Cameroun, catastrophe ferroviaire d’Éséka: la vérité, toute la vérité, que la vérité

Si le premier rapport d’expert rendu parmi les quatre commandés par la justice camerounaise, conclut de manière ponctuelle et circonstancielle à la «responsabilité totale et entière» de la société ferroviaire Camrail (Groupe Bolloré), il nous semble prématuré de tirer des conclusions définitives sur un drame qui requiert l'établissement de toutes les responsabilités, y compris gouvernementales.

Mediatrap: Bolloré, un train d'avance sur les scandales

Mediatrap : Bolloré, un train d'avance sur les scandales © Mediapart


Retour sur l’accident du train Yaoundé-Douala, qui a causé la mort de 79 personnes au Cameroun à l’automne dernier. Un sujet traité comme il se doit par les médias de Vincent Bolloré...

ACCIDENT FERROVIAIRE D'ESEKA , les camerounais attendent le rapport de la commission YANG .

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Le premier ministre avait jusqu'au 23 novembre 2016 pour remettre ce rapport.

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Par Merlin Richard Mefinza Tchinda

Qui a fait quoi ? Qui devrait faire quoi ? Qui a failli où ? Comment en est-on arrivé là ? En attendant les résultats des trois enquêtes diligentées par la justice (pour sept jours à compter du 22 octobre), le chef de l’État (à livrer dans 30 jours à compter du 25 octobre) et le groupe Bolloré, la rédaction revient sur les rôles et missions manqués des divers acteurs en amont en aval du drame.

Depuis le 21 octobre 2016, le Cameroun porte le deuil des passagers du train 152 qui a déraillé à Eséka, causant la mort de plusieurs dizaines de personnes, selon des chiffres officiels (un peu plus de 79 pour le moment). Alors que les secours continuent de sortir les corps des quatre wagons qui ont atterri dans le ravin, la polémique enfle de plus en plus sur les responsabilités. Entre le gouvernement, englué dans une communication aux positions contradictoires et Camrail qui soutient avoir respecté toutes les procédures pour engager la locomotive qui volait au secours des voyageurs en détresse à cause de l’axe lourd coupé en deux à Manyaï, le peuple tient à trouver ses coupables. En attendant l’issue des trois enquêtes en cours: une politico-administrative diligentée par Paul Biya lui-même, placée sous la coordination du Premier ministre, une judiciaire menée par les procureurs de la république près le tribunal d’Eséka et du tribunal de Grande instance du Mfoundi (Yaoundé), et une enquête interne à Camrail menée par le groupe Bolloré, concessionnaire du chemin de fer camerounais. Mais la rédaction essaie à sa manière d’établir les implications des différents acteurs en fonction de leurs territoires de compétence.

 

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Paul Biya: Etranger chez lui-même

La constitution du Cameroun fait de Paul Biya le responsable de la marche du pays. L’homme est ainsi responsable devant la nation. En raison de ce qu’il est le choix de la majorité à travers le suffrage universel direct. Mais l’homme de 84 ans qui est au pouvoir depuis 34 ans, est constamment parti du pays. Malgré les tribulations du gouvernement à tenir les promesses que l’Homme du 06 novembre a faites à ses gouvernés pour se faire "réélire" en 2011, le capitaine n’a pas changé. Et au moment où survenait le double-drame du Nyong-et-Kelle, le président de la république purgeait son 34ème jour à l’étranger. Parti le 18 septembre pour l’Assemblée générale des Nations unies, Paul Biya avait quitté Washington après le sommet, pour une direction officiellement inconnue.

Responsable devant la nation, l’homme assiste passivement aux hécatombes sur le triangle de la mort que constituent les axes Douala-Yaoundé, Yaoundé Bafoussam et Bafoussam-Douala depuis de longues années. Distant de son peuple, le chef de l’Etat n’a que rarement emprunté les routes de son pays, si ce n’est lorsqu’il se rend dans son village Mvomeka, à quelques deux cents kilomètres dans le sud du pays. Pour le reste, l’homme pour qui, «tant que Yaoundé respire, le Cameroun vit», reste coupé de la réalité de son pays, et vit cloitré derrière les murs du Palais de l’Unité à Yaoundé. Se faisant représenter à toutes les cérémonies festives comme funestes touchant à la vie de son pays. Laissant le libertinage à chacun de ses «esclaves», de gérer à sa convenance son secteur.

