LITTÉRATURE: COMPRENDRE "LE PROBLÈME ANGLOPHONE" AU CAMEROUN

Lire absolument ce texte visionnaire du regretté Mongo Beti,écrivain camerounais ancien exilé politique, pour comprendre la crise anglophone qui fait planer plus que jamais le spectre de la partition au Cameroun. Car nulle part dans le monde un système politique centralisateur et totalitaire n'a su contenir et triompher de l'aspiration à une citoyenneté pleine et entière d'une minorité structurée.

http://mongobeti.arts.uwa.edu.au/issues/pnpa48/pnpa48_01.html#haut

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Le cardinal Christian Tumi: «Il faut que Yaoundé dialogue»

Par Carine Frenk

RFI mardi 24 janvier 2017

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Le cardinal Christian Tumi

  • Notre invité, ce mardi 24 janvier, est le cardinal Christian Tumi. A 86 ans, l’ancien archevêque de Douala au Cameroun, aujourd’hui à la retraite, reste une figure morale. Depuis deux mois, la contestation se poursuit dans le sud-ouest et le nord-ouest du Cameroun, les deux régions anglophones : internet est coupé, plusieurs leaders de la contestation ont été arrêtés, le Consortium des organisations de la société civile anglophone est interdit... comme le mouvement indépendantiste, le SCNC. Des mesures que regrette le cardinal Christian Tumi. Carine Frenk l’a joint à Kumbo, dans le nord-ouest.

« J’essaie de comprendre ce qui se passe, parce que j’ai passé presque quarante ans de ma vie de prêtre au Cameroun francophone et je suis originaire du Cameroun anglophone. Donc, je crois que j’essaie de comprendre les deux côtés… […] La majorité des anglophones veut que l'on retourne au fédéralisme, pas la séparation. Le Cameroun reste un et indivisible. »

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spacer.gif CAMEROUN : LA DEUXIEME GUERRE CIVILE
A-T-ELLE COMMENCÉ ?

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Mongo BETI

Dans le flot de rumeurs qui arrivent du Cameroun anglophone, il est déjà question de victimes, de vague d'arrestations, de grève des commerçants, de renforts de l'armée, de manifestation de lycéens, en un mot de tous les symptômes que pouvait laisser présager la proclamation dont nous publions le texte plus loin.

Précisons bien que, sauf le document publié ci-dessous, mais qui, en soi, est déjà un événement, les prodromes que nous venons d'évoquer n'appartiennent encore qu'au domaine de la rumeur, la presse française et « francophone », qui devrait se hâter de procéder aux enquêtes qu'ils exigent selon la déontologie, gardant comme d'habitude un silence imposé par les moyens que l'on sait.

Nous sommes déjà de toutes façons fondés à claironner quelques-unes des vérités que nous n'avons cessé de marteler ici et dont l'implacable confirmation par l'événement nous soutient à travers la malveillance hypocrite, la haine, les sabotages, les difficultés financières, la solitude de notre combat en tant que media.

Nous avons toujours dénoncé dans la francophonie une entreprise pernicieuse, à la limite d'un engrenage fasciste : ce que les Africains feront de la langue française (ou ce qu'ils n'en feront pas), expliquions-nous, c'est aux Africains seuls d'en décider après en avoir débattu librement et publiquement entre eux, loin de toute contrainte, sans subir aucune mise en condition. [PAGE 2]

Il est arrivé à l'auteur de ces lignes, écrivain de langue française et professeur de français, d'assumer la logique de ce rôle en prenant la défense de la langue française en Afrique, mais dans des assemblées libres, sur lesquelles ne pesait aucune volonté étrangère à l'Afrique – me mettant ainsi, je dois l'avouer, dans l'obligation, par exemple à Brazzaville en 1984, de braver une foule diversement disposée, sinon franchement hostile : n'est-ce pas cela qu'on appelle avoir le courage de ses opinions ?

La francophonie, elle, est tout le contraire de cette aspiration; elle vise à orienter, à influencer, à contraindre les Africains de l'extérieur, et en définitive à les contrôler. Or il n'y a pas de contrôle sans étouffement comme le démontre l'histoire de l'Afrique dite francophone depuis vingt-cinq ans. Instrument de la diplomatie française, la langue française sera nécessairement un facteur d'étouffement, un générateur d'asphyxie, et même un brandon de guerre civile.

