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Billet de blog 30 novembre 2025

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L’Amazonie colombienne sur scène : "Le Vortex Nukak" du Mapa Teatro

Un coup de génie flippant. C’est ainsi qu’on pourrait nommer cette création du Mapa Teatro qui porte sur scène les corps et les voix des persécuté(e)s et des disparu(e)s d’Amazonie. Un élan visionnaire, car il le fait en adaptant le premier roman de forêt de l’histoire littéraire. Un coup au cœur aussi, car c’est en partie par des survivant(e)s Nukak et en langue Nukak qu’est joué ce spectacle.

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Créé en 1984 et basé à Bogota (Colombie), le Mapa Teatro d’Heidi et Rolf Abderhalden a une double origine, suisse et colombienne. C’est un laboratoire d’artistes dédié à la création transdisciplinaire. Ils considèrent le théâtre comme un territoire vivant, aux frontières poreuses.

Accueilli pour la troisième fois par le Festival d’Automne, le Mapa Teatro est programmé au théâtre Claude Lévi-Strauss du musée du quai Branly - Jacques Chirac avec sa dernière création intitulée Le Vortex Nukak (La Vorágine más allá).

Au niveau dramaturgique, il s’agit d’un montage de trois passages du premier roman de forêt de l’histoire littéraire, La Vorágine du colombien Jose Eustasio Rivera (1924). Soit trois séquences où le personnage principal de ce roman, qui s’est alors enfoncé dans la forêt amazonienne, y décrit sa perception des Nukak, un peuple autochtone.

Au niveau de la forme, c’est un spectacle en déambulation au fil de trois espaces mêlant plusieurs disciplines artistiques : du théâtre, du VJing décliné à l’échelle d’une scénographie en environnement, de la sonorisation audio-naturaliste, de la théâtralité en prise directe avec l’instant, ainsi que de l’expression et de l’expressivité Nukak.

L’équipe de cette création, où alternent langue espagnole et langue Nukak, regroupe des artistes du Mapa Teatro et des Nukak. Ces derniers font partie des quelques centaines de survivants de ce peuple menacé d’extinction par la déforestation de l’Amazonie.

Le Vortex Nukak du Mapa Teatro est donc à la fois un songe malicieux et un cauchemar dévorant. On n’en saisirait pas toute la portée sans savoir ce que les Nukak subissent depuis bientôt une quarantaine d’années.

Le peuple Nukak Mapu

Illustration 1
Jeune fille Nukak et sa sœur © Survival International

Antérieurement à la colonisation du continent sud-américain par les Européens, près de 10 millions d’Amérindiens existent en Amazonie. Dans ce territoire de 5.000.000 km2, des centaines de tribus vivent dans le respect de la flore et de la faune avec lesquelles elles cohabitent.

Elles y trouvent les ressources nécessaires à leur existence tout en respectant cet écosystème auquel elles attribuent des esprits.

C’est dans le nord-ouest de l’Amazonie, au-dessus du fleuve Orénoque, que - jusqu’en 1988 - l’ethnie Nukak vit sans avoir aucun contact au-delà de cette forêt. Les Nukak font partie du peuple Maku, ce sont des nomades et des chasseurs-cueilleurs qui privilégient la forêt aux fleuves.

Le nom de leur peuple signifie dans leur langue « les gens ». Les Nukak ne comptent pas l’âge, il y a simplement des enfants, des jeunes, des adultes et des personnes âgés.

Illustration 2
Habitat Nukak © by Gamma

Du fait de leur nomadisme, ces personnes possèdent peu d’objets, le hamac tissé en fibres végétales étant leur principal élément de mobilier. Ce peuple autochtone vit en groupe familial de dix à trente personnes se déplaçant tous les cinq jours dans un rayon de sept kilomètres.

Ces personnes ont pour signe distinctif d’épiler une partie de leurs cheveux et de tracer des lignes rouges sur leur visage à l’aide d’un pigment de fleur. Enfin, le Saïmiri (Singe-écureuil) apprivoisé est l’animal de compagnie de leurs enfants.

Illustration 3
Peintures rupestres Nukak © Julian Juiz

La mémoire du peuple Nukak est écrite dans des peintures rupestres et des gravures sur pierre. Dans cette culture, le peuple vit entre deux mondes.

D’une part le ciel, où vivent les arbres ancestraux et les esprits qui chantent et dansent sans dormir beaucoup car il n’y existe pas de nuit. Et d’autre part la nuit, c’est-à-dire le sol dans lequel vivent le cerf et le tapir assimilés aux esprits des morts en costume d’animal.

Enfin il existe le monde intermédiaire qui est celui de la terre où vivent les Nukak. Ces personnes s’expriment dans une langue chantante pendant toutes leurs activités. A la nuit tombée ces chants sont tristes car ils sont dédiés aux défunt(e)s, la nuit étant le moment où l’esprit arrive.

