Femmes autrichiennes (2): L'architecte Margarete Schütte-Lihotzky

On lui doit la « cuisine de Francfort », imaginée en 1927 pour des HLM conçus par le Bauhaus, mouvement novateur de l’entre-deux-guerres. Longtemps boycottée à cause de ses convictions communistes, Margarete Schütte-Lihotzky a poursuivi en URSS le rêve d’un Homme Nouveau. Sa démarche est foncièrement féministe.

Dans l’histoire de l’architecture, le nom de Margarete Schütte-Lihotzky reste lié à la « cuisine de Francfort » qu’elle avait conçue en 1927 pour équiper des logements sociaux confiés au Bauhaus, le courant radical qui a révolutionné l’Allemagne de la République de Weimar durant l’entre-deux-guerres - et dont on trouve de beaux témoignages aujourd’hui à Tel Aviv, nombre de ses membres ayant dû émigrer en Palestine pour échapper au nazisme.

La mère de toutes les cuisines modernes

La mythique « cuisine de Francfort » ! Cette icône de la modernité, reproduite aujourd’hui à l’envi (par exemple dans une exposition consacrée récemment à la Vienne Rouge), fut la première tentative pour penser de façon rationnelle un lieu aussi central de la vie quotidienne. Seule femme parmi les architectes du Bauhaus, Schütte-Lihotzky (1897-2000) avait minutieusement compté les pas des ménagères, visualisé leurs tâches et leurs déplacements avant de dessiner ce qui nous semble l’évidence mais ne l’était pas du tout à l’époque : des placards montant jusqu’au plafond, des poignées faciles à saisir, des tiroirs contenant les ingrédients à proximité de la plaque de cuisson, un vide-ordures, une surface de travail bien éclairée, une aération directe. Nous devons beaucoup à cette fille de la petite bourgeoisie viennoise, l’une des premières femmes de son pays à pouvoir étudier l’architecture, portée par le mouvement émancipateur né sur les ruines de la Première guerre mondiale.

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Mais, nuance de taille, en Autriche s'était imposé dès la fin du siècle précédent au sein du Parti social-démocrate, qui en 1920 a conquis Vienne par la voie des urnes et pu lever des impôts permettant de financer un ambitieux programme social, un « austromarxisme » attaché aux spécificités culturelles nationales. Il fut donc foncièrement méfiant envers l’Union soviétique, surtout à partir du moment où Staline a commencé à éliminer les anciens compagnons de Lénine. Cette méfiance s'est encore accentuée après la Deuxième guerre mondiale, lorsque l’Autriche a échappé de peu à la partition sur le modèle allemand, retombant dans le camp occidental au prix d’une stricte neutralité.

La présence menaçante du Rideau de Fer à la frontière orientale, les viols de masse et les vols dont s’étaient rendues coupables les troupes d’occupation soviétiques (leurs derniers soldats n’ont quitté le territoire qu’en 1955), l’écrasement de l’insurrection hongroise en 1956 puis du Printemps de Prague en 1968, chez des voisins avec lesquels l’Autriche entretenait un rapport intime quoique tumultueux, et dont elle a accueilli à chaque fois à bras ouverts les milliers de réfugiés : tout cela incitait fort peu les Autrichiens à sympathiser avec l’idéologie moscoutaire.

Il faut imaginer les « banlieues rouges » mais sans appui à l’Union soviétique, pour se représenter ce que fut l’influence de la social-démocratie dans la capitale autrichienne. Je n’ai compris la différence qu’en interviewant il y a trente ans le peintre Friedrich Hundertwasser (1928-2000) : à demi-juif, il avait réussi à se cacher à Vienne pendant la guerre et vu de près les Soviétiques. Dès que les frontières ont été rouvertes, il a gagné Paris en autostop – Saint-Germain-des-Prés était alors pour les artistes le centre du monde ! Il est resté sidéré en entendant des intellectuels français vanter les mérites de la patrie du socialisme. Il a vite renoncé à leur expliquer quoi que ce soit : le fossé était abyssal.

