A Clichy-la-Garenne, le théâtre surgit dans un hangar!

Dans un garage désaffecté du centre-ville de Clichy-la-Garenne, la compagnie Les Affinités Électives adapte le récit d’Œdipe de façon moderne, en entraînant le public à travers une déambulation théâtrale absolument unique : c'est L'expérience Landy. De l'art vivant,du mystère et du sublime, à l'affiche jusqu'au 11 juillet.

À CLICHY-LA-GARENNE,

LE THÉÂTRE SURGIT DANS UN HANGAR !

Dans un garage désaffecté du centre-ville de Clichy-la-Garenne, la compagnie Les Affinités Électives adapte le récit d’Œdipe de façon moderne, en entraînant le public à travers une déambulation théâtrale absolument unique : c'est L'expérience Landy. De l'art vivant, du mystère et du sublime, à l'affiche jusqu'au 11 juillet.

C'est ici même que, sans le savoir encore, le public prend le chemin du temple d'Apollon... © J. Cramesnil C'est ici même que, sans le savoir encore, le public prend le chemin du temple d'Apollon... © J. Cramesnil

UNE MAGNIFIQUE RETROUVAILLE AVEC LE THÉÂTRE

Les Affinités Électives est une fédération d’artistes venus d’horizons divers. Elle regroupe comédiens, dramaturges, créateurs lumières, créateurs sons, régisseurs, scénographes et costumiers, pour la création de spectacles conçus à partir d’espaces qu’elle choisit d’investir librement. Venue de la région Centre-Val de Loire où elle a œuvré durant ses vingt dernières années, elle a souhaité évoluer dans ses pratiques en optant pour un double choix : s’installer en Île-de-France et travailler en dehors de l’institution théâtrale. Dans cette perspective, l’urbanisme transitoire lui offre un nouveau champ de possibilités et c’est avec brio qu’elle fait surgir un spectacle théâtral en déambulation au sein d’un garage désaffecté. En conjuguant le caractère éphémère de la représentation théâtrale à celui, tout aussi éphémère, d'un lieu non théâtral destiné à la démolition, Les Affinités Électives propose au public de venir partager une expérience unique, comme l’explique son metteur en scène Frédéric Constant : “Le théâtre est un art de l’éphémère, même si on le réalise moins aujourd’hui du fait du nombre de théâtres existant en France depuis Malraux. Ici il s’agit aussi d’un lieu à durée de vie limitée et c’est unique, comparativement aux possibilités de revoir des films quand on le veut via internet. Ici chacun peut participer à une représentation qui de toute façon est unique, qui plus est dans un endroit qui ne va plus exister. C’est aussi une forme de luxe incroyable car ça ne sera plus vivant demain”.

Œdipe au garage, L'expérience Landy, Les Affinités Électives (Clichy-la-Garenne, 2021) © Sabine Villiard Œdipe au garage, L'expérience Landy, Les Affinités Électives (Clichy-la-Garenne, 2021) © Sabine Villiard

Nous avons été privé(e)s de théâtre durant si longtemps ! En me rendant à Clichy-la-Garenne pour y retrouver le théâtre, mon cœur battait la chamade tandis qu'il me semblait que je ne touchais plus  le sol à mesure que Gilbert Bécaud chantait à mon esprit : "Je reviens te chercher, tremblant... comme un jeune marié. Mais plus riche qu'aux jours passés... de tendresse... et de larmes... et de temps" (paroles de P. Delanoë et G. Bécaud). Le (re)surgissement du théâtre dans un lieu inattendu : une des excellentes nouvelles de ce déconfinement !