Illustration 4
Neuf pays se partagent l'Amazonie. © Leveto

A la fin du XIXe siècle, la cartographie coloniale des États d’Amérique du sud découpe l’Amazonie à travers neuf pays dont, au nord-ouest, la Colombie : l’Amazonie colombienne est alors une forêt dense, nul ne sait que les Nukak y existent.

En 1924, l’auteur colombien Jose Eustasio Rivera écrit La Vorágine, qui est à la fois le premier roman latino-américain dédié à la forêt amazonienne et le premier roman de forêt dans l’histoire de la littérature. En 1934, il est publié en français dans une traduction de Georges Pillement.

Dans ce roman, le narrateur - Arturo Cova - fuit Bogota avec sa fiancée Alicia en s’enfonçant dans la forêt amazonienne. Il traverse ainsi le territoire du peuple Nukak qu’il évoque comme « un rêve halluciné de murmures, corps et ombres fugaces, échos de chants lointains » sans jamais les nommer.

A partir de 1972, la déforestation s’accélère avec le percement de la Transamazonienne, une route de 4.223 km reliant le Pérou à la côte brésilienne de l’océan Atlantique.

En Amazonie colombienne à partir des années 80, les colons déboisent la forêt pour y planter de la coca en détruisant l’habitat et les ressources naturelles des Nukak. Ces colons n’hésitent pas à leur tirer dessus, provoquant pour la première fois leur fuite de la forêt.

C’est de cette façon qu’en 1988 les Nukak sont découverts, près du village de Calamar.

En moins de cinq ans, la moitié de cette population est décimée par la grippe, la pneumonie ou le paludisme. Ces maladies leurs sont transmises par les missionnaires fondamentalistes nord-américain de la New Tribes Mission qui détruisent également leur culture en les évangélisant.

Illustration 5
Enfant Nukak et son Saïmiri de compagnie. © Tairrastrange

En 1996, les Nukak font l’objet d’un documentaire de Jean-Christophe Lamy et Carlos Rendón Zipagauta produit par AVC Rainbow et intitulé Nukak Maku, où ils sont présentés comme « les derniers nomades verts ».

Au début du XXIe siècle, l’Amazonie colombienne devient le terrain d’affrontements entre l’armée et les Forces armées révolutionnaires de la Colombie (FARC). Les Nukak fuient la forêt, vingt-deux familles se réfugient près de San Jose del Guaviare où elles survivent sous des bâches en plastique.

Une campagne nationale et internationale est menée par la presse et par des associations telles que l'Organisation nationale indigène de Colombie (ONIC) ou Survival International. En août 2006, le gouvernement accorde aux Nukak une zone de 20.000 ha de forêt au sud-est du pays.

En 2017, les FARC quittent ce territoire suite à un accord de paix. En 2018, on recense 744 Nukak, soit 336 de moins qu’en 2005. C’est un peuple menacé d’extinction.

En se réfugiant dans les périphéries urbaines, les Nukak sont exposées à l’exploitation sexuelle, notamment des enfants, ainsi qu’aux viols et à la toxicomanie. Ces personnes désignent les hommes Blancs par le terme "ka'wáde" qui signifie les bourreaux.

C’est en se liant avec un tout petit groupe de survivants de ce peuple autochtone que le Mapa Teatro vient de mener sa dernière création, en adaptant trois passages du premier roman de forêt de l’histoire littéraire : La Vorágine de l’écrivain colombien Jose Eustasio Rivera (1924), qui se déroule en Amazonie colombienne et où il est fait état du peuple Nukak, sans le nommer.

Le Vortex Nukak (La Vorágine más allá) du Mapa Teatro

C’est en 2019 que le Mapa Teatro découvre l’existence des Nukak, dans un article mentionnant des groupes indigènes volontairement isolés et dénommés "les non contactés" : « Ce mode d’existence nous paraissait si paradoxal au regard de notre monde globalisé, régi par l’hypercommunication et le capital financier, que nous avons entamé un cycle de recherche poétique. »

Ce cycle a alors conduit à la création d’un premier volet intitulé La Lune est en Amazonie, programmé au Théâtre de la Ville en 2021 dans le cadre du Festival d’Automne.

Mais la lecture de cet article a aussi provoqué d’autres réactions du Mapa Teatro: "Il réveilla dans nos mémoires les images du roman La Vorágine de Jose Eustasio Rivera dont l’étrangeté et la violence avaient marqué notre enfance. (…) Les premières images de ce peuple diffusées en 1988 par la télévision réveillent à nos yeux la réalité de leur extinction progressive et, d’une certaine manière, anticipe la vision de notre propre extinction."

Sans retour possible dans leur territoire, les Nukak se sont sédentarisés à la périphérie des petites villes amazoniennes où ils arrivent sans leurs aînés. Ils perdent ainsi leur mémoire collective, leurs mythes, leurs rituels et leur culture.

