FRANCE-AFRIQUE: "TOURNONS LA PAGE"*

«En Afrique comme ailleurs, il n’y a pas de démocratie sans alternance». Tel est le titre du Rapport de la campagne «Tournons la page» sur l’alternance démocratique. La société civile a essayé en vain de faire passer ce message pendant la campagne présidentielle française. Mais l'emprise des réseaux de la Françafrique semble si prégnante qu'elle nous a réduit au silence ou à des banalités.

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Marine Le Pen et Andrea Ngombet du collectif Sassoufit, à l'origine de la rencontre sur les relations Afrique - France. Le 2 mai 2017 à Paris. Thomas SAMSON / AFP

Invité mardi 02 mai à la rencontre «l’Afrique s’invite dans la Présidentielle», je me suis étonnemeent retrouvé dans une salle où certains participants (notamment des organisations en faveur de l'alternance au Congo Brazzaville) étaient ouvertement pro-Marine Le Pen, scandant à la fin de sa brève intervention "Marine Président".

Il aura fallu un certain courage et beaucoup de tact à l'activiste Gabonaise Laurence Ndong et à moi-même pour recadrer le débat en posant sans filet deux questions essentielles à la candidate du Front National:

- Mme Ndong, sur la récente visite de Mme Le Pen au Tchad

- Moi, sur le signe d'allégeance à la Françafrique que Mme Le Pen renvoyait ainsi, notamment aux Africains, après être allée rendre visite dans son village à "l'homme fort" de Djamena, Idriss Déby Itno.

En effet, à l'instar des autres leaders politiques Français, la candidate frontiste se refuse à faire le lien entre la pérennisation des dictatures dans les pays d'Afrique centrale (Cameroun, Gabon, Tchad, Congo Brazzaville, RDC...)  et la désespérance des populations civiles, notamment les jeunes obligés parfois d'immigrer pour échapper non seulement à la répression, mais aussi à un horizon particulièrement bouché par la mal gouvernance chronique de dictateurs protégés par Paris, qui en échange bradent des secteurs vitaux des économies locales à des industriels français.

Bref d'autres candidats à la présidentielle nous avaient déjà fait le même numéro d’équilibriste. Les Africains se sont donc invités au  débat présidentiel français sans y être conviés, constatant malheursement que leurs préoccupations premières étaient soigneusment évitées du fait de l'emprise des réseaux de la Françafrique.

Le choix à hauts risques et non asssumé d'une continuité de la Françafrique

Marine Le Pen et Emmanuel Macron auront ainsi rivalisé de silence pour ne surtout rien dire sur ce sujet controversé de la rélation séculaire entre la France et l'Afrique.  Il pourrait s'agir d'un choix délibéré consistant notamment à ne surtout pas s'encombrer avec une question qui relèvait jusqu'ici de "la continuité" en matière de politique étrangère de la France,  au nom nous dit-on de "la défense de ses intérêts en Afrique", puis de la nécessaire "coopération militaire avec des pays qui luttent contre le terrorisme" …L'aspiration des peuples Africains à l'alternance démocratique, le respect des droits de l'Homme, la conditionnalité de l'aide à la bonne gouvernance pourrraient toujours attendre et passer une fois de plus à la trappe de la realpolitik.

Mais les jeunesses et les sociétés civiles Africaines, l'entendront-elles de cette oreille? Auront-elles encore la patience (la sagesse disent certains) d'attendre le signal condescendant de Paris pour s'affranchir de dictatures trentenaires et entamer la marche vers un développement équilibré? Nous n'avons plus cette patience d'attendre ou d'espérer l'accord de Paris...Le temps presse.

Et cette campagne présidentielle aura peut-être été une occasion de clarification manquée par la France sur un continent noir, où elle a peu à peu perdu la bataille de l'opinion publique. Car elle devra d'une manière ou d'une autre entrevoir un futur harmonieux avec cette nouvelle Afrique… sortant de la logique courtermiste et hégémonique de la Françafrique, pour construire un vrai partenariat d’avenir avec des peuples dont elle est unie par l’Histoire puis entremêlée grâce aux échanges.

 

Joël Didier Engo, Président du Comité de Libération des Prisonniers Politiques (CL2P)

logocl2p
http://www.cl2p.org

 

* Tournons la page "est un collectif des organisations de la société civile africaine et d'Europe. Elle a vu le jour le 15 octobre 2014. Cette date c’est le vingt-septième anniversaire, jour pour jour, de l’assassinat de Thomas Sankara. Et puisque le destin sert parfois royalement certaines causes, dans les deux semaines qui ont suivi la naissance de Tournons la page, le régime de Blaise Compaoré, tombeur de Sankara, est tombé à son tour. "

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