Des scandales politiques menacent le chancelier Kurz en Autriche

Le scandale provoqué en Autriche par des échanges racistes et sexistes entre deux responsables du Parti conservateur ébranle la suprématie du chancelier Sebastian Kurz. En cause : l'indépendance de la justice. Et l'extrême droite, avec qui il a gouverné jusqu'en mai 2019 avant de se tourner vers les Verts, glisse vers des positions plus radicales.

Des identitaires ont posé à proximité d'une institution musulmane un panneau avec l'image d'un "barbu": "Attention! Islam politique près de toi" © Falter Des identitaires ont posé à proximité d'une institution musulmane un panneau avec l'image d'un "barbu": "Attention! Islam politique près de toi" © Falter
L'Autriche, ce pays prospère qui s'enorgueillit d'avoir un niveau de vie plus élevé qu'en Allemagne, est-elle en train de sombrer dans un marécage de scandales politiques impensables chez son grand voisin du nord ?

Le dernier en date a des conséquences potentielles pour le chancelier Sebastian Kurz, l'ex-shooting star du Parti conservateur ÖVP, qui s'est distingué au sein de l'Union européenne par sa conception rigide de la discipline budgétaire, son refus obstiné d'accueillir des demandeurs d'asile (même les enfants retenus dans les camps grecs) et son amitié affichée avec des figures aussi problématiques que Donald Trump ou Benjamin Netanyahu. Le ministère autrichien des affaires étrangères est allé jusqu'à hisser sur son toit le drapeau israélien en pleine crise avec Gaza, ce qui a anéanti la position traditionnellement neutre de Vienne dans le conflit.

Il y a deux ans, en mai 2019, on avait vu voler en éclats l'alliance que Kurz avait tissée avec le parti d'extrême droite FPÖ, dont le stratège depuis les « années Haider », Herbert Kickl, avait obtenu d'être ministre de l'intérieur, un poste où il pouvait déployer sa vision sécuritaire. Le corps du délit était une vidéo tournée deux ans plus tôt - mais restée inconnue jusqu'alors - dans une villa d'Ibiza: le chef du FPÖ, Heinz-Christian Strache, devenu entretemps vice-chancelier d'Autriche, et son lieutenant Johann Gudenus, offraient le pays sur un plateau à la supposée nièce d'un oligarque russe. Dès le lendemain, Strache et Gudenus démissionnaient de leurs fonctions, ouvrant la voie à des législatives anticipées.

Sebastian Kurz a remporté celles-ci avec 37,5% des suffrages, un bond de six points grâce aux nombreux déçus du FPÖ, qui reculait quant à lui de dix points à 16,2%, tandis que le Parti socialiste SPÖ enregistrait son plus mauvais score depuis 1945: 21,2% (-5,7%). Les Verts en revanche revenaient en force au Parlement avec 13,9% des voix, ce qui en faisait un partenaire possible pour gouverner. Kurz a enfourché ce nouveau cheval, dans l'espoir aussi de polir son image au niveau européen.

Racisme et sexisme

Certains au sein de l'ÖVP caressaient en effet le rêve de voir un jour leur enfant-prodige occuper de hautes fonctions à Bruxelles (après tout, il n'a que 34 ans). Ce qui semble peu vraisemblable à la lumière de la dernière « affaire », autant qu'à celle de ses démêlés avec Paris: « J'ai observé Macron. Il était en partie très, très en colère » a déclaré impavide le chancelier à la télévision publique après le sommet européen extraordinaire de juillet 2020 où il avait freiné le plan d'aide pour cause de Covid, obtenant un compromis qui préservait, selon lui, « les intérêts de l'Autriche ».     

La révélation, dans le cadre d'un enquête judiciaire, d'échanges sur WhatsApp (*) entre l'ancien ministre de la justice Wolfgang Brandstetter, de l'ÖVP, et son chef de cabinet (aujourd'hui suspendu) Christian Pilnacek, du même camp conservateur, est une plongée dans les tréfonds de la politique autrichienne. La complainte souvent entendue du « On ne peut même plus rigoler » va encore retentir à droite ou à l'extrême droite, mais le public et les médias ne peuvent que se féliciter de la transparence qui autorise la justice à regarder de plus près la communication entre des responsables de l'Etat payés par les contribuables.

