Théâtre de mémoire nécessaire : "Une nuit d'été 1942" par la compagnie Résonance(s)

Dans le cadre de la 79è commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv’, le Mémorial de la Shoah accueillait la Compagnie Résonance(s) pour une "Une Nuit d’été 1942" qu’elle joue actuellement au Théâtre Tremplin (Festival Off d’Avignon). Une évocation sensible et documentée, par un comédien et une danseuse, de la nuit ayant précédé ces arrestations.

THÉÂTRE DE MÉMOIRE NÉCESSAIRE

"UNE NUIT D'ÉTÉ 1942" D’APRÈS PHILIPPE LIPCHITZ

PAR LA COMPAGNIE RÉSONANCE(S)

Une Nuit d'été 1942, d'après Phlippe Lipchitz, Compagnie Résonance(s) © Raphaël FROMENT Une Nuit d'été 1942, d'après Phlippe Lipchitz, Compagnie Résonance(s) © Raphaël FROMENT

La Compagnie Résonanc(e)s, qui joue actuellement Une Nuit d’été 1942 au Festival Off d'Avignon, a fait l’aller-retour jusqu’à Paris avec son décor, pour en donner une représentation dans la cour du Mémorial de la Shoah, dans le cadre de la 79è commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv’. Cette représentation gratuite pour le public a réuni une assemblée attentive, composée de survivant(e)s de cette époque, ainsi que de gens bien plus jeunes, réunissant plusieurs générations autour du souvenir et de la mise au jour - toujours en cours - de cette rafle. La représentation était prolongée par un libre échange avec le public, ce que la compagnie pratique également au Festival Off d’Avignon où elle joue au Théâtre Tremplin jusqu'au 31 juillet.

Jour de commémoration au Mémorial de la Shoah

Rappelons d’abord les faits. Le 16 juin 1942, en accord avec l’occupant nazi, le régime de Vichy accepte de lui livrer les 22.000 personnes juives résidant à Paris et en proche banlieue. Une opération mobilisant 7.000 policiers et gendarmes français (formant 1.200 équipes) ainsi que 50 autobus de la Compagnie des Transports en Commun de la Région Parisienne (qu’a-t-on indiqué ce jour-là aux chauffeurs de ces bus ?...). Contrairement aux crimes commis par l'armée nazie, qui les filmait pour mener sa propagande, on ne connaît à ce jour qu’une seule photographie de cette rafle, montrant une colonne d’autobus et de véhicules de police garés près du bâtiment. S’il n’y a pas d’autres images, c’est parce qu'à la différence des rafles antisémites menées par l’occupant dès 1941, celle-ci a été menée exclusivement par la police française. Cette réalité ne fut publiquement reconnue qu’en 1995, par le discours du président de la République d’alors, M. Chirac, à l’occasion de cette même commémoration : ”Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français".

Le Vélodrome d’Hiver était un gigantesque stade couvert de 17.000 places, rendu populaire par ses compétitions de cyclisme. Il se situait à l’angle du boulevard de Grenelle et de la rue de Nélaton (15e arr). Il fut détruit en 1959 pour laisser place à la Direction de la Surveillance du territoire (DST) du ministère de l’Intérieur (jusqu’en 2007). Il ne reste donc rien de ce lieu qui servit aussi à des rétentions massives lors de la Libération de Paris (on y a détenu des collaborateurs de l'Occupation). Ce n’est qu’en 1994 qu’un monument commémoratif a été inauguré en bordure de Seine toute proche, tandis que depuis 2017 on peut aussi se recueillir rue Nélaton, au Jardin mémorial des enfants du Vél’ d’Hiv’.

