Sur la ligne de front

Le dernier attentat en Autriche remontait à 1985. Le choc vécu dans la soirée du 2 novembre marque une césure brutale: l'«île des bienheureux» découvre dans sa chair qu'elle est partie prenante d'une bataille planétaire.

Une bonne partie de la nuit, les hélicoptères ont tourné au-dessus de Vienne. Terrorisés par ce qu'ils ont vu toute la soirée à la télévision - les policiers en tenue de combat, les témoins des attaques, les responsables politiques leur répétant de rester chez eux et de surtout ne pas bouger -, les Autrichiens se sont réveillés dans un autre pays. Non plus cette "île des bienheureux" qu'avait vantée jadis le pape Paul VI, une expression qui leur paraissait si bien correspondre à leur quiétude et avait été reprise par l'actuel chancelier, Sebastian Kurz. Mais "un pays sur la ligne de front de cette attaque continuelle contre l'Europe et les valeurs occidentales" par les djihadistes, comme l'écrit ce mardi l'éditorialiste du quotidien Der Standard, Hans Rauscher. Les autorités ont formellement relié les attentats du 2 novembre aux réseaux de l'Etat islamique.

Il y avait bien eu jadis des attentats à Vienne: deux, en 1979 et 1981, avaient visé la synagogue de la Seitenstettengasse, dans le centre historique, détruite comme les autres pendant la Nuit de Cristal et la seule à avoir été reconstruite après la guerre; le dernier, en 1985 à l'aéroport de Vienne, avait aussi une motivation antisémite puisqu'il ciblait les comptoirs de la compagnie El Al (4 morts, plus 16 dans un attentat similaire à l'aéroport de Rome). Il avait été perpétré par le groupe Abou Nidal, chef d'un groupe terroriste palestinien, mort en 2002 dans des circonstances troubles à Bagdad,  à qui l'on attribue en France les attentats de la rue Copernic, en 1980, et celui de la rue des Rosiers, durant l'été 1982.

C'était il y a 35 ans: toute une génération est devenue adulte convaincue que ces horreurs ne se produisaient que chez les autres. Que l'Autriche était protégée par sa petite taille même, puisqu'elle ne fait de mal à personne et que le monde entier est censé l'aimer. La première fêlure dans cette paisible certitude est venue en 1986 avec l'affaire Waldheim, mais ce fut aussi l'occasion pour une jeune génération de rompre avec le passé nazi du pays. Cette fois, c'est le mode de vie des gens qui est attaqué: l'habitude de sortir le soir, l'insouciance des consommateurs aux terrasses des cafés ou des restaurants. Ils étaient encore nombreux lundi soir dans le 1er arrondissement enserré par le Ring, le célèbre boulevard circulaire qui a pris la place des anciens remparts. D'autant que la température était douce et que c'était l'ultime occasion de profiter de la nuit à l'extérieur, avant le reconfinement partiel exigé par la crise sanitaire. Dès mardi, et peut-être jusqu'à Noël, le couvre-feu est instauré dès 20 heures.

Témoin des premiers coups de feu, le rabbin Schlomo Hofmeister l'a clairement dit: l'assaillant n'a pas visé la synagogue, qui était déjà fermée, mais tiré indistinctement sur les consommateurs attablés aux terrasses des restaurants avoisinants. Comme en novembre 2015 à Paris. Ce quartier concentre à la fois les signes de l'histoire et les séductions du présent. Il est, pour beaucoup de Viennois des banlieues, la "porte" d'entrée dans une partie de la cité qu'ils ne fréquentent guère d'habitude et la municipalité, consciente de l'enjeu, a un grand projet de remodelage de la Schwedenplatz, en bordure du canal du Danube où en été abondent tavernes et restaurants. Depuis cinq ans, le métro roule toute la nuit du vendredi au samedi et celle du samedi au dimanche, pour que les jeunes puissent venir s'amuser là le weekend sans avoir à se préoccuper de leurs moyens de transport pour le retour.

C'est ce modèle du vivre-ensemble qui a été ciblé.  

 

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