Selon Alison Jackson, la vérité de l'image «est morte»

A Stockholm, la photographe britannique Alison Jackson montre de faux-vrais clichés des stars des réseaux sociaux et de la famille royale d'Angleterre. On ne sort pas indemne de cette exposition tapageuse qui pose la question de la vérité par l'image à l'ère des fake news.

L’exposition d’Alison Jackson, visible ces semaines-ci à la Maison de la Photographie de Stockholm (la Fotografiska, installée au bord de l’eau dans d’anciens hangars), est terrassante. C’est peu de dire qu’elle écrase ses concurrents dans le même bâtiment, notamment le Bangladeshi Rahul Talukder et la Suédoise Jessica Silversaga.

Le premier évoque le terrible accident du Rana Plaza (l’effondrement d’un immeuble bourré d’ateliers de l’industrie textile, qui fit plus de mille morts à Dacca) ou celle des Rohingyas, minorité musulmane persécutée en Birmanie, avec force foules enchevêtrées et regards insondables – une esthétique classique en Occident quand il s’agit des tragédies du tiers-monde; la seconde fabrique des visions oniriques avec les fantômes qui l’habitent, un peu comme ces studios en vogue aux Etats-Unis à la fin du 19ème siècle, qui dans la meilleure veine spirite faisaient figurer sur leurs clichés l’ombre du défunt.

Jackson renvoie ces parti-pris esthétiques au passé révolu de l’art photographique par la proposition provocante qui sert de titre à son travail présenté à Stockholm : « Truth is dead » (la vérité est morte). La phrase est extraite d’un film où cette artiste britannique de 58 ans explique son propos tout en se transformant sous nos yeux en Kim Kardashian plus vraie que « nature », grâce à un maquillage à la truelle, une longue perruque noire, et des appas monstrueux en plâtre, fixés sur sa poitrine et sur son postérieur.

A l’heure où chacun, à commencer par les celebrities, peut poster chaque jour sur Instagram des images de soi soigneusement mises en scène et retouchées, comment faire encore œuvre de photographe ? Telle est la question que pose en filigrane Alison Jackson, qui arbore, dans le film où elle explique sa démarche, un collier en faux diamants à têtes de mort, les calaveras mexicaines qu’a tant exploitées son compatriote le plasticien Damian Hirst, l’un des artistes vivants les plus chers sur le marché, avec qui elle partage un goût assumé pour le scandale et le style trash.

La réponse qu’elle a trouvée est imparable : en exagérant encore tout ce qui dans notre univers dominé par la simulation – aurait dit le regretté Jean Baudrillard – se veut déjà excessif. Elle s’intéresse donc forcément à Kardashian, figure emblématique de l’ère des médias instantanés, dont l’énorme cul nous contemple dans l’eau d’une piscine tel un monstre mythologique aveugle.

Et bien sûr Donald Trump est sa star absolue : même si la réalité dépasse presque toujours la fiction, Jackson parvient à nous amuser en le montrant, crête orange en bataille et jupe écossaise soulevée par le vent, en train de jouer au croquet contre la reine d’Angleterre (dont les ourlets, comme on sait, sont lestés de plomb pour éviter toute atteinte éolienne à sa dignité). Ou encore tout nu devant une « Miss Mexico » vêtue de son seul bandeau et allongée sur le bureau présidentiel, jambes écartées comme dans un film porno.

« Je montre ce que vous avez dans la tête », professe la photographe. Elle a jadis ulcéré une bonne partie de l’opinion britannique, troublée dans sa ferveur après la mort accidentelle de Lady Di (sacrée « princesse des cœurs » par le Premier ministre de l’époque, Tony Blair), en concoctant une photo où le couple tué sous le Pont de l’Alma, l’ex-duchesse de Windsor et son compagnon l’Egyptien Dodi Al Fayed, faisait sauter sur ses genoux un bébé joufflu : le fameux enfant dont, assurait alors la rumeur publique, la princesse était enceinte au moment de son trépas, et qui a motivé toutes sortes de théories du complot contre la famille royale.

En vertu du même adage, permettant de fabriquer à volonté les photos qui « auraient pu exister », Marilyn Monroe retire sa robe devant JFK et nous dévoile ses parties génitales, dans la pose de L’origine du monde, sous l’œil intéressé d’un Prince Philip en train de visiter cette fausse exposition en abyme - puisque, comme lui, nous sommes tous des voyeurs. Alison Jackson s’en donne à cœur joie avec les royals, de l’accouchement de Kate immortalisé par le prince William, smartphone en main, à l’image coquine de son frère Harry et de Meghan, sobrement intitulée : Bijoux de famille, en passant par les allusions assez lourdes à l’alcoolisme de l’épouse de Charles, Camilla. Elle n’épargne pas non plus la reine elle-même, qui retire du cash d’une billetterie comme une modeste retraitée et va faire ses emplettes dans un supermarché bas de gamme, ses fameux corgies en laisse – allusion à tout ce que coûte la famille royale au budget de l’Etat. Plus offensif encore, on voit Elisabeth assise sur le « trône », culotte baissée.

Alison Jackson, qui rappelle à juste titre que davantage de gens fréquentent la presse à scandale et les réseaux sociaux que, désormais, les nefs des églises, travaille le plus souvent avec des sosies de ses sujets (elle en a quatre ou cinq rien que pour Trump). Mais la force de conviction du spectateur est si grande, dit-elle, que même lorsque nous voyons une Jane Smith habillée et coiffée comme la reine d’Angleterre, nous croyons voir la souveraine en personne. Seul le ridicule de la situation, son côté exagéré quoique jusqu’à un certain point vraisemblable, nous permet de prendre conscience de l’imposture.

S’agit-il, après l’hyperréalisme de la peinture et de la sculpture, dans les années 1980-90, du stade suprême de la mise en question des apparences à l’ère des fake news ? Ou d’une ultime roublardise de l’artiste, qui s’enrichit de ce qu’elle prétend dénoncer, et accélère encore un processus de dégénérescence : la destruction de toute vérité dans l’image, et en fin de compte de la vérité tout court ? Les images de Jackson auraient en tout cas enchanté un Philip K. Dick.

On ne sort pas indemne de ce show tapageur, qui relègue aux oubliettes nombre d’œuvres contemporaines. Et a pour ambition avouée d’alimenter, sinon de renouveler, l’universelle conversation sur la frivolité du monde.

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