Femmes autrichiennes (6): la photographe-espionne Edith Tudor-Hart

Photographe engagée, cette communiste viennoise a émigré en Grande-Bretagne où elle a espionné au profit des services soviétiques. C'est l'époque où Moscou parvient à recruter les «Cinq de Cambridge», puis à se doter de l'arme nucléaire.

Edith Tudor-Hart en 1936 avec son fils Tommy/Wolfgang Suschitzky Edith Tudor-Hart en 1936 avec son fils Tommy/Wolfgang Suschitzky
"Extrêmement vive, amusante, curieuse et douée" : c'est ainsi qu'apparaît Edith Suschitzky lorsqu'elle fait en 1925 la connaissance de son mari, le chirurgien Alex Tudor-Hart. La jeune femme était née en 1908 dans une famille social-démocrate viennoise qui avait abandonné toute référence au judaïsme pour embrasser des idées de gauche, et s'était enthousiasmée pour la Révolution russe. Comment est-elle devenue cette femme mélancolique qui tient un magasin d'antiquités à Brighton, sur la côte anglaise, surveillée de loin par les services britanniques, avant d'y mourir en 1973 d'un cancer ? Les duretés de la vie mais aussi celles de l'Histoire ont eu raison de cette brillante photographe à qui son petit-neveu, l'écrivain Peter Stephan Jungk, a consacré un film passionnant sorti en 2017 en Autriche, Tracking Edith (Sur les traces d'Edith), complété par un livre publié chez Actes Sud : La chambre obscure d'Edith Tudor-Hart. Il tente de comprendre ce que nous voyons aujourd'hui comme un coupable dévoiement mais qui, pour toute une génération, allait de pair avec l'idéal communiste - espionner au profit de Moscou.

Le père d'Edith avait ouvert à Vienne une librairie social-démocrate, très fréquentée par le milieu militant. Après la Première guerre mondiale, cette boucherie dont la gauche unanime attribuait la responsabilité aux nationalismes européens, beaucoup espèrent construire un "homme nouveau" sur des bases internationalistes et cherchent un modèle dans la jeune Union soviétique, le seul pays où les communistes ont réussi à conserver le pouvoir alors qu'ils ont été écrasés partout ailleurs : à Berlin, à Munich, à Budapest.

Une photographe engagée

Edith étudie la photographie à Dessau, la Mecque allemande du Bauhaus, et influence son frère Wolfgang, qui choisit lui aussi de devenir un créateur d'images plutôt que de suivre le chemin scientifique auquel il avait d'abord songé. Elle sera, cela va de soi, une photographe engagée, et elle n'est pas la seule à cette époque effervescente. Il suffit de comparer par exemple les photos de la communiste italienne Tina Modotti, établie au Mexique, et celles de son compagnon le plus célèbre, l'Américain Edward Weston, pour percevoir le fossé entre le formalisme esthétique du second et les préoccupations politiques de la première. Même soigneusement composés, voire géométriques, les clichés d'Edith Tudor-Hart disent toujours quelque chose de la réalité sociale, au moment où la Grande Dépression jette à la rue des millions de chômeurs.

Manifestation en 1935 dans le sud du Pays de Galles/Edith Tudor-Hart Manifestation en 1935 dans le sud du Pays de Galles/Edith Tudor-Hart

C'est aussi le temps de la montée des périls en Europe. En janvier 1933, Hitler devient chancelier d'Allemagne. En Autriche le régime clérical du chancelier Dollfuss interdit bientôt le Parti national-socialiste - qui a fait une percée électorale spectaculaire à Innsbruck, ce bastion du catholicisme tyrolien - et son adversaire communiste, le KPÖ. Pour Edith, qui en est membre, la situation devient critique et le mariage avec Tudor-Hart, ressortissant britannique, lui permet d'échapper à la répression. Pour les mêmes raisons sa grande amie Alice Friedmann, dite "Litzi", épouse en février 1934 (au moment où les sociaux-démocrates autrichiens sont à leur tour mis hors la loi) le Britannique Kim Philby, un ardent communiste qui deviendra l'un des plus grands espions de la guerre froide. La cérémonie a lieu en présence de Teddy Kollek, futur maire de Jérusalem. Pendant des mois, Litzi a aidé des communistes clandestins à quitter Vienne en passant par les égouts - vingt ans avant que le film de Carol Reed, Le troisième homme, n'en fasse un lieu iconique.