 

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Edgard Alain Mebe Ngo’o: Ponce-Pilate se mue en Narcisse, hélas!

Le ministre des Transports est la cible de la plupart des flèches dirigées contre le gouvernement. Si Edgard Alain Mebe Ngo’o peut à juste titre être le dépositaire d’une parcelle de pouvoir dans le secteur aujourd’hui sinistré, il reste que l’homme, mû par un esprit du «m’as-tu vu», a ravi la vedette à son collègue des Travaux publics, dès la survenue de l’incident de Manyaï. C’est que, Bad Boy a négocié, selon des sources dignes de foi, pour être l’invité du journal parlé de 13h du poste national de la Crtv ce jour-là. Pour parler de la réaction gouvernementale face à l’effondrement de la chaussée sur l’axe lourd Douala-Yaoundé, à Matomb ; mais surtout démentir l’information d’un déraillement du train. Il faut paraître comme le plus engagé face à la triste situation des populations. Sur un terrain où le collègue est principalement interpellé. Mais Bad boy restera sourd à toute idée contraire. Et pourtant, au moment même où il intervient en direct, le drame vient d’avoir lieu. «Un haut responsable de la Crtv lui a même confirmé à la fin de l’interview, qu’effectivement il y a déraillement ; mais il a toujours nié», soutient une source crédible. Il faudra revenir au journal de 17h pour se rattraper. Entre temps, de l’eau a coulé sous le pont. Et Mebe Ngo’o l’a payé. Le Mintransports a échappé de justesse à un lynchage à Eséka, selon un témoin de la scène. Des mécontents ne supportant pas que l’homme «se moque des Camerounais dans le malheur». Convaincus que le Mintransports connaissait l’information au moment de l’interview.

Pis, au fil de ses sorties, Mebe Ngo’o multipliera ses gaffes. Après avoir déclaré avoir instruit Camrail d’augmenter ses capacités, l’homme fera marche arrière. «Au niveau du transport ferroviaire, la capacité du train a été significativement renforcée. Les trains N°152 de 10h25 en provenance de Yaoundé et à destination de Yaoundé, et N°153 de 14h45 en provenance de Douala et à destination de Yaoundé ont été équipés de huit voitures supplémentaires qui ont donné une capacité additionnelle de 680 par train, soit au total 1336 places. J’ai prescrit à la Camrail, compte tenu de la gravité de la situation, de mettre en œuvre des mesures spéciales additionnelles pour accroitre la capacité de ces trains», annonçait-il à 13h. Et à 17h, ceci : «la décision d'ajouter le nombre de wagons a été prise en interne par la société Camrail». D’ailleurs, «si Camrail a augmenté les capacités des trains, c’est que techniquement, c’était faisable. Je ne suis pas technicien», s’en dédouane-t-il. Lui qui s’est mué en organisateur du travail gouvernemental dans cette crise : rendant publique les actions menées et à mener par les autres acteurs (Mintp, Dgsn, Camair-co, etc.).

Merlin Richard Mefinza Tchinda

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 Quelques uns des disparus lors de la catastrophe ferroviaire du 21 octobre 2016 au Cameroun

 

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Cameroun, catastrophe ferroviaire d’Éséka: la vérité, toute la vérité, et rien que la vérité

Le Comité de Libération des Prisonniers Politiques (membre du collectif Éséka pour un Cameroun Nouveau) prend acte de la publication du rapport d’expertise commis par l’expert ferroviaire Benoît ASSIGA, après les indiscrétions de l’hebdomadaire Jeune Afrique, sur la catastrophe ferroviaire d’Éséka le 21 octobre 2016.