Vue intérieure du Vélodrome d'Hiver (départ de la compétition cycliste "Les Six jours de Paris", 08/04/1928) © Gallica Vue intérieure du Vélodrome d'Hiver (départ de la compétition cycliste "Les Six jours de Paris", 08/04/1928) © Gallica

La Rafle du Vél’ d’Hiv’ a été la plus importante en France durant l’Occupation. Menée les 16 et 17 juillet 1942 dès 4h du matin, les arrestations devaient avoir lieu dans Paris par ordre décroissant (20e, 11e, 3e, 10e, 4e, 18e arr.) ainsi qu’aux Lilas, à Saint-Ouen, à Montreuil, à Vincennes. Ces arrestations ont été ordonnées sur la base d’un fichier reposant sur un recensement établi dès 1940 par l'administration française. Les célibataires et les couples sans enfants ont été envoyés au camp de Drancy (Seine-Saint-Denis), les autres au Vélodrome d’Hiver. Soit 13.152 personnes (dont 4.115 enfants) détenues durant cinq jours dans des conditions d'hygiène indignes et catastrophiques, provoquant la mort de plusieurs d’entre elles sur place. Stigmatisé(e)s par le port de l’étoile jaune, licencié(e)s de leurs emplois, arrêté(e)s à leurs domiciles et spolié(e)s de leurs biens, c’est dans l’enfer de leur rétention au Vél’ d’Hiv’ que ces citoyen(ne)s français(es) et ces exilé(e)s destitué(e)s depuis peu de cette nationalité, ont vécu le shabbat du 19 juillet 1942. Au bout de cinq jours, elles ont toutes été déportées dans les camps d’internement du Loiret, puis au centre d’extermination d’Auschwitz Birkenau. Moins d’une centaine d’adultes en est revenue. Kaddish pour les victimes de la rafle du Vél’ d’Hiv’.

Une évocation sensible, par l’union du théâtre et de la danse

Une Nuit d'été 1942, d'après Philippe Lipchitz, Compagnie Résonance(s) © Raphaël FROMENT Une Nuit d'été 1942, d'après Philippe Lipchitz, Compagnie Résonance(s) © Raphaël FROMENT

Créée en 2014 à Châteaudun (Eure-et-Loir), la compagnie Résonanc(e)s puise son inspiration dans l'observation de notre quotidien et de nos gestes. Au niveau esthétique, elle les transpose dans ses spectacles en liant volontairement le théâtre à la danse contemporaine. Elle s’empare ainsi librement de sujets de société et de souvenirs collectifs en explorant les liens humains. On comprend donc assez bien que cette compagnie ait su s'emparer du sujet de la rafle du Vél’ d’Hiv’, la forme de son travail lui permettant de maintenir une distance nécessaire avec le sujet traité, afin de pouvoir créer. Il n'y a effectivement dans ce spectacle aucune noirceur, ni aucune complaisance pour la souffrance, ni aucun point levé non plus d’ailleurs, car la réalité des faits évoqués suffit à constituer les drames qui s’y succèdent. Ce projet est né de la parution en 2019 de Nuit de juillet, la rafle du Vel d’Hiv de Philippe Lipchitz (l’Harmattan), un recueil de dix-neuf nouvelles inspirées par cette rafle. L’auteur, qui a côtoyé de nombreux(ses) survivant(e)s de la Shoah, se définit comme faisant partie de “la génération du silence” et souhaite contribuer au travail de mémoire lié à cette rafle. 

L'adaptation théâtrale a été confiée à Sébastien Pichereau qui porte sur scène cinq situations, regroupant des personnages et des contextes très différents, ayant pour point commun de se dérouler durant la nuit précédant cette rafle. La compagnie, qui prévoyait de produire ce spectacle en 2021/22, est finalement allée plus vite que prévu, en mettant à profit la période du premier confinement pour s’y consacrer dans le cadre d’une résidence au Théâtre de Mamers (Sarthe). Ce travail de création originale, mis en scène par Thibault Guillocher, a d’abord réuni l’acteur (Sébastien Ory) et la danseuse (Julia Tiec), puis dans un second temps sont venus les éléments de décor (Félix Debarre), la composition musicale (Arthur Recolin) et les interventions de la lumière (David Chesneau). Il a été joué à deux reprises au Théâtre de Mamers à l’issue de la résidence de création, avant d’être repris dans deux collèges et un lycée de Sarthe et d'Eure-et-Loir. Les réactions du public ont alors encouragé la compagnie Résonance(s) à venir jouer au Festival Off d’Avignon.