Cette parenthèse historique permet de comprendre pourquoi Margarete Schütte-Lihotzky, qui fut d'abord membre du Parti social-démocrate avant d'adhérer au Parti communiste, le KPÖ, auquel elle resta fidèle jusqu'à la fin de ses jours, fut traitée en paria après 1945, ne recevant quasiment jamais de commandes publiques qui lui auraient permis de concrétiser ses idées. Et pourquoi elle est tombée dans l’oubli, avant d’être redécouverte dans les années 1990 grâce à Peter Noever, un dandy visionnaire  - lui-même architecte - qui a « réveillé » de façon spectaculaire le Musée des arts appliqués de Vienne, le MAK, dont il fut le directeur. Elle a vécu assez longtemps pour être réhabilitée avec force décorations de la République, mais n’aura pas vu, à quelques semaines près, l’entrée dans un gouvernement conservateur du Parti de la Liberté, le FPÖ de Jörg Haider : héritier du nazisme qu’elle avait combattu, mais aussi prototype d'une nouvelle extrême droite qui nous donne du fil à retordre un peu partout dans l’Union européenne.

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 Changer la vie : les idées du Bauhaus

Dès les années 1920 Margarete Lihotzky (Schütte étant le nom de son futur mari) adhère aux conceptions du Bauhaus, le mouvement de Walter Gropius et Ludwig Mies van der Rohe qui veut abolir la frontière entre artisans et artistes, retrouvant l’élan bâtisseur des cathédrales, avant d’être dissous en 1933 par les nazis qui y voyaient un « art dégénéré ». Leurs idées sont politiquement plus radicales que celles des grands architectes du Jugendstil et de la Sécession, adulés dans la Vienne du début du siècle. Bien plus qu’Otto Wagner et Josef Hoffmann, dont les dorures et les volutes décoratives s’inscrivent malgré tout dans une conception élitiste, les partisans du Bauhaus admirent le dépouillement d’un Adolf Loos. Ses « maisons sans sourcils » - avec des fenêtres sans moulure ni ornement - avaient révulsé en son temps l’empereur François-Joseph.

Travaillant dans le cabinet de Loos, la jeune femme a aussi adopté une attitude critique envers l’aspect normatif des habitations sociales de l’époque. Sous couvert de répondre le plus vite possible à une gigantesque crise du logement, elles perpétuaient la division convenue des rôles entre hommes et femmes, et parfois un style empreint de passéisme. Comme dans ces cités ouvrières aux allures de châteaux-forts, avec créneaux et portails voûtés, qui contribuaient cependant au sentiment de dignité de tous ceux qui y emménageaient - on a même qualifié l’un des plus célèbres ensembles de la Vienne rouge, le Karl-Marx-Hof, de « Versailles des travailleurs ».

Margarete Lihotzky a notamment participé au mouvement communautaire (Siedlerbewegung) visant à construire dans les parcs en déshérence de la monarchie des Habsbourg des logements simples et peu coûteux. Et surtout flexibles dans leur utilisation, les familles dirigées par des femmes seules, par exemple des veuves de guerre, étant au moins aussi nombreuses que la classique configuration père-mère-enfants. Suivant le principe de la propriété collective, ces pavillons assez basiques devaient permettre d’entretenir au fond du potager des animaux tels qu’un cochon ou une chèvre, nourris avec les déchets ménagers. La notion rigide de travail salarié, telle qu’elle s’était imposée aux Etats-Unis dans les principes tayloristes, se voyait mise en cause au profit d’une activité multiforme au service des individus. Bref, c’était une vision révolutionnaire: "à chacun selon ses besoins" et non pas seulement "selon son travail" !