Si ce premier rapport d’expert rendu parmi les quatre commandés par le Procureur général près la Cour d’appel du Centre chargé de l’enquête, conclut de manière ponctuelle et circonstancielle à la «responsabilité totale et entière» de la société ferroviaire Camrail dans le déraillement du train intercités reliant Yaoundé à Douala le 21 octobre 2016, entreprise qui selon M. ASSIGA connaissait «l’existence de graves dysfonctionnements dans 13 des 17 voitures formant le convoi», il nous semble prématuré de tirer des conclusions définitives sur un drame qui a coûté la vie officiellement à 79 personnes, sans compter les centaines dont les familles sont toujours sans nouvelle. Pourtant la Présidence de la République reste étrangement muette sur le sujet, alors même que le rapport commis par la commission gouvernementale mise sur pieds par décret le 25 octobre 2016 et présidée par le premier ministre Philémon Yang aurait été remis au Président Biya dans le délais des 30 jours impartis.

C’est l’occasion de rappeler que notre collectif veillera à la manifestation de la vérité, de toute la vérité, puis à l’établissement de l’échelle des responsabilités dans ce drame. Car nous ne pouvons nous suffire de rapports d’experts publiés isolément, précédés d’indiscrétions journalistiques, dans but de préparer l’opinion publique à l’idée d’une seule et unique «responsabilité totale et entière», quand bien même celle-ci découlerait de «défaillances techniques connues de longue date».

C’est la raison première de la plainte que nous avons déposée le 01 décembre 2016 devant le Tribunal de Nanterre en France, enregistrée depuis sous le numéro 16342000265 et confiée à la section financière. Nous y visons des faits d’homicides involontaires, de blessures involontaires suivies d’incapacité de travail, de blessures involontaires sans incapacité de travail, de non assistance à personnes en danger et de mise en danger de la vie d’autrui par violation manifestement délibérée d’une obligation particulière de sécurité et de prudence imposée par la loi et le règlement. En mettant en cause plus spécifiquement la gouvernance du secteur du transport ferroviaire par l’État du Cameroun, notre action judiciaire tend à déterminer les conditions dans lesquelles – en violation notamment des principes d’égalité et de transparence dans les marchés publics – la Régie Nationale des Chemins de Fer Camerounais a été privatisée, la concession renouvelée, et certaines obligations à la charge du concessionnaire manifestement méconnues, ainsi que les conducteurs de train de la CAMRAIL l’ont régulièrement dénoncé. Car si l’état des voitures accidentées a été effectivement de tout temps considéré comme impropre à garantir la sécurité des transports, nous devons rechercher les conditions d’acquisition de ces wagons, les protagonistes des transactions, et les raisons de l’exécution de ses missions de service public par le concessionnaire, avec des voitures mettant continuellement en danger la sécurité du personnel et des utilisateurs du train camerounais.

L’objet de la plainte consiste enfin de déterminer les raisons pour lesquelles, malgré une politique QHS (qualité hygiène et sécurité) et une politique de RSE (Responsabilité Sociale d’Entreprise) axées sur la sécurité et le développement durable, et intégrées au niveau du Groupe Bolloré, ainsi que le contrôle exercé à hauteur de 77% par ce groupe sur sa filiale Camerounaise, les errements déplorés notamment par l’expert ferroviaire, qui ont rendu possible l’accident d’Éséka, ont finalement pu se produire.

Il faudra que la vérité se manifeste, toute la vérité, sur les circonstances certes de la catastrophe; mais aussi que les victimes obtiennent la réparation intégrale de leur préjudice, que les manquements survenus au cours du démantèlement du patrimoine national camerounais soient sanctionnés. Ainsi commencerons-nous peut-être modestement à discipliner les agissements de certaines multinationales dans notre pays et au-delà.

Voilà pourquoi notre collectif ne peut pas se contenter ou se suffire de tels rapports circonstanciels.

Le Comité de Libération des Prisonniers Politiques (CL2P)

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http://www.cl2p.org

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