Mais la Grande-Bretagne offre à la petite troupe un asile bienvenu, d'autant que cela arrange les Soviétiques qui étendent dans tous les pays occidentaux le réseau de leurs services secrets, connus alors sous les initiales du NKVD, ancêtre du KGB et de l'actuel FSB. Litzi était déjà leur agent à Vienne, elle continue évidemment. Quant à Edith, qui avait rencontré en 1926 le maître-espion Arnold Deutsch, alias "Otto", avec lequel elle a travaillé dans l'ancienne capitale des Habsbourg au bureau de liaison du Komintern, l'Internationale dominée par Staline, elle peut profiter de ses reportages de photographe collaborant à des revues de gauche pour collecter des informations sur l'état du pays. Elle montre les taudis misérables, les défilés de protestation, une petite fille pauvre dévorant des yeux la vitrine d'un pâtissier. Tudor-Hart, lui, exerce comme médecin généraliste dans la vallée de Rhondda, en Galles du Sud, un pays minier marqué depuis le 19ème siècle par de nombreuses catastrophes et porteur de fortes traditions collectives, en particulier de choeurs masculins. Bientôt il ira en Espagne aider les Républicains et les populations saignées par une terrible guerre civile.

Espionner pour le compte de Moscou

A son retour en Grande-Bretagne, le couple se défait et Edith sombre dans la dépression. Leur fils Tommy, dont elle s'occupe autant qu'elle le peut, est un schizophrène incurable. Depuis la fin des années 1930, elle a d'ailleurs consacré une partie de son oeuvre de photographe aux enfants handicapés, sujet jusqu'alors peu abordé. Se souvient-elle du temps où elle travaillait dans un jardin d'enfants Montessori de Vienne? Le monde semblait alors plein de promesses. Il est devenu affreusement sombre, la guerre se déchaîne partout. Seule consolation : après l'attaque de l'Union soviétique par l'Allemagne hitlérienne, en juin 1941, Moscou devient soudain l'alliée des Occidentaux et les espions communistes ont le sentiment d'être au service d'un même camp, celui de la liberté contre la tyrannie fasciste. "Otto", Litzi (nom de code : "Mary") et Edith (son pseudo était tout bêtement "Edith") s'affairent à gagner d'autres agents. 

Mais les services britanniques ont Edith dans leur viseur depuis une décennie, parce qu'ils ont noté sa présence à une manifestation sur Trafalgar Square, et surtout à cause de son amitié avec Litzi. Sur consigne de Moscou, Philby a pris ses distances avec cette épouse trop voyante. Il fera une admirable carrière de "taupe", échappant longtemps aux soupçons, protégé au plus haut niveau en Angleterre, avant de terminer sa vie fêté en héros à Moscou. Ce journaliste de haute volée dont le père était lui-même un espion orientaliste, rival du mythique colonel Lawrence d'Arabie, reste le plus connu (une véritable légende dans le monde des services secrets : John Le Carré lui a rendu hommage dans deux romans, La Taupe puis Un pur espion) du groupe des "Cinq de Cambridge" - The Magnificent Five. Des hommes aussi snobs que cultivés, souvent homosexuels, qui s'étaient connus quand ils étaient étudiants à la prestigieuse université et acceptèrent ensuite de coopérer avec le KGB. Jamais pour de l'argent : leur motivation était idéologique.