Il faut saluer le mérite de cette jeune compagnie, car la rafle du Vél d’Hiv’ est la grande absente de notre répertoire théâtral français. Tandis que le cinéma n’a fait resurgir cette histoire qu’à partir de 1974, ce n’est qu’en 2004 qu’elle est apparue au théâtre, par La Rafle du Vel d’Hiv de Maurice Rajsfus mis en scène par Philippe Ogouz et Frédéric de Rougemont au Théâtre des Mathurins. Précisons enfin que Une Nuit d’été 1942 de la compagnie Résonance(s) est parrainée par Joseph Weismann, rescapé de la rafle du Vél' d'Hiv'. Alors âgé de onze ans, il a fui le camp de Beaune-la-Rolande en août 1942, accompagné de Joseph Kogan ayant alors le même âge.

Ce spectacle installe un homme seul en scène, qui porte les récits bien plus qu’il ne monologue, tandis que sa partenaire intervient à ses côtés en tant que partenaire de jeu, mais aussi entre les tableaux pour incarner seule en scène une autre lecture du texte à travers la danse. Ici, le théâtre n'annonce pas la danse qui elle-même ne rejoue pas le texte, il s’agit plutôt d’une curieuse alchimie, d’une composition sensible, où la parole et les situations évoquées nous parviennent de différentes façons grâce à ces résonances corporelles entre le le jeu théâtral et la danse contemporaine ; les éléments de décor, la création musicale et les variances d'éclairage parachevant la construction de ces univers qui se succèdent sur scène de façon éphémère.

Tandis qu’il s’ouvre sur le discours du Maréchal Pétain annonçant le régime de Vichy et qu’il se referme sur le discours du président Chirac reconnaissant la responsabilité de la France dans cette rafle, nous voyons défiler sous nos yeux des moments de vies et des émotions intérieures tandis que la police frappent régulièrement aux portes entre les différentes scènes : le devenir du docteur Klein, ces deux femmes qui fuiront en zone libre, les alertes données ici et là au sujet d’une rafle imminente, ces adolescents rebellent qu’on croirait tout droit sortis de la cité de l’Industrie (Paris 11e) et bien d’autres vies encore… Dans ce spectacle, il n’y a pas de summum émotionnel abusif, ni de séquence larmoyante, ni de recours à la peur panique. Pourtant l’angoisse de l’arrivée imminente de la police ne cesse de s’y renouveler. Mais à travers tous ces drames, la force et le désir de vivre s’imposent plus que tout, tandis que la forme harmonieuse du spectacle ne permet plus toujours de savoir s’il s’agit de songes éveillés ou de faits réels. C’est sans doute là que réside le talent de la compagnie Résonance(s) à travers ce spectacle : réussir à traiter de la réalité, de façon parfaitement documentée, tout en créant une représentation pouvant relever d’un trouble onirique, afin d’établir une distance esthétique avec l’horreur des faits qui ont effectivement existé. 

Joël Cramesnil

Une Nuit d’été 1942 La Rafle du Vel’ d’Hiv’ d'après Philippe Lipchitz par la Compagnie Résonance(s)

Festival Off d’Avignon, Théâtre Tremplin, jusqu’au 31/07 tous les jours à 13h30  - Billetterie ici

Ainsi que le 17/10/21 au Théâtre de Mamers et très certainement en 2021/22 dans la Sarthe, l’Indre-et-Loire,  le sud de la France et ailleurs (ce qu’on lui souhaite).  Contact compagnie.resonances28@orange.fr

Chargé de diffusion : Sébastien Pichereau (06.16.86.59.74)

 © Raphaël FROMENT © Raphaël FROMENT

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