France: que leur déchéance ne soit pas la nôtre, ni celle des autres...

À l’évidence nous assistons ici à l'une des plus graves entorses au droit du sol en France...entreprise par un Président élu majoritairement par des personnes de sensibilité progressiste. Il faudra parfois avoir survécu après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris pour voir cela: la vraie apothéose des obscurantistes qui ont ôté les vies innocentes.

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"Tous Français jusqu'à la déchéance"...Indépendamment ou avant celle-ci, prévaudra désormais une rupture constitutionnelle d'égalité entre les Français de souche et les Français d'origine étrangère.

Il sera de la sorte ô combien difficile de convaincre nombre de jeunes français de parents ou grands parents étrangers - notamment dans les quartiers dits difficiles - qu'ils ne sont pas uniquement des "Français sur papiers"' comme ils ont coutume de dire...

Car à l'instar de ce qui prévaut dans les sociétés ségréguées, cette mesure a le mérite (pour peu qu'on lui en trouve un) de la clarté discriminante. Puisqu'elle vient officiellement replacer chaque citoyen Français à la place que lui assigne la constitution. 

Il y aura ainsi désormais des Français à part entière et des demi-Français.

Et gare à celles et ceux qui ne l'auront pas entériné et continueraient - sans nourrir la moindre haine de la France, ni le moindre complot terroriste contre elle - de se bercer d'illusions fraternelles. Mesdames et Messieurs les Français binationaux, la Liberté peut-être, mais l'Égalité et la Fraternité ne vous ont en réalité jamais concernées. C'est ce qui vient solennellement de vous être signifié.

En effet comment comprendre qu'on puisse de fait considérer une catégorie de citoyens d'un pays comme des terroristes potentiels? Si derrière cette annonce, ne remonte pas à la surface sur fond d'émotion collective ce bon vieux tropisme racialo-civilisationnel, auquel nombre de dirigeants politiques de la Patrie des Droits de l'Homme semblent avoir du mal à se départir.

Et j'arrête-là, précisément pour ne pas être assimilé à un naïf gauchiste, voire à un sympathisant du terrorisme...parce qu'on ne sait jamais. Au moins les initiateurs de cette révision constitutionnelle auront-ils été suffisamment avertis dans cette "déchéance" du danger représenté par ce "symbole" réactionnaire et identitaire pour la cohésion nationale française. Car elle pourrait davantage aggraver ce "mal être français" qu'ils disent vouloir traiter avec la stigmatisation bi-nationale et ethnique d'une catégorie de Français. 

Il appartient à ces Français de seconde zone de veiller à ce que la déchéance brandie comme une menace républicaine contre eux, ne soit précisément jamais la leur, ni celle des autres.

À l’évidence nous assistons ici à l'une des plus graves entorses au droit du sol en France...entreprise par un Président élu majoritairement par des personnes de sensibilité progressiste. Il faudra parfois avoir survécu les attentats du 13 novembre 2015 à Paris pour voir cela: la vraie apothéose des obscurantistes qui ont ôté les vies innocentes.

Quelle infamie!

Car poser la double nationalité comme le problème majeur, à l'origine notamment des attentats du 13 février 2015 qui ont endeuillé des Français (de toutes les origines), dont certains originaires d'autres zones géographiques de la planète ...relève ou de l'enfermement identitaire, ou de la bêtise crasse d'une classe politique qui ne veut plus penser, rivée qu'elle est aux slogans populistes d'une extrême droite conçue comme l'adversaire de choix pour un second tour de l’élection présidentielle.

À ce petit jeu, l'actuel exécutif Français perdra dans tous les cas de figures, parce que les électeurs du FN préféreront toujours l'original à la copie.

Mais il faut être particulièrement cynique pour laisser entendre à une certaine opinion publique française transie de peur, que des gosses nés en France de parents ou de grands parents étrangers se sont égarés dans le terrorisme fondamentaliste parce qu'ils jouissaient d'une double nationalité. Alors même que nombre d'entre-eux n'ont jamais mis un pied dans ces pays dits d'origine, qui pour certains comme en Afrique du Nord ne reconnaissent d’ailleurs pas souvent la double nationalité, et s'opposeront inévitablement à toute extradition sur leur sol de terroristes français.

À moins alors que l'apatridie non assumée soit en réalité l'impasse dans laquelle la Patrie dite des Droits de l'Homme veut désormais assigner certains de ses "bi-nationaux", en contravention avec sa propre loi fondamentale et le droit international.

Quelle grande avancée!

 

Joël Didier Engo

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Déchéance de nationalité

Dominique Sopo : «Monsieur le Président, vous n’avez pas honte ?»