En effet, ce qui est en cause depuis bientôt vingt-cinq ans dans la partie anglophone du Cameroun, c'est l'esprit de croisade qui est, à proprement parler, le ressort même de l'aventure francophone. Que disent explicitement les jeunes gens en colère qui ont rédigé cet appel à leurs parents, en forme de déclaration de guerre à Paul Biya ? Qu'on s'obstine à les franciser, qu'on veut à tout prix les arracher à l'emprise des traditions culturelles anglaises, à la langue anglaise, auxquelles, déclarent-ils, ils veulent rester attachés. Discriminations, injustices, provocations quotidiennes, humiliations, sabotages (tiens ! tiens ! nous connaissons cela à Peuples noirs-Peuples africains), rien ne leur est épargné. C'est la guérilla.

Du moins, ce fut la guérilla tant que le protecteur français fut un homme de droite, de Gaulle, Pompidou, Giscard d'Estaing. Rendons-leur justice pour une fois, les présidents français de droite exercèrent leur fonction de protecteur – qui n'était pas facile, reconnaissons-le, sur un peuple qui ne s'est jamais résigné à cette tutelle – avec une réelle prudence. Aux colonies et néocolonies, la droite en a toujours usé avec une prudence qui est en quelque sorte son sixième sens, car la droite a beaucoup d'intérêts matériels, et fort peu d'idéologie. [PAGE 3]

Plutôt que de devoir actionner la mitrailleuse dans des engagements frontaux, on l'a souvent vue préférer jouer au chat et à la souris; elle a souvent intimidé pour éviter de frapper.

On dira ce qu'on voudra, mais dans ce conflit du Cameroun anglophone qui couvait depuis vingt-cinq ans, absorbant des trésors d'énergie que les Camerounais auraient pu investir dans la lutte pour le développement, les protecteurs français de droite, de Gaulle, Pompidou, Giscard d'Estaing ont su éviter l'irréparable.

Le pas est désormais franchi grâce au protecteur socialiste. Les sournois trafiquants d'hier se sont brusquement mués en flibustiers doublés de fanatiques. Les Hervé Bourges, Claude Wauthier, Cornevin, de Rosny, Jean-François Bayart, Decraene et autres Chevrier, chiens enragés soigneusement tenus en laisse auparavant par la droite, ont été brusquement lâchés et se sont rués sur la belle viande rouge du pouvoir tyrannique africain dont ils n'avaient respiré l'ivresse jusque-là que de loin ou dissimulés dans une encoignure obscure.

Avec de Gaulle, Pompidou, Giscard d'Estaing, la francophonie avait été un serpent de mer, sorte de fantôme de mots évoqué de temps à autre pour s'égayer d'une manie de l'Oncle Tom de Dakar; François Mitterrand en a fait une Galatée dont il s'est découvert le Pygmalion.

Le fait est que, avec l'accession au pouvoir en 1982 de Paul Biya, le nouveau dictateur camerounais, poulain des socialistes et de François Mitterrand, commence une accélération significative de la francisation des Camerounais anglophones. A l'évidence, on a décidé en haut lieu de mettre les bouchées doubles, comme si l'on avait estimé avoir enfin les moyens politiques qui avaient manqué auparavant. Qu'est-ce à dire sinon que la mission prioritaire assignée à Paul Biya par François Mitterrand était, entre autres, d'en finir une fois pour toutes avec cette verrue anglophone, ou plutôt cette lèpre sur la face limpide de la francophonie ?

Avec Paul Biya en effet, du moins si nous en croyons la proclamation publiée ci-dessous, non seulement les vexations se multiplient, mais les interventions du négus de pacotille se font plus drastiques : tentative visant à supprimer le baccalauréat anglais resté jusque-là en [PAGE 4] vigueur, exclusion de fait des anglophones de l'Ecole Polytechnique de Yaoundé, réduction autoritaire des cours dispensés en anglais à l'Université de Yaoundé, arrestation du leader anglophone Gorji Dinka détenu depuis sans inculpation, etc.

Si vous voulez être de vrais Camerounais, semble-t-on dire aux anglophones, faites donc comme tout le monde, apprenez le français. En somme, SPEAK WHITE. On a déjà entendu ça ailleurs : on avait cru comprendre alors, en lisant la presse française « de gauche » notamment, que c'était là un acte horrible, un crime d'intolérance dans un monde moderne qui a fait du droit à la différence l'une de ses toutes premières valeurs. Il est vrai qu'à l'époque cette affreuse imprécation était proférée contre les doux agneaux du Québec francophone par la bouche impie des descendants des mécréants venus d'Angleterre. Toujours la perfide Albion !

