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Billet de blog 5 oct. 2022

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« Le paysan et le bobo », ou la confrontation de la campagne et de la ville

Le rédacteur en chef d'un hebdomadaire viennois de gauche rend visite à un paysan autrichien en colère. Celui-ci lui va à son tour à Vienne. Cette confrontation entre deux univers étrangers l'un à l'autre a donné lieu à un passionnant documentaire.

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Florian Klenk est le rédacteur en chef de l'hebdomadaire viennois Falter, l'un des drapeaux de la gauche et des Verts en Autriche. Il a approuvé dans un commentaire un jugement de la Cour constitutionnelle condamnant un agriculteur, dont une vache avait tué une touriste qui se promenait en montagne avec son chien : c'était une sage décision, écrivait-il, de faire payer l'assurance de l'agriculteur pour le dommage causé à l'orphelin, dont la mère était morte lors de cet incident aussi tragique qu'exceptionnel.

Mal lui en a pris : Christian Bachler, propriétaire d'une ferme à l'ancienne dans une haute vallée de la Styrie mais passé maître dans l'art très moderne d'utiliser les réseaux sociaux, exprime aussitôt sa colère - il est d'ailleurs connu comme le "Wutbauer", le paysan furieux. Ce "bobo", dit-il au cours de sa diatribe, n'a rien compris du tout aux contraintes qui pèsent sur les agriculteurs, particulièrement ceux qui élèvent des animaux que les citadins sont trop contents de manger. Qu'il vienne passer une semaine à la ferme, et il verra!

Klenk est impressionné : la vidéo de Bachler comptabilise très vite quelque 250 000 vues, autant qu'une ville autrichienne de province. Et en effet, que sait-il de ces difficultés, à part qu'elles se sont beaucoup aggravées depuis un demi-siècle ? Il prend l'invitation au mot. Sa rencontre avec un mode de vie bien différent du sien devient un livre, et une collecte de fonds sur Internet quand il apprend que la ferme de Bachler, terriblement endetté mais trop fier pour quémander de l'aide, doit être vendue : quelque 420 000 euros sont récoltés, qui permettent au paysan atrabilaire de conserver l'exploitation familiale où il vit seul avec sa mère, restée veuve depuis que son mari a succombé à une crise cardiaque.

Une réflexion sur le futur de l'agriculture

Cette aventure qui tirerait des larmes aux plus endurcis est devenue, en 2022, un film documentaire, Der Bauer und der Bobo (Le paysan et le bobo), produit et réalisé par Kurt Langbein, connu dans l'espace germanophone pour avoir mis en cause il y a déjà quarante ans le pouvoir des firmes pharmaceutiques - son père Hermann Langbein, envoyé à Auschwitz à cause de son opposition au nazisme, fut l'un des rares prisonniers politiques à témoigner sur le camp de la mort. Ce film se veut aussi une réflexion sur le futur de l'agriculture, un sujet qui préoccupe aujourd'hui presque autant les "urbains" que les paysans.

Klenk et Bachler ont en commun d'appartenir à une même génération, celle qui a la quarantaine. Sinon, tout les sépare. Et bien que le premier ait comme beaucoup de monde des racines paysannes, il est un parfait citadin, à l'aise dans les cafés viennois du 1er arrondissement où Falter a depuis longtemps ses bureaux. Prendre le train régional, puis l'équivalent d'une "micheline", et enfin une voiture-taxi pour parvenir à cette ferme sur les hauteurs de la Krakau, une magnifique région de Styrie, c'est plonger dans une Autriche d'apparence idyllique mais qui en fait agonise. Les jeunes s'en vont vers les villes pour trouver un emploi, il n'y a plus assez d'enfants pour maintenir ouvertes les écoles - refrain hélas connu en d'autres lieux.

On voit désormais bien plus de touristes en été sur les sentiers de ce paysage verdoyant que de gens qui vivent des produits de l'agriculture de montagne. La ferme de Bachler, s'il l'avait vendue, était convoitée, à cause de son apparence à l'ancienne et des hectares attenant, par une banque qui l'aurait volontiers transformée en relais pour des chasseurs venus le temps d'un weekend.

Bachler ne veut pas renoncer. Il élève des animaux, surtout des porcs de montagne à robe grise, plus proches du sanglier que du cochon, dont il tire l'essentiel de ses revenus grâce aux ventes sur Internet. Mais pour faire des rillettes avec ces excellents lardons, il faut d'abord saigner le porc : la tête de Florian Klenk, devant l'animal couché dans la boue après que Bachler l'a étourdi puis lui a tranché la gorge, ressemble à la nôtre si nous étions témoins de ce genre de scène. Et pourtant, lui explique le paysan, ces gestes sont plus "humains" que le travail à la chaîne dans les abattoirs, où des porcs mal étourdis et trop vite saignés sont parfois plongés encore vivants dans le bain brûlant qui va les dépouiller.