Par Dominique Sopo, Président de SOS Racisme —Libération 27 décembre 2015 

 

Dominique Sopo : «Monsieur le Président, vous n’avez pas honte ?» Illustration Marc Abel.Picturetank

Le président de SOS Racisme dénonce le cynisme de François Hollande, qui utiliserait cette mesure pour se faire réélire en 2017.

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    Dominique Sopo : «Monsieur le Président, vous n’avez pas honte ?»

Monsieur le Président, au lendemain des attentats du 13 Novembre, vous faisiez une annonce stupéfiante devant le Congrès : vous proposiez une mesure venue de l’extrême droite, celle d’inscrire dans la Constitution l’extension des cas ouvrant la voie à la déchéance de la nationalité. Quelques semaines plus tard, la raison, la morale et les rapports de force politiques semblaient devoir conduire à l’abandon de cette mesure. Finalement, contre l’idéal républicain, contre votre parti et contre votre parcours, vous avez décidé de faire figurer cette annonce indigne dans un projet de loi portant réforme de la Constitution. «Vous n’avez pas honte ?» serais-je tenté de vous demander, alors que vous venez d’offrir le troisième tour des élections régionales au FN. Question à vrai dire inutile, puisque la réponse est à l’évidence négative. Je me contenterai donc de mettre en exergue le cynisme de votre comportement, cynisme qui vous situe bien loin de la demande de rénovation des pratiques politiques qui s’est exprimée à l’occasion des élections régionales. J’insisterai d’emblée sur un point : dans cette histoire, vous avez suscité une demande de régression, que vous chevauchez aujourd’hui, sondages à l’appui. Bref, vous ne répondez pas à une demande qui émerge du corps social. Vous configurez celui-ci de façon à lui faire exprimer une demande qui ne préexistait qu’à l’état marginal avant que vous ne la fassiez vôtre, avec toute l’autorité et la solennité de la parole présidentielle. C’est ce que fit la droite sarkozyste au pouvoir en 2007 en proposant d’instaurer des tests ADN afin de jeter la suspicion sur le regroupement familial. C’est ce que fit Nicolas Sarkozy en plein été 2010, lorsqu’il proposa dans son funeste discours de Grenoble d’étendre la déchéance de nationalité aux binationaux. C’est ce que fit, à la même occasion, Sarkozy lorsqu’il transforma la question Rom en abcès de fixation, alors que jusqu’à ces mots présidentiels, tout le monde s’en fichait. Le cynisme se lit également dans cette manipulation des peurs et des arguments que vous laissez le soin à d’autres d’entreprendre dans le débat public.

La déchéance de nationalité protégerait les Français par son effet dissuasif ? Non, puisque nul ne peut ignorer que les terroristes jihadistes capables de se faire exploser n’ont cure de leur nationalité, qu’elle soit française ou autre. La mesure existe déjà et il ne serait donc pas grave de l’étendre ? C’est pourtant un argument que vous contestiez vous-même en 2010, aux côtés de SOS Racisme, considérant qu’elle accréditait l’idée selon laquelle il existerait deux catégories de Français : ceux de souche et ceux de papier. Refuser cette réforme serait faire preuve de tendresse, de naïveté ou de complicité envers les terroristes ? Cet argument me fait penser à ceux utilisés sur le rétablissement de la peine de mort pour les assassins d’enfants et de policiers. Des terroristes qui auraient une autre nationalité et ne méritant plus de rester français pourraient être expulsés vers le pays de cette autre nationalité qu’ils auraient choisie ? Ce serait tromper les Français sur deux points. D’abord, beaucoup de binationaux ne le sont pas par choix mais en vertu d’une décision de leurs parents ou en raison de lois liées au pays de naissance de ces derniers (un enfant né d’un père marocain est ainsi nécessairement considéré comme marocain par le Maroc). Par ailleurs, si la France se débarrassait de ses terroristes vers le Maghreb ou l’Afrique subsaharienne, accepterions-nous, par parallélisme des formes, d’accueillir des terroristes déchus de leur nationalité - par exemple malienne - et néanmoins français ? Si la réponse est non, cela ressemble furieusement à une attitude coloniale en vertu de laquelle nous nous arrogerions le droit unilatéral d’envoyer vers des pays déjà déstabilisés par le terrorisme des personnes qui rêvent d’y commettre à nouveau des attentats. Si la réponse est oui, on se demande bien ce que nous aurions gagné en termes de sécurité à un échange de terroristes.