Quand donc tous ces énergumènes comprendront-ils enfin que c'est précisément de cette manière qu'ils sont en train de tuer le français en Afrique, c'est-à-dire à force d'en faire cet épouvantail d'intolérance agressive, ce symbole de larbinisme bêlant, de censure, d'étouffement des penseurs et des créateurs, ce monde du silence où ne retentira bientôt plus que la langue de bois des dictateurs de fer dans les rituelles conférences au sommet franco-africaines présidées par François Mitterrand.

L'agression linguistique va en effet de pair avec la violence de l'oppression politique dont elle est l'une des faces, comme on le voit bien avec l'exemple du Cameroun, où arrestations, détentions sans inculpation, exécutions secrètes se poursuivent comme aux plus beaux jours du règne d'Ahidjo.

On pouvait espérer que François Mitterrand, protecteur de gauche assumant l'héritage de prédécesseurs de droite qu'il n'avait manqué aucune occasion d'épingler, aiderait les Camerounais à se réconcilier, à réaliser ce pluralisme qu'il a toujours proclamé inséparable de la démocratie et du bonheur des peuples en Europe, en Amérique latine...

Le protecteur de gauche s'est révélé plus malfaisant encore.

Comme nous l'avons toujours dit ici, surprenant les uns, révoltant les autres par l'audace de notre réflexion, [PAGE 5] l'ennemi des Noirs n'est pas vraiment à droite, contrairement à l'opinion commune, mais bien à gauche : c'est en tout cas ce que nous a enseigné notre expérience de huit longues années à Peuples noirs-Peuples africains. De 1978 à 1981, soit pendant trois longues années, Giscard d'Estaing que nous traînâmes dans la boue au moins à l'occasion de l'affaire des diamants, nous laissa publier notre revue, non par générosité ni pour respecter la règle démocratique, mais simplement parce qu'il n'entendit sans doute jamais parler de nous : dans son monde, on ne s'abaisse pas à lire une publication de nègres. S'intéresser aux nègres est un sentiment de mauvais aloi, une tare que l'on dissimule. A peine élus, les socialistes, au contraire, nous suggérèrent d'abord de renoncer à publier Peuples noirs-Peuples africains pour rejoindre Notre Librairie ou Recherche, Pédagogie et Culture. Notre refus méprisant suscita une série d'agressions sournoises qui culmina avec l'affaire Elundu Onana que nos lecteurs connaissent maintenant fort bien. La spécialité de la prétendue gauche française, c'est de vouloir phagocyter les Africains; la gauche est cannibale.

A bien y regarder, la droite, qui s'est définitivement enfermée dans les certitudes du passé, se contente de nous ignorer superbement; même quand elle nous assassine, expulse, insulte, outrage, rejette brutalement, c'est toujours une façon de nous ignorer.

Les démagogues pressés de faire carrière sur le tapis volant des grands sentiments, cette engeance dangereuse par sa versatilité, trotskyste la veille d'aller en coopération à Libreville, partisan de Le Pen deux ans plus tard au retour, eh bien ils sont à gauche. A gauche aussi ces personnages irritants qui se persuadent qu'ils ont escaladé les sommets de l'anti-racisme parce qu'ils viennent de serrer la main d'un nègre. A gauche encore cette foule de forcenés, voyous, aventuriers, gangsters avortés qui n'ont pas trouvé d'autre voile pour déguiser leur haine de l'homme noir que de s'ériger en son protecteur – qui verrait un déguisement dans des proclamations si généreuses, hein ? La maladie est plus fréquente que l'on ne croit.

Tout cela forme, avec les gens sincères qu'il ne faut tout de même pas oublier, une étrange nébuleuse où [PAGE 6] Dieu lui-même hésiterait à reconnaître les siens. Et l'homme noir donc !

La proclamation des étudiants camerounais anglophones se termine tout naturellement par une revendication politique majeure à laquelle souscriront tous les Camerounais qui n'appartiennent pas au camp des corrompus : l'élaboration d'une nouvelle règle du jeu, d'une nouvelle constitution dont le respect, cette fois, serait garanti par la libre circulation des hommes, des informations, des témoignages indépendants; en effet comment mettre fin à l'agression linguistique sans abattre le négus de plastique qui en est l'instrument ?

