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Billet de blog 4 nov. 2022

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« Athena », de la fiction à la réalité

Linz, en Autriche, a vécu des désordres insolites le soir de Halloween : deux cents très jeunes hommes ont voulu imiter les émeutiers d'« Athena », le film de Romain Gavras sur Netflix. Sauf que ce n'est pas une cité dégradée qui servait cette fois de matrice, mais TikTok.

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Depuis mardi toute l'Autriche s'interroge: mais qu'est-ce que ce film français, Athena, qui a servi de cri de ralliement à de très jeunes hommes décidés à foutre le bordel à Linz le soir de Halloween?

La chose s'est en effet produite le 31 octobre dans la capitale de Haute-Autriche, une ville plutôt tranquille où la police n'a guère qu'à surveiller les supporters de football trop agressifs. Et voilà qu'elle se trouvait confrontée à une foule hostile de quelque deux cents garçons qui envoyaient les projectiles de petits mortiers contre les passants! Du jamais vu. D'autant qu'ils étaient très jeunes, parfois à peine adolescents: des 129 contrôles d'identité opérés ce soir-là, il ressort que 73 de ces fauteurs de troubles avaient moins de 18 ans et 6 moins de 14 ans. Il a fallu déployer des policiers casqués avec des boucliers. Là encore, du jamais vu.

Lorsque la police a révélé leurs nationalités, ce fut le tollé. Car si l'on dénombrait parmi eux 46 Autrichiens, il y avait aussi 28 Syriens, 14 Afghans, 4 Kosovars, 4 Bosniaques, 4 Serbes, 4 Roumains et autant de Macédoniens du Nord. On se serait presque cru à l'époque où l'empire des Habsbourg dominait l'Europe centrale. Les haines qui ont parfois dressé l'une contre l'autre ces communautés semblaient oubliées: tous unis contre les flics!

Le parti d'extrême droite FPÖ, maintenant dans l'opposition, a aussitôt rejeté la responsabilité de ces désordres sur les conservateurs au pouvoir "qui submergent notre pays avec des gens venus des quatre coins du monde". Quant au ministre de l'intérieur Gerhard Karner, qui appartient à la droite conservatrice, il s'est empressé de demander que ceux qui avaient obtenu l'asile soient renvoyés chez eux, puisqu'ils avaient prouvé qu'ils n'en étaient pas dignes. Il a fallu qu'on lui explique que c'était impossible, s'agissant de Syriens ou d'Afghans. Il persiste.

On sait que l'extrême droite française obsédée par le "grand remplacement" a utilisé Athena, le film de Romain Gavras diffusé depuis septembre par Netflix, qui raconte une émeute dans une cité de la banlieue parisienne, pour prédire un futur apocalyptique. "La guerre civile, vous la craignez? Regardez ce teaser d'Athena et voyez votre avenir!" a lancé le député européen Gilbert Collard, désormais proche d'Éric Zemmour.

Mais il est vrai qu'à Linz ces images violentes ont fédéré un projet sans doute au départ bien plus ludique qu'insurrectionnel. Quelques dizaines de jeunes sans perspective ont voulu jouer à la guerre en imitant ce qu'ils avaient vu sur l'écran et en se saoulant avec "J'comprends pas", du duo de hip-hop PNL (De la haine à revendre j'en ai tellement). Enquêteurs et journalistes ont retrouvé des messages annonçant un "Athena 2.0" à Linz pour le soir d'Halloween, et lorsque les troubles ont commencé, des participants en ont posté une vidéo avec ce message: "Linz ist Athena geworden" (Linz est devenu Athena).

À cette différence près que ce n'est pas une cité de banlieue dégradée qui était la matrice, comme dans le film, mais le réseau social TikTok, très prisé des adolescents en raison de sa facilité extrême d'utilisation. C'est lui qui a permis aux jeunes de se mettre en contact et de préparer cette soirée de folie. Or sur TikTok, remarque une journaliste du quotidien viennois Der Standard, les algorithmes opèrent immédiatement une sélection en fonction du lieu d'où sont postées les vidéos. Linz est ainsi devenue en un temps record une caisse de résonance, le vortex où tournait sur elle-même une réalité presque aussi puissante que la fiction.

Les adultes en tout cas prennent l'affaire très au sérieux. Le gouverneur de Haute-Autriche a convoqué ce vendredi un conseil de sécurité, et lundi il y aura un "sommet" auquel le ministre fédéral de l'intérieur compte participer. Le maire social-démocrate de Linz en a profité pour réclamer plus de policiers, plus de monde également pour traiter les demandes d'asile et les dossiers liés à l'immigration. La lenteur désespérante de l'administration, a-t-il dit, explique aussi ce qui s'est passé. 

Un détail quand même, resté inaperçu dans le flot de commentaires au sujet de "Linz-Athena" : selon le Standard, deux jours avant les incidents d'Halloween, une quarantaine d'hommes masqués ont attaqué à Linz à coups de verres, de cendriers et de chaises une réunion privée dans un jardin, faisant quatre blessés dont trois graves (il y a eu deux blessés légers, deux policiers, lors des incidents du 31 octobre). C'était, si l'on comprend bien, une expédition punitive pour régler des comptes avec des supporters du club de football adverse. Presque normal, quoi. Ce "deux poids-deux mesures" exprime bien le racisme ordinaire qui sévit en Autriche, conclut le quotidien de centre gauche.

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