Il fallait, nous dit-on aussi, maintenir cette mesure afin de «respecter la parole présidentielle» prononcée devant le Congrès. Mais votre parole n’est pas infaillible et l’argument eut été plus convaincant si cette parole avait été respectée sur le droit de vote des étrangers, sur la lutte contre les contrôles au faciès, sur la mise en place d’une politique antidiscrimination ou sur la priorité donnée à la jeunesse. Ce non-respect de la parole présidentielle sur les sujets ayant trait à l’antiracisme me permet d’évoquer une autre facette de ce cynisme. Depuis 2012, votre bilan en matière d’antiracisme est désespérément vide, en dehors de quelques discours épars, anecdotiques et circonstanciels qui ne peuvent masquer le silence et l’inaction que vous avez choisi d’appliquer à ce champ de l’action publique. Et donc, non content de ne pas avoir fait progresser l’égalité dans notre pays, voici que vous enclenchez à la fin de votre mandat une dynamique opposée. Car, pour l’avoir vous-même déjà exprimé, vous ne pouvez ignorer deux conséquences de l’acte que vous avez posé. Premièrement, vous ouvrez la voie à une extension sans fin des cas pouvant conduire à la déchéance de la nationalité. Deuxièmement, vous livrez en pâture, à travers le sujet des binationaux, les personnes d’origine immigrée à la vindicte réactionnaire contre laquelle la grande majorité de vos électeurs attendaient que vous vous éleviez.

L’année 2015 et son lot d’attentats ont durement éprouvé la cohésion nationale. C’était l’objectif essentiel des jihadistes. Les personnes d’origine étrangère et de culture musulmane ont été profondément déstabilisées par ces équipées sanglantes, d’autant qu’elles se déroulèrent dans un pays où la parole raciste s’est libérée et où le thème de la «remigration», c’est-à-dire l’expulsion massive des étrangers et de leurs enfants, crée des inquiétudes souvent indicibles sur la réversibilité de la nationalité française. Cette déstabilisation a néanmoins été exprimée à maintes reprises. Je ne parle pas ici des expressions perverses qui ont pu fleurir sous l’impulsion de personnages tels que Tariq Ramadan. Je parle de cette cohorte d’attitudes singulières, issues de personnes qui n’osaient pas se rendre aux manifestations de janvier par peur des regards qui se porteraient sur elles ou qui, au lendemain du 13 Novembre, accablées de honte, baissaient la tête dans le métro afin d’échapper à des regards de désapprobation. Ces personnes attendaient que Marianne les embrasse sur le front. C’est une gifle qu’elles reçoivent de votre part. Et tout ça pour quoi ? Là est l’ultime cynisme de votre annonce. Cette modification de la Constitution dans un sens régressif et stigmatisant poursuit un seul but : votre réélection en 2017. C’est par calcul électoral qu’il vous a semblé judicieux de poser cette équation : je perdrai des voix sur ma gauche mais, en étouffant Sarkozy, j’en gagnerai tellement à droite que le bilan sera globalement positif. Autant le dire tout net : votre destin personnel importe bien moins que la vivacité des valeurs républicaines, protégées par une Constitution qui ne saurait souffrir de manipulations opérées à des fins privées.


Avalanche de réactions contre la déchéance

À quelques jours du réveillon, c’est un mets qu’une partie grandissante de la gauche ne parvient toujours pas à digérer. Confirmée mercredi par le Premier ministre, Manuel Valls, la décision d’étendre la déchéance de nationalité aux binationaux nés sur le sol français continue de provoquer des remous dans les rangs socialistes. Dans le Journal du dimanche, c’était au tour d’un des représentants de la gauche du PS, Benoît Hamon, de donner de la voix contre cette mesure «d’extrême droite», suceptible de provoquer «un schisme au sein du peuple de gauche, mais aussi dans la communauté nationale». En cause : l’établissement «d’une distinction entre deux citoyens de naissance, suivant, qu’ils sont binationaux ou non». Une question «de valeur et de conscience» qui va «bien au-delà du débat gauche-droite». Dans le même journal, de façon moins attendue, c’est un proche de François Hollande, Julien Dray, qui est monté au créneau. «Je ne m’explique pas [cette décision]», déclare le cofondateur de SOS Racisme, qui considère que «la France a mieux à faire que de se quereller sur une mesure dont tout le monde sait qu’elle n’est d’aucune efficacité, même symbolique, contre le terrorisme». En fin de journée, dimanche, c’est même l’ancien Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, qui a réagi sur Twitter : «Si la France est «en péril de paix», alors ne la divisons pas davantage !» Avec ce hashtag : #égalitédetouslesFrançaisdevantlaloi. «Péril de paix» ? Une allusion à une déclaration de Manuel Valls (qui citait l’historien Pierre Nora), pour justifier la décision du Président. Et qui estime, lui, qu’«une partie de la gauche s’égare au nom de grandes valeurs, en oubliant le contexte». Dans nos colonnes, nouvelle réaction - virulente - contre cette mesure, celle de Dominique Sopo, l’actuel dirigeant de SOS Racisme.

Dominique Sopo Président de SOS Racisme

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