Mais leur langue survit toujours : "C’est donc à cette langue que nous allons nous attacher et que nous allons rencontrer. C’est par elle que nous relisons, avec une communauté Nukak, les passages du roman de Rivera où il les mentionne sans les nommer. Ce sont ces passages qui sont entendus durant le spectacle."

Illustration 6
Le Vortex Nukak (La Vorágine más allá), Mapa Teatro, 2025, Festival d’Automne © Ricardo Rodriguez

Cette création en déambulation est divisée en trois espaces dont chacun se réfère à l’une des trois parties du roman : la traversée de la savane, l’arrivée dans la forêt vierge, puis la partie plus profonde de la forêt vierge.

Dans une scénographie en environnement de type paysage mental, le public déambule dans l’évocation imaginaire de ce biotope. Il s’y retrouve totalement enveloppé. Les différents espaces sont délimités par d’immenses toiles de tissu synthétique noir servant de surfaces de projection. Elles sont suffisamment fines et ajourées pour permettre à d’autres moments de voir ce qui s’y joue au-delà.

Des projections géantes de lignes manuscrites alternent avec celles de dessins rupestres projetés sur ce qui forme alternativement des bords ou des parois. L’ensemble est continuellement plongé dans un univers sonore audio-naturaliste évoquant l’écosystème amazonien : insectes, animaux, cours d’eau, vent … Car en Amazonie tout est vie.

En fonction des étapes, le texte est déclamé sur scène en espagnol avec sous-titrages, ou diffusé en voix off en langue Nukak sans sous-titrage : "Le but est d’essayer d’écouter une langue absolument minoritaire et à laquelle nous n’avons pas accès, sauf si nous approchons cette langue d’une autre manière que par notre écoute rationnelle occidentale. Nous invitons le public à abandonner un peu l’écoute ordinaire pour se livrer à l’écoute de cette langue, qui est en même temps un chant, où l’on perçoit très clairement la présence de la forêt amazonienne."

Le Vortex Nukak a une forme définitivement moderne pour servir d’écrin au surgissement d’un monde autochtone et de l’univers naturel qui lui est indissociable. Lorsqu’ils se font parois, ces immenses toiles tendues instaurent des distanciations spatiales qui - mystérieusement- créent aussi de la proximité du fait de ce dispositif enveloppant le public pour le plonger dans une expérience.

Illustration 7
Le Vortex Nukak (La Vorágine más allá), Mapa Teatro, 2025, Festival d’Automne © Rolf Abderhalden

Cette forme est aussi la matière première de cette représentation. C’est par elle que se nourrit la relation entre le public et la représentation. L’objet et la forme ne font plus qu’un pour réunir le monde d’ici et le monde Nukak.

Dans la seconde séquence, deux humanités immobiles se tiennent dos à dos sur un crocodile, au centre d’une marre ovale encerclée par le public. C’est en voix off que le texte de Rivera résonne en langue Nukak, dans la brume et le bruissement de l’Amazonie.

Durant une heure, cette création met en contact nos humanités respectives tout en les transportant. Alors que nous pensions que des Nukak venaient jusqu’à nous, c’est en fait nous qui nous retrouvons ailleurs avec eux.

Au centre du dispositif de la troisième séquence, une projection vidéo axiale au champs de projection conique pivote doucement sur elle-même. Des dessins rupestres se succèdent sur cet écran rond à la manière d’une loupe. Sur les deux côtés, des Nukak vont et viennent sur des balançoires en s’exprimant dans leur langue chantante.

Tout ceci produit par moments des effets de miroir inversé, qui sont baignés par des reflets lumineux dessinant des circonférences dans cet espace improbable. Une série de séquences vivantes mettant le public en relation avec un peuple en court d’extinction, à travers le prisme d’une création théâtrale.

Que peut le théâtre face à la déforestation de l’Amazonie et à toutes ses conséquences ? Donner à voir et à entendre. Montrer, dire et partager, tout en ayant créé. S’en remettre aux émotions nées de ce qui est reçu ici afin que les résolutions puisse survenir là-bas.

*

Le Vortex Nukak a été conçu pour une jauge de cinquante personnes, les douze représentations programmées du 27 au 30 novembre ont vite été complètes.

Mais jusqu’au 18 janvier 2026 il est aussi possible de découvrir Amazônia Créations et futures autochtones, une exposition du musée du quai Branly – Jacques Chirac. On y découvre des objets de rituels et des objets du quotidien des peuples d’Amazonie, mais aussi et surtout plusieurs créations extrêmement fortes d’artistes amazionien(ne)s contemporain(e)s : Denilson Baniwa, Iano Mac Yawalapiti, Tajumã Kuikuro, Uýra Sodoma.

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