Des yaks dans les montagnes de Haute-Styrie

Le changement climatique modifie les habitudes : en dehors de ses vaches Bachler possède désormais quelques yaks, bovin venu de l'Himalaya avec lequel les éleveurs du Tyrol du Sud ont fait des expériences positives, qui peut grimper plus haut sur ces pentes abruptes. Des pommes de terre poussent tout aussi bien sous une couche de foin qui les protège de la sécheresse que si elles sont plantées dans la terre. Il se plaint au passage des règles de l'agriculture communautaire, qui pour verser des subventions veut qu'un terrain soit dédié ou à la forêt ou à l'élevage - des catégories intermédiaires, comme celle que pratique Bachler, font désordre.

L'autre source de revenu, en dehors de la viande, évidemment plus goûteuse que le tout-venant du supermarché, c'est une eau de vie où ont macéré des pommes de pin. Le paysan et sa mère proposent aussi des chambres à la ferme aux vacanciers sur Airbnb. De quoi leur attirer des jalousies : l'un des passages les plus intéressants du documentaire de Langbein est le discours négatif d'autres agriculteurs styriens qui critiquent vertement cette "grande gueule" plus occupée à tracer son chemin dans les médias qu'à se soucier du bien-être collectif.

De son côté Klenk questionne son propre père, qui a grandi à la campagne quand il y avait encore dans son village une grande rue non asphaltée avec très peu de véhicules à moteur, trois débits de boisson et deux cordonniers. La métamorphose a été radicale en Autriche comme en France (où à ma naissance la terre occupait un quart de la population).

L'Autriche, championne d'Europe du bio

Évidemment, le paysan styrien va à son tour passer une semaine à Vienne, où l'on voit de plus en plus de restaurants végans, pour participer à la conférence de rédaction de Falter et arborer un peu partout ses T-shirts humoristiques, comme "Ackerdemiker mit Niveau" (qui brocarde le langage des petites annonces matrimoniales en mélangeant les mots "champ cultivé" et "diplômé d'université"). La rencontre du rat des villes et du rat des champs est un classique, depuis Ésope jusqu'à La Fontaine. Dans le film de Langbein elle culmine avec la visite de défenseurs du bien-être animal à une ferme soupçonnée de mauvais traitements envers ses truies : entre les militants brandissant des pancartes et le producteur qui refuse de les laisser entrer, le dialogue est proche de zéro.

Mais aussi, de façon plus apaisée, le documentaire montre celle de Bachler à l'entreprise Markta ("le premier marché paysan numérique"), qui livre aux consommateurs les produits d'un millier d'agriculteurs, sans l'intermédiaire des grandes chaînes de distribution telles que Billa, Spar ou Hofer (version autrichienne de Aldi). Ces dernières sont omniprésentes dans un pays où il n'existe plus depuis longtemps de "petite épicerie", mais où la filière bio a été encouragée bien avant la France. En 2021 l'Autriche était une nouvelle fois championne dans ce domaine au sein de l'Union européenne, avec 26% des superficies et 22% des exploitations méritant le label bio (contre 10% et 13,4% dans l'Hexagone).

L'Autriche reste aussi l'un des pays hautement industrialisés où beaucoup de gens continuent à vivre dans un environnement rural : le pourcentage des "urbains" y est de 58,4 %, contre 77% en Allemagne. Il y a fort peu de charmants villages comme en France, dont le patrimoine architectural a été mieux préservé mais qui est peuplée de résidences secondaires : presque partout en Autriche les vieux bâtiments ont fait place à des habitations sans charme pourvues de larges doubles baies vitrées, et les potagers d'autrefois à des jardins fleuris. Seuls les arbres fruitiers rappellent la vocation agricole que ces maisons avaient dans le passé.

La question des transports

Pourtant, comme le soulignait un récent supplément de Falter, un million d'Autrichiens (pour presque neuf millions d'habitants) vivent dans au moins deux endroits différents, souvent entre ville et campagne, en raison des séparations familiales mais aussi de la numérisation croissante du travail. La question des transports reste à cet égard cruciale. Si l'Autriche n'a pas connu de mouvement social comparable à celui des "gilets jaunes", qui s'opposaient aux taxes sur les carburants jugées écologiques, des tensions existent - c'est l'une des clés de compréhension du vote lors des élections - et le déploiement des voies de chemin de fer ou des pistes cyclables a du mal à s'imposer face au culte de la bagnole.

Le Viennois Florian Klenk peut oublier pendant des semaines la voiture car les transports publics fonctionnent très bien dans la capitale - et même sans interruption nocturne du vendredi au dimanche soir. Le "paysan en colère", lui, n'a pas le choix. Même s'il arpente souvent à pied des sentiers de montagne, avec ou sans ses bêtes.

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