Pour les Autrichiens, il était aussi révéré que l'Abbé Pierre. Mais le pavé lancé mi-septembre par l'hebdomadaire viennois Falter ne cesse d'élargir ses cercles nauséabonds: contrainte de se justifier, la direction de SOS-Kinderdorf Autriche a finalement révélé que non seulement Hermann Gmeiner avait abusé sexuellement au moins huit garçons orphelins élevés dans cette structure "familiale" dont il avait été l'initiateur, mais que l'organisation avait ensuite payé leur silence pour couvrir la mémoire du fondateur. 25.000 euros pour chaque victime. Pas un jour ne se passe sans de nouveaux détails ou des plaintes en justice.
C'est un scandale à la mesure de l'aura qui entourait la figure de Gmeiner, sorte de saint laïque très chrétien - tout le monde l'a oublié, mais l'Autriche a eu un rôle précurseur en 1995 dans la dénonciation des abus sexuels de l'Église catholique. Dernier épisode en date: la commission culturelle du 1er arrondissement de Vienne, le centre ville que visitent les touristes, a décidé début novembre de débaptiser le petit parc qui portait son nom, près de l'ancienne Bourse, et d'en retirer son buste.
Revenons aux années d'après la Seconde Guerre mondiale, lorsque ce Tyrolien fils de modestes paysans, dont la mère était morte précocement, eut l'idée, pour donner une enfance à tous les orphelins qu'avait laissé le conflit, de créer une structure familiale chaleureuse et à taille humaine avec des "villages" regroupés autour d'adultes, principalement des femmes. L'idée a séduit, car elle semblait également éloignée du collectivisme de la gauche et de la rigidité du nazisme qui embrigadait tous les enfants au sein des Jeunesses hitlériennes ou de leur pendant féminin, le BDM.
Comme l'écrit Armin Thurnher, le journaliste qui a fondé Falter, Hermann Gmeiner au si bon sourire, photographié aux côtés du Dalaï Lama et de Mère Teresa, devint une icône autrichienne au même titre que les champions de ski Toni Sailer ou Hermann Maier. En 1949 il avait lancé Societas Socialis, devenue SOS-Kinderdorf (SOS-Village d'Enfants), une organisation caritative qui a essaimé ensuite dans de nombreux pays.
La chute est donc abyssale.
Il faut s'attendre à ce que bien des rues et des places soient débaptisées, comme l'ont été (et le sont encore) celles qui portaient le nom de dignitaires nazis. Mais le nazisme une fois disparu, note la philosophe Isolde Charim, le besoin d'autorité restait. Même l'éducation "anti-autoritaire" a donné lieu plus tard à des abus sexuels.
Par exemple le peintre actionniste Otto Muehl, fondateur d'une Commune refusant la famille nucléaire et adepte proclamé de la révolution sexuelle des années 1960-70, a en son temps largement usé de sa position dominante pour se faire livrer par leurs mères de très jeunes filles qu'il "initiait". Il fut condamné pour cela à sept ans de prison, mais reste un symbole de l'Autriche en rébellion contre le conservatisme. Les ventes de ses oeuvres donnent souvent lieu à des protestations de ses victimes, notamment lorsqu'il a utilisé les cendres de leurs journaux intimes - faire de l'art tout en détruisant des preuves dont la justice pouvait s'emparer quand elle instruisait l'affaire de pédophilie dans les années 1980: la performance laisse en effet pantois.
Le pire, dans le dernier scandale, est peut-être à venir. Dans son édition du 29 octobre Falter - premier média à briser le mur du silence qui a longtemps entouré l'institution SOS-Kinderdorf, en publiant les témoignages d'anciens enfants contre des violences - incrimine deux responsables de l'organisation, Helmut Kutin (mort en 2024, jusqu'en 2017 le chef de l'antenne autrichienne) ainsi que Christian Moser, toujours en fonction.
Ceux-ci ont-ils laissé un riche donateur pédophile approcher en connaissance de cause des enfants vulnérables, et même dormir dans le "village" du Népal (ce qui est strictement interdit par le règlement), en échange de ses largesses financières? La justice devra en tout cas clarifier les choses. Ce riche donateur s'était vu signifier en 2015 une interdiction de visite du village népalais. Pourquoi? "We don't speak about it" (Nous ne parlons pas là-dessus) a répondu SOS-Kinderdorf Népal à l'hebdomadaire autrichien, lorsque celui-ci s'est enquis des raisons.
Il a fallu attendre des années pour qu'une personne au Népal, qui avait connaissance des abus commis par ce riche donateur contre huit enfants népalais, alerte SOS-Kinderdorf International, l'organisation déposant plainte en Autriche le 1er décembre 2021. Ce dont le grand public jusqu'ici n'avait pas été informé.
On n'en a pas fini avec cette affaire. Quand Falter a lancé son pavé, il y a six semaines, il ne se doutait pas qu'il allait découvrir un marécage aux eaux putrides.
PS: Ceux qui veulent en savoir plus sur le rôle précurseur de l'Autriche dans la dénonciation des abus sexuels commis par des religieux catholiques, et sur celui du Père Maciel, "héros" d'une mini-série télévisée au titre éloquent, Le Loup de Dieu (actuellement sur HBO, je ne l'ai pas vue) peuvent se reporter au billet que j'avais consacré en 2019 à ces deux scandales.
https://blogs.mediapart.fr/joelle-stolz/blog/180219/abus-sexuels-dans-leglise-lautrichien-groer-et-le-mexicain-maciel