Une seule solution désormais, disent les étudiants anglophones camerounais : l'élaboration d'une nouvelle Constitution. Sinon, c'est le bain de sang.

La balle est donc dans le camp de Paul Biya et de ses mentors. Il peut encore démissionner de son propre gré : la rupture avec la dictature et l'arbitraire serait alors pacifique; au lieu de s'étriper pour le compte d'Elf-Erap, les Camerounais iraient aux urnes pour élire une assemblée constituante, comme ils l'ont demandé en vain en 1960. On se retrouverait en quelque sorte sur la case départ. Vingt-cinq ans de dictature sanglante n'auraient donc été qu'une sinistre parenthèse.

Mais Paul Biya peut-il se résoudre à démissionner alors qu'on lui chuchote sans répit de la coulisse : tiens bon ! tiens bon ! qu'as-tu à craindre ?

Qu'a-t-il à craindre en effet ? Le jour où la situation lui deviendra vraiment intenable, il n'aura qu'à bondir dans son Boeing personnel, toujours sous pression, prêt au décollage, pour se réfugier dans sa splendide villa de la Côte-d'Azur, voisine de celle de son prédécesseur. Quant à son compte à numéro dans une banque suisse, tous les Camerounais savent qu'il est déjà bien garni; au Cameroun, tout se sait finalement, malgré la censure.

Mongo BETI

 

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© DR

Né au Cameroun, Mongo Beti (1932-2001), romancier renommé (Ville Cruelle, Le Pauvre Christ de Bomba, Mission terminée, Le Roi miraculé, Remember Ruben, Perpétue, La ruine presque cocasse d'un polichinelle, Trop de soleil tue l'amour, Branle-bas en noir et blanc), essayiste engagé (Main basse sur le Cameroun, La France contre l'Afrique), enseignant, libraire et éditeur, fait partie des plus grands écrivains africains. En exil pendant plus de 30 ans en France, il a milité toute sa vie durant pour la libération des peuples noirs et la fin de l'inique pacte colonial. Violemment censuré en 1972 par les gouvernements français et camerounais pour son essai Main basse sur le Cameroun aux éditions Maspero, Mongo Beti est demeuré jusqu'au bout un combattant visionnaire en dénonçant sans relâche les ingérences étrangères prédatrices en Afrique.

"Et pendant cinquante ans, il s'exprime sans cesse, envers et contre les censures multiformes, et dans un style alerte, percutant. Chez cet écrivain contestataire par excellence, la charge subversive des écrits et le tranchantdes prises de position s'allient généreusement au charme de son lyrisme.
Il y a en lui comme un mélange de Socrate par l'élévation de l'esprit, de Voltaire par l'effronterie à l'égard des pouvoirs institués, de Sartre par le militantisme impertinent, et de Césaire par la lutte anticoloniale en vue de l'émancipation du monde noir."


André Djiffack

 

Cameroun, Crise anglophone: "LA RÉPUBLIQUE EN HAILLONS"

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Par Achille Mbembe, historien et politologue camerounais

Paul Biya, président de la République du Cameroun est au pouvoir depuis bientôt 35 ans. Tout comme Robert Mugabe au Zimbabwé, il entretient le secret - qui au fond n'en est pas un - de mourir au pouvoir, voire de gouverner à partir de l'outre-tombe.

À l'heure où nous écrivons, le satrape de Mvomeka est rattrapé par la sénilité. Et - une fois de plus, secret public - par la maladie. Qu'importe! Il ne partira pas de son propre gré. Que ceux qui cherchent à le déposer viennent donc le défenestrer!

Pourquoi s'obstiner alors que plusieurs pans du mur commencent à tomber? Que peut-il encore réaliser au soir d'une vie facile et absorbée par les plaisirs qu'il n'a guère pu accomplir au cours de 34 ans de pouvoir absolu? À la vérité, strictement rien. L'avenir du premier gérontocrate se conjugue désormais au passé et il n'y a rien que quiconque puisse faire par rapport à ce cours naturel des choses.