Cet Œdipe au garage est une œuvre in situ qui ne sera reprise nulle part ailleurs, c’est un spectacle talentueux et inspiré. Le public se retrouve captivé à chaque instant tandis que les personnages l’entraînent à travers ce lieu, où l’attendent plusieurs situations théâtrales à mesure qu’Œdipe poursuit sa quête de la vérité... Au niveau dramaturgique, c’est une libre adaptation de différentes traductions d’Œdipe Roi de Sophocle. Le spectacle prend place dans une création scénographique à la fois tructive et de grande tenue. Il s'y déploie plusieurs univers tandis que le drame s’incarne, se noue et résonne, ici puis là... Le tout servi de main de maître par ces interprètes aux talents multiples et qu’il faudrait pouvoir tous citer ici, on n’en citera donc qu’une seule : l'époustouflante Catherine Pietri. Ici la magie du théâtre opère une véritable transfiguration des lieux, elle offre au public l’occasion de vivre un spectacle et non pas seulement d’y assister. Une expérience rare, où la liberté des formes et la poésie sont également au rendez-vous.

Par ailleurs, lorsque le théâtre se déploie dans un lieu qui ne lui était pas destiné, il peut survenir que les éléments naturels s'invitent dans la création, par exemple au niveau sonore, le lieu n'étant précisément pas un édifice théâtral. Il y eut ainsi ce soir-là un délicieux événement de cette nature. Tandis que nous montions au temple d'Apollon, le retentissement de plusieurs coups de tonnerre et la colère d'une pluie de force tropicale semblaient exprimer la fureur de Zeus à mesure qu'Œdipe avançait dans sa connaissance des faits. (Plus tard, tandis que je faisais mon offrande à Apollon, je priais secrètement les dieux de l'Olympe de permettre à Dionysos, dieu du théâtre, de s'étendre sur cette ville afin d'y demeurer pour toujours). En clair, ce spectacle est un excellent déconfinement théâtral dont on aurait grand tort de se priver ! Qui plus est, un petit espace convivial a aussi été aménagé et permet de rencontrer l'équipe à l'issue de la représentation.

Œdipe au garage, L'expérience Landy, Les Affinités Électives (Clichy-la-Garenne, 2021) © Sabine Villiard Œdipe au garage, L'expérience Landy, Les Affinités Électives (Clichy-la-Garenne, 2021) © Sabine Villiard

L’URBANISME TRANSITOIRE : UNE PHILANTHROPIE DU XXIe SIÈCLE ?

L’urbanisme transitoire consiste à attribuer une fonction temporaire à des locaux désaffectés durant la période qui va de leur évacuation à leur destruction. La possibilité de donner à ces lieux des fonctions culturelles temporaires (ateliers d’artistes de toute discipline, lieux de répétition et/ou de représentation) a ainsi été intégrée aux politiques culturelles par la mise en place de subventions d’aide à la résidence territoriale. S’agissant de Clichy-la-Garenne, c’est à Novaxia - entreprise d’investissement dans le recyclage - que l’on doit cette pratique qui, sans préméditation, encourage ici la (re)lecture de L’étrange mot D'... de Jean Genet.

En juillet 2020, Les Affinités Électives est invitée à venir découvrir ce qui est alors une entreprise en fonctionnement et entièrement dédiée aux taxis. Sur la gauche du bâtiment, des bureaux et d’anciens locaux de réservation téléphonique (Allo 7000, devenue Taxis G7, deux ancêtres des applications téléphoniques actuelles) sont desservis en colonne par un escalier métallique ; au rez-de-chaussée des ateliers de réparation automobile se situent au fond tandis qu’une station essence trône au centre ; enfin sur la droite du bâtiment une rampe d’accès mène à l’immense parking distribué sur plusieurs étages.