Pilnacek se plaint en effet à son ministre des activités du parquet anti-corruption, la WKStA, qui met son nez là où il ne faut pas: « La WKSA est et reste un problème » écrit-il furieux à Brandstetter, car elle est « toujours plus ouvertement SPÖ ». A quoi le ministre promet des manoeuvres d'intimidation. Le comble étant cet autre message lapidaire de Pilnacek: « Il nous manque un Trump ! ». Dans un autre échange il est très remonté contre la Cour constitutionnelle, se permettant des plaisanteries racistes et misogynes contre sa vice-présidente métissée, qui ferait mieux « d'aller à Cuba » ou contre une autre juge de la plus haute juridiction du pays qu'il préfèrerait voir « éboueuse » au service de la municipalité socialiste de la capitale. A ce feu d'artifice Brandstetter - qui vient de démissionner de ses fonctions de juge à la Cour constitutionnelle - répond mollement que son chef de cabinet est vraiment « en rogne aujourd'hui ».

Deux décisions de la Cour constitutionnelle semblent avoir irrité Pilnacek, et à travers lui nombre de conservateurs en Autriche: celle qui exige du Parlement un assouplissement de la très restrictive loi sur l'euthanasie, et celle qui a rejeté l'interdiction du « foulard islamique » à l'école primaire. Décidée du temps de la coalition avec l'extrême droite et en vigueur depuis la rentrée 2019, cette loi a été déclarée fin 2020 contraire à la Constitution car discriminatoire envers une religion.

Doublés d'anti-islamisme

La communauté musulmane autrichienne est d'ailleurs en émoi depuis la publication, la semaine dernière, d'une « carte de l'islam en Autriche » établie grâce à un « Centre de documentation de l'islam politique » qui donnait les adresses des quelque 600 institutions et lieux de prière concernés ainsi que leurs sympathies politiques. Des militants de l'extrême droite « identitaire » en ont profité pour dresser à proximité de certaines des panneaux d'avertissement: « Attention! Islam politique près de toi ». Les protestations s'amplifient, y compris du côté catholique ou de la part du président de l'assemblée européenne du rabbinat, le rabbin Pinchas Goldschmidt : « A une époque où le sentiment anti-musulman monte en Autriche comme dans le reste de l'Europe », a-t-il fait valoir dans un communiqué, une telle carte « stigmatise tous les musulmans autrichiens et fait d'eux un risque de sécurité potentiel ».  

Anti-islamisme, racisme, sexisme, demande d'intervention pour que l'épouse de Pilnacek obtienne un poste, mise en cause d'institutions de contrôle dans une démocratie: n'en jetez plus. La présidente de l'Union des juges (équivalent du Syndicat français de la magistrature), Sabine Matejka, s'est dite « très choquée ». D'autant que depuis des mois la justice et la commission d'enquête parlementaire sur le scandale provoqué par la « vidéo d'Ibiza » ont maille à partir avec des proches du chancelier Kurz, lui-même sous le coup d'une procédure.

Et d'anti-catholicisme

Son aura de politicien aux nerfs d'acier et aux cheveux toujours lissés en avait déjà pris un coup avec la publication il y a plusieurs semaines d'autres sms, échangés par le chancelier avec l'un de ses fidèles, le ministre des finances Gernot Blümel. L'Autriche catholique - et tant d'autres qui ne le sont pas - s'est étranglée en lisant comment Blümel se vantait d'avoir fait pâlir un envoyé de la conférence épiscopale, venu lui reprocher la dureté de la ligne autrichienne sur les réfugiés, en menaçant de supprimer les avantages fiscaux attribués à l'Eglise. « Accélère plus fort encore! » a renchéri son ami Kurz, chef d'un parti qui s'est toujours appuyé ostensiblement sur le catholicisme. Le président ÖVP du Parlement, Manfred Sobotka, a même organisé dans son enceinte des sessions de prières, chose impensable en France.

Du coup on aurait presque oublié la démission-surprise mardi, en un simple Tweet, du numéro un du FPÖ Norbert Hofer (celui qui a failli être élu en 2016 président de la République). Hofer en avait assez des attaques réitérées de Kickl, selon qui il était beaucoup trop mou et gentil pour conduire un parti d'opposition. Mais si le FPÖ dérive vers des positions plus radicales encore, cela rend aussi plus difficile, quoique pas impossible, toute coalition avec l'ÖVP de Kurz.

Ce dernier sera-t-il contraint de continuer à gouverner avec les Verts comme aujourd'hui ? De changer de partenaire ? Les derniers sondages, avant même les péripéties autour du duo Brandstetter/Pilnacek, n'étaient pas bons pour lui: le SPÖ n'était plus qu'à un point derrière l'ÖVP.

(*) Une première version de ce billet indiquait qu'il s'agissait de sms, et non pas, comme c'est le cas, de messages sur WhatsApp.

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