Deux films sur notre rapport à la planète

Deux beaux films viennent de sortir sur les écrans autrichiens, qui nous amènent à réfléchir à notre rapport à la nature et à la planète. Ils éclairent aussi les différences de sensibilité entre Européens et Américains.

 

Deux films sont récemment sortis sur les écrans autrichiens, qui ont en commun d’explorer le rapport des humains à la Nature. Nous nous sommes longtemps sentis en droit de la soumettre. Aujourd’hui qu’elle se rappelle à nous de multiples manières, nous sommes contraints de réfléchir en catastrophe à ce que nous allons faire – et toute décision entraîne des situations conflictuelles.

La première œuvre est un documentaire, Welcome to Sodom (Bienvenue à Sodome), tourné au Ghana par deux Autrichiens, Christian Krönes, 57 ans, et Florian Weigensamer, 45 ans. Ils avaient déjà réalisé ensemble en 2010 un film sur une ville du Pakistan où sont fabriqués pour le marché international des ballons de football : Gola Zareen - The world in a ball. Cette fois, ils prolongent leur voyage dans les replis de la mondialisation avec la vision saisissante d’une des pires décharges de la planète, la tristement fameuse Agbogbloshie, dans la banlieue d’Accra, où des milliers d’Africains cassent et décortiquent tous les rebuts, principalement électroniques, qui leur parviennent d’Occident. Ils gagnent leur vie en récupérant ce qui a encore une valeur dans les objets dont nous ne voulons plus : téléphones portables, ordinateurs, tablettes, équipements ménagers, cassés ou simplement démodés par une technologie plus performante. « Ton smartphone est déjà là-bas » annonce le sous-titre au spectateur, au cas où il n’aurait pas conscience qu’en tant que consommateur il est impliqué dans une chaîne qui aboutit à cet endroit.

Pour l’essentiel il s’agit de métaux - cuivre et aluminium - qui seront ensuite revendus au poids puis recyclés. Un autre faubourg d’Accra est devenu célèbre grâce à l’habileté de ses artisans, capables de réparer à peu près tout ce qui peut l’être, et de bricoler n’importe quoi avec des pièces disparates auxquelles ils donnent une nouvelle existence. Agbogbloshie, que ses habitants appellent par dérision « Sodome », en référence à la ville maudite de la Bible sur laquelle Dieu précipite le feu pour la punir de sa dépravation, c’est le degré zéro de la débrouille, un travail que peu acceptent de faire, surtout celui des « salvagers », ces forgerons du désespoir, tant il est ingrat et dangereux : quand le plastique qui gaine les câbles électriques se consume, il dégage des fumées toxiques qui empoisonnent ensuite le sol et bien sûr les êtres humains comme les animaux. Zébus aux longues cornes, chèvres et moutons divaguent sur cet immense champ de déchets, broutant on se demande bien quoi - la couche de détritus est parfois si épaisse que les pieds s’y enfoncent comme dans des sables mouvants.

Les humains qui vivent là en tirent une sorte de fierté, comme on pouvait être fier de descendre au fond de la mine ou de fondre l’acier. Un travail risqué, qui va raccourcir l’existence déjà précaire de ceux qui le font, mais sert en fin de compte à tout le monde. Les circuits illégaux par lesquels tous ces objets parviennent dans la banlieue d’Accra ne sont pas explorés, ce n’est pas le sujet qu’ont choisi les deux cinéastes. Ils nous montrent comment la vie resurgit à chaque instant dans des conditions aussi improbables : repas pris en commun, danse, prédications et offices religieux, douches dans des cabines improvisées, baptêmes, matches de football, enregistrement de morceaux de rap, tout est possible à « Sodome ». Ils s’attachent à quelques personnages, à deux surtout, inoubliables : un médecin gambien homosexuel, qui a fui la répression dans son pays et s’est réfugié là « parce qu’on n’y pose pas de questions » ; une petite fille qui se fait passer pour un garçon, car elle peut ainsi gagner un peu plus d’argent qu’en vendant des beignets ou des sachets d’eau, en attirant avec un aimant qu’elle s’est bricolé toutes les particules de ferraille éparpillées dans la poussière. Treize kilos sur la balance lui rapportent 9 cédis – moins de 3 dollars pour une journée de labeur.

 

Pour les spectateurs occidentaux, en général peu familiers des recoins les plus effrayants des métropoles du tiers monde, ce film est un choc. Il veut l’être. Il y aurait beaucoup à dire sur la façon dont les documentaristes autrichiens, issus d’un petit pays situé au cœur de l’Europe, parviennent à exprimer des préoccupations universelles avec des films acclamés dans les festivals et souvent primés. Beaucoup de gens de par le monde ont vu Le cauchemar de Darwin (2003) et We come as friends (Nous venons en amis, 2014) d’Hubert Sauper, ou Notre pain quotidien (2005) de Nikolaus Geyrhalter, pour ne citer que les plus connus. Peut-être parce que l’Autriche s’est trop mêlée des affaires du monde en participant à l’horreur nazie, ces cinéastes se soucient avant tout de l’avenir de la planète, du déséquilibre nord-sud ou de la façon dont est fabriqué ce que nous mangeons.

Ils témoignent aussi d’un certain rapport à l’espace : parce que l’Europe est très peuplée et qu’il n’y existe pratiquement plus de nature, seulement de la verdure, la question de la défense de l’environnement y revêt un caractère d’urgence. Si les choses tournent mal, il n’y a guère de lieu où l’on puisse se réfugier. En Europe, la colère sociale débouche très vite sur des barricades, sur des conflits urbains, comme on le voit ces jours-ci avec le mouvement des « gilets jaunes ».