Le choix de l’abri plutôt que de l’édifice théâtral donnant le socle d’une forme de développement temporaire, en janvier 2021 l’équipe est de retour sur place. Elle commence par y déposer des éléments scénographiques, en recourant volontairement à une forme d’économie circulaire : des costumes et des éléments de décors provenant de ses anciens spectacles, ainsi que du mobilier de travail provenant d’autres bâtiments vidés par Novaxia. L’usage du bâtiment est consenti gracieusement, pour une durée limitée à la date de destruction prévue du bâtiment, tandis que la fédération d’artistes prend à sa charge l’assurance du lieu ainsi que les frais de consommation des fluides. L’objectif clairement assumé est de créer une œuvre in situ, strictement destinée à ce lieu. L'expérience Landy désigne donc cette première fois où Les Affinités Électives est autonome dans un lieu. Les répétitions s’engagent alors durant plusieurs mois, tandis qu'une double incertitude demeure : l’évolution de la pandémie qui permettra ou non d’ouvrir le lieu au public et qui décale d'autant le calendrier prévu par Novaxia, mais aussi la tenue ou non du Festival d’Avignon, car certains de ces artistes y sont engagés sur d’autres projets. Initialement prévue en mars, leur répétition générale a finalement lieu le 9 juin : chapeau à ces artistes !

En marge de cette création, Les Affinités Électives a collaboré avec la Mission locale de Clichy-la-Garenne par l’organisation de deux ateliers sur l’art oratoire à destination d’une vingtaine de jeunes âgés de 16 à 20 ans. Ayant à cœur de rencontrer tous les publics, l’équipe aurait souhaité pouvoir en faire davantage en proposant notamment une série d’ateliers d’initiation aux métiers du théâtre. Elle espère également que le public local viendra découvrir ce spectacle. Alors n’hésitez plus et prenez le chemin de ce voyage insolite pour la cité antique de Thèbes

Joël Cramesnil

Œdipe au garage, L'expérience Landy, Les Affinités Électives (Clichy-la-Garenne, 2021) © Sabine Villiard Œdipe au garage, L'expérience Landy, Les Affinités Électives (Clichy-la-Garenne, 2021) © Sabine Villiard

Œdipe au garage d’après Sophocle, par Les Affinités Électives, du 15 juin au 11 juillet (prolongation)

Ancien garage des taxis, 33 rue du Landy à Clichy-la-Garenne / Métro : Mairie de Clichy, sortie 4 / Durée du spectacle : 1h

Représentations : jeudi, vendredi, samedi à 20h / Dimanche à 17h 

Plein tarif : 16€ - Tarif réduit pour les Clichois(es), les étudiant(e)s et les demandeur(euse)s d’emploi : 12 €  Réservation ici

POST-SCRIPTUM : AZULEJOS EN DANGER

Tel un curieux passage de la Grèce antique au Portugal moderne, la mise en lumière de cet ancien garage - fondé et constitué par des Clichois(e)s d’origine portugaise - permet soudainement de revenir sur la mémoire locale de cette communauté, qui fut durant très longtemps une des plus importantes en nombre à Clichy-la-Garenne, alors que cette ville est en pleine mutation. Comme beaucoup d’autres travailleurs originaires du sud de l’Europe, les Portugais(es) venus s’installer en France ont été, selon les périodes, des migrant(e)s économiques ainsi que des exilé(e)s politiques. Ces personnes n’ont pas eu d’autres choix que de devoir travailler de leurs mains, tout en s’intégrant à la République française, malgré la barrière initiale de la langue. S'agissant des hommes, beaucoup ont choisi d’être auto-entrepreneurs. Outre des restaurateurs, des épiciers, des commerçants ambulants de marchés liés à la gastronomie portugaise, au maraîchage ou à la pêche ; beaucoup de ces hommes sont aussi mécaniciens, garagistes, pompistes, chauffeurs de taxis, ou bien encore carreleurs. C’est précisément de ces dernières catégories dont il est question dans ses murs, dont ceux du rez-de-chaussée et de la cage d’escalier sont habillés d’azulejos qui sont tous des pièces uniques : certains classiques, sur le thème du Portugal, d’autres bien plus modernes, sur le thème de cette station de taxis.