Rompue aux techniques de la clandestinité, souvent utilisée comme courrier pour apporter des messages à la station du NKVD de Paris, Edith Tudor-Hart semble avoir joué un rôle direct dans la mise en contact de Philby avec "Otto". C'est en tout cas ce qu'écrit l'un des biographes de Philby, Genrikh Borovik, qui fut agent du KGB aux Etats-Unis et a obtenu un accès privilégié aux archives de la "maison" à Moscou. La photographe aurait aussi aidé à recruter Anthony Blunt, féru d'histoire de l'art, un spécialiste de la Renaissance italienne qui occupa de hautes fonctions auprès de la reine Elizabeth. Identifié en 1963 par la sûreté britannique, le MI5, Blunt doit se retirer en gardant un silence absolu sur ses turpitudes. C'est seulement en 1979 que la Première ministre Margaret Thatcher sera forcée d'admettre que les Soviétiques avaient insinué l'une de leurs créatures jusqu'à Buckingham Palace!

L'équilibre de la terreur nucléaire 

Car le nazisme une fois vaincu, la guerre froide fait rage. Grâce à leurs taupes à El Alamos, le laboratoire secret fondé en 1943 dans le désert du Nouveau-Mexique, les Soviétiques ont su très vite que leurs rivaux américains préparaient une arme d'un type totalement nouveau : une bombe nucléaire. Dès 1946, les Américains sont capables de déchiffrer le code Venona, employé par Moscou pour communiquer avec ces espions installés au coeur du système, au premier rang desquels Klaus Fuchs, un physicien devenu britannique, qui travaillait sur le Manhattan Project. En mai 1945 les Etats-Unis ont fait exploser leur bombe à Hiroshima et Nagasaki. A peine quatre ans plus tard les Soviétiques réussissent leur premier essai nucléaire, prenant de court les Occidentaux.

Peter Stephan Jungk, dont le père, le futurologue allemand Robert Jungk, a beaucoup réfléchi à l'arme nucléaire, explique dans son film que pour nombre de militants de gauche de l'époque - et sans aucun doute pour les "Cinq de Cambridge" - le fait que l'URSS se dote à son tour de la bombe a permis d'établir un équilibre entre les grandes puissances, fondé sur la crainte d'une destruction mutuelle. De fait ce calcul, entériné par l'Agence internationale de l'énergie atomique, a fonctionné même quand de nouveaux venus - l'Inde et le Pakistan, puis l'Iran et la Corée du Nord - ont forcé la porte d'entrée du club réservé jusqu'alors aux USA, à l'URSS, à la Grande-Bretagne, à la France et à la Chine (Israël n'ayant jamais reconnu officiellement posséder l'arme suprême).

Reste ce qu'était l'URSS sous Staline ou Brejnev. Edith Tudor-Hart, souligne son petit-neveu, n'a jamais mis les pieds à Moscou, où les archives du FSB, qui conservent la trace de ses activités d'espionne, sont désormais fermées à triple tour. Divorcée de Philby, son amie Litzi a fini à Berlin-Est, partageant la vie de l'intellectuel Georg Honigmann, un pilier de la nomenklatura communiste. Pour ne pas être arrêtés, trois des "Magnificent Five" ont pris la poudre d'escampette vers la patrie du socialisme. Seul Kim Philby survivra, et fort bien, à la confrontation entre les rêves et la réalité : les deux autres se sont vite adonnés à l'alcool, et à la nostalgie du confort occidental. Le KGB s'est longtemps méfié de Philby - cet agent double supérieurement habile qui avait déjoué pendant vingt ans tous les pièges, allant jusqu'à diriger, au sein du MI6, l'équipe chargée de démasquer les espions pro-soviétiques ! Mais celui-ci a eu droit, deux ans après sa mort, à un timbre à son effigie en caractères cyrilliques. On était en 1990, l'URSS entrait en agonie, et les Etats-Unis allaient se retrouver, au moins pour quelque temps, dans la position de Rome après la défaite de Carthage : seuls au sommet de la puissance.

Edith Tudor-Hart, elle, n'a eu droit à rien.

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