Il laissera derrière lui une petite bombe à retardement. Trente-quatre ans de gouvernement par l'inertie et la négligence ont fini par produire les conditions nécessaires pour l'émergence sur le flanc septentrional de l'un des mouvements terroristes les plus meurtriers de l'heure - un mélange de Sentier Lumineux, d'apoplexie soit-disant islamiste et de nihilisme tropical.

À quoi s'ajoute le lent pourrissement dans la région anglophone. Pris la main dans le sac, le régime de Yaoundé et ses affidés veulent faire croire qu'il s'agit d'un conflit récent fomente par des voyous eux-mêmes manipulés par des forces externes. Il n'en est rien. Le feu couve sous la cendre depuis le milieu des années 1960.

L'idée de la réunification du Cameroun dans ses frontières allemande est née en même temps que le mouvement nationaliste camerounais. Avec l'indépendance et le refus d'intégrer l'Union Française, elle fut la pierre angulaire du nationalisme upeciste. À trois reprises et défiant toutes sortes d'obstacles administratifs, Ruben Um NYOBE défendit cette idée devant la Commission de Tutelle de l'ONU, au prix de maints quolibets et menaces proférées par les 'descendants' d'Aujoulat qui tiennent en main les rênes du pays depuis 1958.

Quand Ahidjo entreprend son petit chemin de Damas après avoir été installé au pouvoir par la France, c'est pour littéralement faire main basse sur une région que l'on soupçonne déjà a l'époque d'abriter du pétrole. La réunification en 1961 ne s'inscrit donc pas dans un véritable projet de 'décolonisation' comme l'avait voulu l'UPC. Elle est un instrument pour parachever la francisation d'un territoire, le seul en Afrique sub-saharienne, ou la revendication de l'indépendance était la plus soutenue et la plus radicale.

Il faut relire les textes de Bernard Fonlon, le théoricien du bilinguisme, pour se rendre compte de la manière dont le régime Ahidjo entreprit des le départ de vider de son contenu le projet de réunification. Et d'ailleurs quand, en 1972, après avoir fait exécuter Ernest Ouandie et ses compagnons et déclaré la victoire contre le mouvement nationaliste, il organise le pseudo-referendum devant consacrer l'unité du pays, les électeurs dans la zone anglophone n'ont de choix qu'entre un bulletin 'oui' et un bulletin 'yes'.

Le satrape de Mvomeka ira plus loin encore en supprimant le nom République unie qu'il remplacera par République tout court / ce terme galvaudé, qui suscite désormais les ricanements des nouvelles générations d'anglophones pressés d'en finir avec cette comédie qui n'a que trop duré.

Qui pourrait le leur reprocher? Humiliations et indignité, ils en savent quelque chose, traités comme ils l'auront été au cours du demi-siècle qui vient de se passer!

Que, pour se libérer de ce qu'ils nomment la domination francophone, ils puisent dans le lexique colonial britannique peut prêter à sourire. Mais tel est le langage auquel ils ont été acculés et pour l'heure, c'est le seul susceptible de rallier le plus grand nombre.

Pour éviter la sécession, il faudra procéder à une refonte radicale de l'état. Celle-ci passe par une forme ou une autre de fédéralisation des pouvoirs. Un tel projet fédéral ne devra pas seulement s'appliquer à la zone anglophone. La répartition actuelle des provinces pénalise bien d'autres ensembles. C'est le cas de l'ancienne Sanaga Maritime, une région qui continue de payer le prix de sa participation à la lutte pour l'indépendance.

Mais il y a quelque chose de spécifique à la zone anglophone qui devra être constitutionnalisé.

La création récente d'une Commission dite du bilinguisme est de la poudre aux yeux! On ne fera pas l'économie de la réforme radicale de l'état. Comme toujours, le satrape prétend apporter une solution bureaucratique à un problème politique de très grande envergure. Ce faisant, il ne fait que reporter les échéances. Évidemment lorsque la bombe à retardement détonnera, il ne sera plus là. Du moins pense-t-il.

La fédéralisation du pouvoir doit aller de pair avec une véritable décolonisation de celui-ci. Cette décolonisation est à la fois économique et culturelle. Économique dans le sens où elle implique, entre autres, l'abolition du Franc CFA. Culturelle dans le sens où elle implique la mise sur pied d'un véritable projet de société multiculturelle et conviviale, respectueuse des minorités et engagée à abolir le sexisme et à prendre enfin au sérieux les questions de mémoire.

Achille Mbembe, historien et politologue camerounais

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