 En URSS à la poursuite du rêve communiste

En 1930 Margarete Schütte-Lihotzky et son mari rejoignent à Moscou le groupe d’architectes réunis par Suisse Hannes Meyer et son confrère autrichien Ernst May : on les a surnommés « la brigade rouge du Bauhaus » car ils travaillent pour le Guiprogor, l’institut d’aménagement urbain, dans le cadre du premier plan quinquennal de la jeune Union soviétique, à peine stabilisée après une sanglante guerre civile. La jeune femme doit accepter d’être moins bien payée que son mari puis, lorsque le pouvoir moscovite affronte une crise de liquidités, comme ses collègues venus de l’Ouest une réduction sensible des salaires fixés dans les contrats. Au total, ils resteront jusqu’en 1937 et assisteront au virage stalinien vers le « réalisme socialiste », absolument contraire à l’esthétique d’avant-garde qui prévalait au début de la Révolution russe, et à leurs propres convictions. Au moins la Viennoise aura-t-elle la satisfaction de voir solliciter ses talents pour concevoir des meubles adaptés aux plus petits, dans les crèches et les institutions collectives où devait être éduqué un « Homme Nouveau » débarrassé des scories de la société bourgeoise. Elle ne parviendra jamais elle-même à avoir d'enfant.

Ont-ils perçu aussi les vagues d’arrestations, la violence déployée par un régime dictatorial qui va bientôt décréter les grandes purges de 1937-1938 ? Dans les Mémoires de Schütte-Lihotzky on n’en trouve pas trace : il n’est, on le sait, pire aveugle que celui qui a décidé de ne pas voir. Le couple parvient cependant à quitter l’Union soviétique, où les camps de « rééducation » qui formeront bientôt l’Archipel du Goulag se remplissent de geks affamés, où les pelotons d’exécution liquident par centaines de milliers les prétendus opposants, quelques jours après que Staline a signé un ordre secret faisant de tous les ressortissants allemands employés dans l’industrie d’armement, mais aussi dans le secteur du bâtiment, des ennemis de l’Etat. Tous deux partent ensuite en Turquie – l’Autriche vient d’être annexée par l’Allemagne hitlérienne – où les élites kemalistes laïques ambitionnent elles aussi de faire surgir un « homme nouveau », avec bien sûr une architecture moderniste pour leur capitale, Ankara.

Dans les réseaux de la Résistance autrichienne

Quoique proche de l’Allemagne et fort courtisée par les Alliés, la Turquie de Mustapha Kemal se tient le plus possible à l’écart de la Deuxième guerre mondiale (à la différence de la Première, quand l’empire ottoman combattait aux côtés du Reich et de l’Autriche-Hongrie) : elle peut donc servir de base arrière aux antifascistes. Très vite Margarete s’intègre aux réseaux de la résistance communiste autrichienne, dont un point d’appui se trouvait à Istanbul. Sous prétexte de rendre visite à sa sœur restée à Vienne, elle s’y rend en 1941. Mais un membre du groupe clandestin est un agent double et elle est bientôt arrêtée par la Gestapo, interrogée, puis condamnée à 15 ans de travaux forcés. Son compagnon d’infortune, Erwin Puschmann, est quant à lui durement torturé puis exécuté par décapitation, en janvier 1943 à Vienne. La soi-disant disponibilité d’une partie de la population autrichienne pour la lutte antifasciste restera en effet une chimère qui conduira certains militants à prendre des risques insensés (jusqu'à se faire parachuter en Autriche à une période où le régime nazi était encore solide), et le plus souvent à la mort.

Pour Margarete Schütte-Lihotzky, cette démarche était la suite logique d'un engagement qui s’était concrétisé durant son séjour à Moscou : « Que devions-nous faire pour pouvoir vivre à nouveau avec bonne conscience dans notre patrie ? Que devions-nous faire pour contribuer à la chute d’Hitler ? » a-t-elle écrit. Sa fidélité à l’idéal de sa jeunesse lui a coûté cher professionnellement. Mais l’a aussi menée en 1956 dans la Chine de Mao Tsé-toung, au cours d’un voyage d’études où elle était censée espionner chaque autre membre de la délégation, comme tout bon « camarade » obéissant à Moscou.

