigeantes françaises sur l’ensemble des ‘‘Outre mer’’ et autres confettis de l’empire colonial.
Valérie Pécresse - extraits :
‘‘Alors chère Mademoiselle, je n’aime pas la façon dont vous le demandez. J’aime pas qu’on dise qu’on a une dette qu’on doit payer. (…) Et oui il faut qu’il y ait plus de bourses, il faut qu’il y ait beaucoup plus d’aide au développement, de co-développement c’est-à-dire faire ça ensemble. Mais vraiment, je vous le dis avec beaucoup de… voilà, je ne sais pas comment le dire… de tristesse… Je veux pas que ce soit parce qu’on a une dette qu’on le fait. Je veux qu’on le fasse parce qu’on a envie de le faire ensemble, et qu’on a envie de construire ensemble l’avenir de l’Afrique et l’avenir de la France.’’
Analyse : Dans cette séquence, à aucun moment la candidate ne répond à la question précise sur la dette d’indépendance d’Haïti, et préfère parler de l’Afrique. Jamais Valérie Pécresse ne parle des départements ''d’Outre mer'' (Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion) pourtant directement concernés par la question des réparations pour la traite négrière et les crimes esclavagistes. Alors que la question posée concerne un crime contre l’humanité et relève du droit international, elle répond sur le registre incongru des sentiments, évoquant sa prétendue ‘‘tristesse’’ !
Après l’étudiante de Sciences Po, le journaliste Thomas Snegaroff intervient :
‘‘Emmanuel Macron, en candidat, il y a 5 ans, avait évoqué un crime contre l’humanité pour évoquer la colonisation, est-ce que c’est un terme que vous reprenez à votre compte ?’’
Valérie Pécresse - extraits :
‘‘Non, ce n’est pas un terme que je reprends à mon compte. Je pense que les populations qui ont vécu la colonisation, l’ont vécue effectivement comme un asservissement. Mais je pense que les Français qui eux-mêmes vivaient dans les colonies, eux n’avaient pas du tout conscience de ça. Il y avait dedans des infirmières, y avait dedans des enseignants, y avait dedans des honnêtes gens aussi qui se retrouvent aujourd’hui, à cause de cette expression, accusés d’un crime qu’ils n’ont pas… enfin que leurs ancêtres, puisque c’est leurs ancêtres, n’ont pas commis. Donc je veux pas qu’on blesse les mémoires avec des phrases qui sont trop dures.’’
Analyse : Dans cette séquence, la candidate à l’investiture présidentielle française affirme son déni, opposant victimes et acteurs des crimes coloniaux. L’enfer bien réel de ces crimes et de ‘‘l’asservissement’’ des peuples colonisés seraient de l’ordre du simple ressenti de ces derniers. Un mirage sorti de leur imagination ! Une pure fiction en quelque sorte selon Valérie Pécresse ! Selon elle, les Français envoyés dans les colonies, en Indochine, en Algérie, dans les pays africains, dans l’Océan Indien, à la Réunion, à Madagascar, en Kanaky-Nouvelle Calédonie, dans les Antilles… étaient des candides ignorants les injustices dont ils étaient acteurs ou complices. La spoliation des meilleures terres, l’usage de la brutalité et de la force, celui de la chicote en Afrique, la privation des droits élémentaires à l’échelle de peuples entiers, les assassinats ciblés des défenseurs de la liberté qui osaient résister. L’État français a perpétré des massacres de dizaines de milliers de femmes et d’hommes lors d’opérations militaires meurtrières menées au nom du peuple français… Thiaroye / Sénégal (1944), Sétif / Algérie (1945), Madagascar (1947), Haiphong / Vietnam (1946), Casablanca / Maroc (1947), Côte-d’Ivoire (1949), Cameroun (1955-1962), Pointe-à-Pitre / Guadeloupe (1967) où Georges Lemoine, secrétaire d’État à l’Outre-mer, a donné le chiffre de 87 morts !… Sans compter le génocide des peuples autochtones lors de la première expansion coloniale dans les Antilles.
Valérie Pécresse ne reconnaît pas les droits bafoués de ces milliers de colonisés, elle n’a pas un mot pour les décolonisations inachevées aux Antilles (Guadeloupe, Martinique), en Guyane, à la Réunion, en Kanaky-Nouvelle Calédonie où la France a récemment organisé un référendum, honteux simulacre de démocratie !
Peu importe les victimes des crimes coloniaux et leurs descendants, puisqu’au milieu des cohortes de colons venus faire fortune aux colonies, au milieu des suprémacistes cocorico, ‘‘il y avait dedans des honnêtes gens aussi’’ ! La mémoire très sélective de cette candidate à la présidence de la république française ne se souvient que de ceux-là. Valérie Pécresse refusant de : ‘‘blesser les mémoires avec des phrases qui sont trop dures’’, préfère en toute indécence, nous parler de la ‘‘fragilité blanche’’. Ainsi va Valérie Pécresse qui n’a pas compris que loin d’être une simple ‘‘expression’’, une opinion de conversation de bistrot, ‘‘crime contre l’humanité’’ est depuis 2001, une loi de la république française… ne lui déplaise.
Jocelyn Valton, Guadeloupe, le 10 mars 2022