Tout autre est le rapport des Américains à l’espace, donc à l’ordre politique. Leur pays est si vaste que dès le 19ème siècle, ayant exterminé une grande partie de ses premiers habitants indiens, ils ont pu dissocier une nature utilitaire - les grandes plaines du Middle West ou les vallées californiennes vouées à l’agriculture intensive – d’une nature sauvage quasi intacte, avec des parcs nationaux somptueux du nord au sud et d’est en ouest. C’est dans l’un de ces parcs naturels, en Oregon, que les héros du nouveau film de Debra Granik, Leave No Trace (Ne laisse pas de trace) ont choisi de se cacher, n’entretenant que des rapports minimaux avec la civilisation urbaine pourtant proche (la ville de Portland, au bord du Pacifique, l’une des économies post-industrielles les plus développées des Etats-Unis). A intervalles réguliers ils sortent quelques heures de la forêt pour aller toucher à la banque l’argent d’une allocation qui leur permet d’acheter au supermarché les choses indispensables : nourriture, vêtements, couvertures, toiles imperméables pour s’abriter, bouteilles de propane pour cuisiner lorsque le bois est trop humide.

 En fait celui qui veut se cacher loin des humains, et si possible ne plus jamais les voir, c’est le père, un ancien militaire traumatisé par la guerre – peut-être l’Irak ou l’Afghanistan, même si ce ne sera jamais précisé -, viscéralement attaché à sa fille Tom, qu’il a isolée du monde depuis la petite enfance mais qui est devenue, malgré ou grâce à lui, une adolescente hors du commun. Depuis des années il l’entraîne dans une fuite exténuante et toujours plus dangereuse, jusqu’au jour où elle refuse de le suivre dans son fantasme d’absolue solitude. Tom choisit de rester, dans la forêt, avec un petit groupe de gens cabossés par la vie, qui ont uni leurs solitudes.

Ce que montre ce film, ce n’est pas seulement une jeune actrice très prometteuse, la Néo-Zélandaise Thomasin McKenzie, mais une facette des Etats-Unis qu’en général les Européens ignorent ou sous-estiment. Aux Etats-Unis il y a beaucoup de communautés comme celle-ci, dites marginales, et plus encore comme celle où les services sociaux de Portland ont d’abord envoyé Tom et son père, en milieu agricole, avec un pasteur plein de bonnes intentions qui les accueille à l’église. Pourvu qu’on puisse acheter un bout de terrain perdu dans la nature et y parquer quelques mobil homes, comme le fait Dale, la femme qui donne ensuite asile à Tom et à son père blessé, le système américain laisse des havres de paix à ceux qui refusent l’« American way of life » et veulent mener une existence en dehors des sentiers battus. Cette possibilité, il faut le souligner, est surtout offerte aux Blancs, la violence de l’Etat américain s’étant depuis plus d’un siècle focalisée sur les Noirs.

Mais du coup, l’urgence de sauver la planète est sans doute moins perceptible qu’en Europe. Comment, devant tant de nature sauvage, croire qu’elle puisse un jour vous manquer ? Debra Granik n’en donne pourtant pas une vision idyllique : la forêt est belle mais hostile, elle peut devenir un piège, à l’image de ces toiles d’araignée vides dont le chatoiement trompeur illumine la première séquence. On n’y voit aucun animal sauf, dans une cabane de chasseurs où les fugitifs sont entrés par effraction, une tête de cerf empaillée dont l’œil semble fixer la jeune fille pendant la longue nuit où elle attend en vain le retour de son père. Les chiens qu’elle aime tant, les lapins qu’elle caresse, les chevaux, les abeilles nourricières sont du côté des humains qui les ont apprivoisés et avec qui ils vivent.

Il faut voir ce film pour éprouver ce qu’est l’Amérique, avec son culte de l’autonomie, de l’indépendance des individus, pour comprendre à quel point les Américains peuvent réagir différemment des Européens. Pourquoi par exemple une bonne partie d’entre eux ne veut pas d’un système de sécurité sociale pour tous, chose si étonnante à nos yeux. Pourquoi leur idéal, en dehors des pôles urbains qui ressemblent aux nôtres, est souvent de posséder un bout de terre et un fusil pour chasser. Le prototype en est l’adolescente farouche qu’incarnait la jeune Jennifer Lawrence dans le premier long métrage de Granik, Winter’s Bone (2010). Ce film a été tourné dans les monts Ozark, au sud-ouest des Appalaches, non loin de la région natale d’une actrice que nous associons aujourd’hui au glamour hollywoodien et aux pubs pour des produits de luxe, mais qui a fait ses débuts dans la troupe de théâtre paroissiale, au cœur d’une Amérique qui craint Dieu et se fiche pas mal que les Européens n’aiment pas Donald Trump.

Il n’y a qu’un pays qui ait un rapport similaire à l’espace : la Russie. L’un et l’autre offrent sur leur immense territoire des refuges, des échappatoires à un productivisme et un consumérisme en bout de course. Si les choses tournent mal pour notre planète – et les signaux en ce sens, hélas, se multiplient -, des groupes de plus en plus nombreux se bricoleront une survie quelque part dans les Rocheuses ou en Sibérie avec les moyens du bord. Ils feront sécession, mais sans guerre.

En Europe, nous n’avons pas cette ressource. Nous sommes le dos au mur. C’est pourquoi les conflits sociaux débouchent presque tout de suite sur des affrontements violents autour des symboles du pouvoir. Welcome to Sodom et Leave No Trace ne sont que deux films. Ils sont aussi deux visages de notre avenir.

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