C’est l’époque où les communistes chinois, qui ont pris le pouvoir en 1949, démolissent avec ardeur ce qui peut rappeler le passé féodal du pays. En particulier les murailles qui entouraient la ville de Pékin et les tours médiévales qui flanquaient ses portes : Mao voulait voir un espace bien dégagé jusqu’à l’horizon, forcément radieux. L’Autrichienne sera pourtant impressionnée par les murs qui séparent, dans les habitations traditionnelles, le trafic incessant de la rue des cours intérieures vouées au calme et à l’intimité. Au point de reproduire magistralement cette visible frontière entre les sphères publique et privée dans un jardin d’enfants toujours en activité à Vienne, celui de la Rinnbockstrasse, où elle utilise la forme en croix qu’elle avait imaginée trois décennies plus tôt à Francfort, avec des ailes disposées autour d’un atrium central.

Une approche résolument féministe

En 1953 elle appelait les Autrichiennes à sortir du rôle subalterne qui leur était réservé dans un pays alors en pleine reconstruction : « Planifier et construire, femmes cela vous concerne » affirmait-elle, car des erreurs de conception initiale se répercuteront fatalement sur la vie de la famille ou la santé des enfants. « Nous formons la plus grande partie de la population et pourrions exercer une influence bien plus grande. Il suffit que nous prenions conscience de notre force ». Elle a adopté en tant qu'architecte un point de vue clairement féministe, souligne Christine Zwingl dans un ouvrage collectif récent (*) qui explore, sur la base d'archives, les multiples facettes de celle que l'on a trop souvent réduite à sa "cuisine de Francfort".

Cet apport même ne saurait être compris sans la volonté de simplifier les tâches ménagères qui incombaient de façon écrasante aux femmes dans les familles ouvrières. "Les gens tireraient bien plus de choses d'un évier dans leur logement que d'un ange sur leur toit" a-t-elle écrit en 1924, à l'époque où elle se battait à Vienne pour que l'on propose aux femmes seules des "habitations pour femmes professionnellement actives", modulables suivant leurs besoins, au lieu de cases toutes faites qui les enfermaient dans des destins inamovibles, comme celui de l'éternelle "vieille fille" ou de la "mère célibataire".

En ce sens Margarete Schütte-Lihotzky fut une pionnière. Il faut se représenter à quel point laver chaque jour la vaisselle à la main sans évier chez soi, ou le linge quand il fallait utiliser des lessiveuses bouillant sur le feu, étaient des activités chronophages pour constater les immenses progrès accomplis depuis cinquante ans grâce aux machines qui facilitent cette tâche - même si la "charge mentale" en incombe encore le plus souvent aux femmes. Le film Antoine et Antoinette, qui raconte le quotidien d'une jeune couple parisien (lui ouvrier d'imprimerie, elle vendeuse dans un grand magasin) dans la France du milieu du 20ème siècle, nous rappelle dans quelles conditions vivaient la plupart des gens: lui rêve d'un side-car, elle d'un vrai lavabo - une salle de bains est un luxe inaccessible! La cuisine de Francfort, en 1927, n'est donc pas seulement une date dans l'histoire de l'architecture: elle est une date souvent méconnue dans l'histoire du féminisme.

 (*) Margarete Schütte-Lihotzky. Architektur. Politik. Geschlecht. Neue Perspektiven auf Leben und Werk (Margarete Schütte-Lihotzky. Architecture. Politique. Genre sexuel. Nouvelles perspectives sur sa vie et son œuvre, dirigé par Marcel Bois et Bernadette Reinhold, Edition Angewandte 2019, non traduit). Une édition en anglais de ce livre devrait sortir prochainement.

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