Azulejo de style moderne et publicitaire, garage de taxis du 33 rue du Landy (Clichy-la-Garenne, 2021) © J. Cramesnil Azulejo de style moderne et publicitaire, garage de taxis du 33 rue du Landy (Clichy-la-Garenne, 2021) © J. Cramesnil

Le terme “Azulejo” est un mot d’origine arabe employé en espagnol ainsi qu’en portugais pour désigner un ensemble de carreaux de faïence décorés. Dans le style classique, ils sont bleu indigo sur fond blanc, une influence que l’on doit aux Hollandais tentant de rivaliser avec la beauté de la porcelaine chinoise au XVIIe s. Les Hollandais produisaient alors de grands panneaux décoratifs très appréciés des monarques portugais qui en ont importé, puis ce goût s'y développa. Le premier ensemble d'azulejos - situé au rez-de-chaussée - est de ce style, en déclinant des caravelles en pleine mer ou des compositions florales. La pièce maîtresse étant assurément la reproduction (10-12 m²) de la face Est du Padrão dos Descobrimentos (“Monument des découvertes”, Lisbonne, 1960), une oeuvre monumentale présentant deux groupes de personnages se tenant tous de profil face à l'horizon océanique, inaugurée pour les 500 ans d'Henri le Navigateur.

Azulejos de style classique, garage de taxis du 33 rue du Landy (Clichy-la-Garenne, 2021) © J. Cramesnil Azulejos de style classique, garage de taxis du 33 rue du Landy (Clichy-la-Garenne, 2021) © J. Cramesnil

Façade Est, avec légendes, du Padrão dos Descobrimentos (Lisbonne) © Walrasiad (Wikipédia) Façade Est, avec légendes, du Padrão dos Descobrimentos (Lisbonne) © Walrasiad (Wikipédia)

En France, c’est avec l’Art Nouveau que le goût de la céramique ornementale est relancé et se fait remarquer à l'Exposition universelle de 1900. De nos jours, l'azulejo perdure encore en France et au Portugal, y compris pour dépeindre des scènes relevant de l’histoire du XXe siècle. Le second ensemble d’azulejos - situé dans la cage d'escalier - témoigne de cette autre tendance, ainsi que du libre recours à d'autres codes de couleurs, en déclinant sur un mode publicitaire le fameux Taxi 7000.

C’est en 1905 qu’une première compagnie parisienne de taxis a été créée en prenant le nom de G7, en référence au nom technique d'emplacement de ce garage situé à Saint-Ouen. Par la suite, cette compagnie a repris le service de réservation téléphonique de Taxi 7000, puis celui de Taxi Bleu. Et donc aujourd’hui, pour réserver un taxi, nous en sommes également rendus aux applications téléphoniques.

Azulejo de style moderne et publicitaire, garage de taxis du 33 rue du Landy (Clichy-la-Garenne, 2021) © J. Cramesnil Azulejo de style moderne et publicitaire, garage de taxis du 33 rue du Landy (Clichy-la-Garenne, 2021) © J. Cramesnil

A l’heure où nous écrivons ces lignes, nous ignorons si Novaxia a pu prendre bouche avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles d'Île-de-France afin de solliciter l’expertise de son Service métropolitain de l’architecture et du patrimoine, ainsi que de son Unité départementale de l’architecture et du patrimoine. Il faut sérieusement envisager la dépose et le remontage de ces pièces uniques avant la destruction du bâtiment. Celles de style classique constitueraient de beaux décors pour certains murs intérieurs des marchés couverts et des lieux associatifs de Clichy-la-Garenne, tandis que ceux de style années 50 trouveraient parfaitement leur place dans la section du Pavillon Vendôme consacrée à l'histoire locale, ainsi qu’au Musée des Arts Décoratifs. On n’ose imaginer que ces œuvres puissent être détruites en toute ignorance : il en va du patrimoine culturelle de cette commune de la Métropole du Grand Paris, tout comme il en est ainsi de la philanthropie.

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