Vaccins: pourquoi tant de méfiance dans la patrie de Pasteur?

La méfiance de nombreux Français envers les vaccins étonne à l'étranger. Plutôt que de chercher l'explication du côté d'un soi-disant tempérament « rebelle », demandons-nous si les scandales sanitaires des 30 dernières années n'ont pas joué un rôle majeur.

Version longue d'un commentaire paru le 2 janvier dans le quotidien viennois Der Standard.

Les Français se méfient des vaccins. Ils sont particulièrement peu enthousiastes à se faire vacciner contre le Covid-19: le 30 décembre à peine 200 d'entre eux avaient accepté la piqûre, contre déjà 800.000 de l'autre côté de la Manche et environ 80.000 en Allemagne. Une telle résistance suscite, à l'étranger, l'étonnement. Pourquoi, dans la patrie de Louis Pasteur et des Lumières, le pays du rationalisme ?

L’une des explications tient à la tendance de mes compatriotes à contester toute autorité, qu'elle soit politique ou scientifique: les « Antivax » (auxquels l'immunologiste Françoise Salvadori et l'historien Laurent-Henri Vignaud ont consacré un livre en 2019) sont nombreux à l'extrême droite comme à l'extrême gauche. Le tempérament "rebelle" des Français n’explique pourtant pas tout. Ma brève fréquentation du Centre d'histoire des sciences de l'Ecole des hautes études en sciences sociales m'a appris que le savoir, comme l'ignorance, est toujours construit. Il faut donc se demander ce qui, dans le passé récent, a monté ce mur de méfiance auquel se heurtent aujourd'hui les autorités françaises.  

L'une des raisons doit être cherchée du côté des erreurs et des maladresses des pouvoirs publics lors de la campagne de vaccination contre l’hépatite B, dans les années 1990, puis contre la grippe H1N1 en 2009 ; mais aussi et peut-être surtout, dans les scandales sanitaires qui ont marqué la mémoire collective.

Selon Lucie Guimier, géographe spécialiste de santé publique, les réfractaires purs et durs – ceux qui refusent de faire vacciner leurs enfants - représentent 5% à 10% de la population. Ce sont surtout des catholiques intégristes, pour qui la maladie comme la mort sont une expression de la toute-puissante volonté divine. Ou des écologistes radicaux qui considèrent les maladies infantiles comme une chance de fortifier le système immunitaire. C’est à partir de ces milieux bien distincts que s’est propagée il y a une décennie la très contagieuse rougeole – 24.000 cas recensés dans l’Hexagone, dont 14 décès.

Du coup la ministre de la santé nommée après l’élection d’Emmanuel Macron, Agnès Buzyn, a rendu obligatoires avant toute inscription en crèche ou en maternelle, pour les enfants nés après le 1er janvier 2018, onze vaccins dont celui contre la rougeole, qui sont seulement « recommandés » dans d’autres pays européens, par exemple en Autriche.

Cette obligation vaccinale a crispé une partie de l’opinion : une pétition lancée par un cancérologue à la retraite, le Pr Henri Joyeux (radié depuis de l’Ordre des Médecins), et relayée par Isabelle Adjani ou Sophie Marceau, a recueilli 1,1 million de signatures. Comme les écologistes adeptes de l’anthroposophie, ces actrices populaires ont été bien étonnées d’apprendre que Joyeux était un fervent catholique proche de l’extrême droite. 

Le scandale du sang contaminé

Les réactions n’auraient pourtant pas été aussi vives sans des scandales qui ont ébranlé durablement la confiance du public dans les institutions chargées de protéger sa santé. En 1991, après plusieurs alertes dans la presse, un scoop de l'hebdomadaire L'événement du jeudi révèle que les dirigeants de l’organisme qui avait le monopole de la transfusion sanguine avaient, avec la bénédiction des plus hauts responsables de l’Etat (du Premier ministre socialiste Laurent Fabius à sa ministre des affaires sociales Georgina Dufoix), retardé l'arrivée en France des tests de dépistage du sida proposés par Abbott et les produits sanguins « chauffés » (un procédé qui élimine le virus) mis au point par un autre laboratoire états-unien, afin d’écouler les stocks de l’Institut Pasteur au détriment de produits mieux sécurisés.

Souvenons-nous du contexte de l'époque: la France dirigée par des socialistes face à l'Amérique de Reagan et à la Grande-Bretagne de Thatcher. Le "modèle français" soucieux de protection sociale, contre un "modèle anglo-saxon" ultra-libéral. C'est entre autres raisons parce que les responsables hexagonaux étaient convaincus que la gratuité du don - d'organes comme de sang - était moralement supérieure à ce qui était pratiqué dans les pays "anglo-saxons", où de tels dons sont rémunérés, que l'on a continué à collecter du sang en milieu carcéral, alors qu'on savait qu'une partie des détenus étaient toxicomanes. Le risque, pensait-on, ne pouvait venir que de "l'autre système".

Plusieurs pays ont été secoués par un scandale du sang contaminé, dont la Suisse. Nulle part il n'a été aussi dévastateur qu'en France: plus de deux mille hémophiles ont été infectés par ce virus alors mortel, en particulier des enfants.

La longue procédure judiciaire qui a suivi  - de 1988, pour les premières plaintes, à 2003 pour le verdict définitif de la Cour de cassation, laquelle a relaxé les responsables politiques tout en soulignant la "grande défaite de la médecine et des services publics" - démontrera en outre l’existence d’intérêts financiers. Tout comme dans le cas du Mediator, vendu jusqu’en 2009 par le laboratoire Servier : un médicament prescrit comme anti-diabétique (donc remboursé par la Sécurité sociale) alors qu’il provoquait de graves pathologies cardiaques. Là encore il y eut de nombreux décès. Cette fois l’alerte ne venait pas d’une journaliste mais d’une pneumologue, le Dr Irène Frachon, incarnée en 2016 au cinéma par la Danoise Sidse Babett Knudsen (Borgen).

Le revers de la "démocratie sanitaire"

Ces affaires retentissantes ont contribué à grandir l’épouvantail de « Big Pharma » - des industriels prêts à tout pour faire de l’argent. Sans elles il serait impossible de comprendre le succès phénoménal du récent documentaire Hold-Up, réalisé par des professionnels et diffusé sur Internet, selon lequel la pandémie actuelle est un complot planétaire - même Marine Le Pen a dû prendre ses distances avec ses « thèses ». « Un Protocole des Sages de Sion 2.0 », résumait Mediapart, effaré par l’antisémitisme à peine voilé d’un film qui voit en Bill Gates Big Pharma et Big Brother réunis en un seul homme.

On aurait tort pourtant de réduire les « Antivax » à une masse d’ignorants manipulés par les réseaux sociaux: tel est notamment l'avis du député Cédric Villani, un esprit libéral doublé d'un excellent mathématicien. Car notre rapport à la médecine a profondément changé depuis cinquante ans. C’est aussi parce que les patients sont aujourd’hui mieux informés, que leurs droits sont reconnus par la loi, qu’on sollicite leur consentement écrit avant toute manipulation médicale, qu’ils veulent être des citoyens que l’on convainc plutôt que des sujets que l’on contraint. La méfiance envers les vaccins est aussi le revers d’une « démocratie sanitaire » que nous avons durement conquise.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les deux pays où le taux d’adhésion aux vaccinations est le plus élevé, l’Arabie saoudite et l’Iran, sont deux autocraties – voire des théocraties – où Dieu et l’Etat ont toujours raison. Plus chez nous.

     

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