Paris-Vienne aux urgences médicales

Se faire soigner en France et en Autriche: quelques réflexions, forcément impressionnistes, à partir d'une expérience personnelle.

Au service des urgences de l'hôpital Lariboisière. © DR Au service des urgences de l'hôpital Lariboisière. © DR
Le contraste ne pouvait être plus éclatant.

Je me suis cassé le poignet à Paris et le service d’urgences de Lariboisière, l’un des grands centres hospitaliers de la capitale, situé à côté de la Gare du Nord, a immobilisé la fracture afin que je puisse retourner chez moi, en Autriche. A Vienne, j’ai ensuite été soignée par l’un des hôpitaux publics spécialisés dans les traumatismes, à Meidling, prévu à l’origine pour les accidents du travail (ces établissements sont financés par les employeurs) même si cela ne recouvre plus que 20% des cas traités.

 

 

Dans un couloir du centre hospitalier de Mödling à Vienne. « L'Autriche a l'un des meilleurs systèmes de santé au monde. Je veux qu'il en reste ainsi! » proclame l'affichette. Slogan : Mon cœur pour  une Autriche sociale. Dans un couloir du centre hospitalier de Mödling à Vienne. « L'Autriche a l'un des meilleurs systèmes de santé au monde. Je veux qu'il en reste ainsi! » proclame l'affichette. Slogan : Mon cœur pour une Autriche sociale.
Ces deux photos ne captent qu’un moment d’une réalité plus complexe. Mais elles reflètent quelque chose de cette réalité. A Paris un accueil surchargé, des équipements vétustes, une myriade de posters mi-humoristiques, mi-apocalyptiques, témoignant de l’usure des personnels après des mois de mouvement social et des conditions difficiles dans lesquelles ils exercent leur métier. Partout les patients se voient rappeler noir sur blanc que les agressions verbales ou physiques (insultes, coups, crachats) peuvent faire l’objet de poursuites. L’avertissement était omniprésent, et bien que tout le monde ait été calme durant mon admission le problème sautait, pour ainsi dire, aux yeux. 

(Précision : le dévouement et la compétence des personnels de Lariboisière ne sont nullement en cause. J'ai au contraire été très vite prise en charge compte tenu des circonstances).

A Vienne aussi on avait droit à un rappel similaire, qui fait partie du règlement de tout hôpital. Mais il fallait le chercher, imprimé très petit dans un long texte affiché que personne ne lit. Ce qui frappait le visiteur étaient les couloirs impeccables, le matériel flambant neuf, une attente d’une durée très supportable. Et sur les murs immaculés, de loin en loin, de rares affichettes insistant sur le fait que la santé ne doit « jamais devenir une question d’argent » ou que l'Autriche bénéficie de "l'un des meilleurs systèmes sociaux au monde". Une profession de foi soulignée à grand renfort de kitsch (le cœur rouge, le point d’exclamation), dans une capitale gouvernée depuis des décennies par la social-démocratie et où les soins médicaux, à l’instar du logement, participent d’un projet politique autant que d’un clientélisme bien géré.

Rarement j’ai eu autant l’impression que l’Autriche était l’« île des Bienheureux » vantée jadis par le pape Paul VI.

Derrière cette façade avenante se cachent bien sûr des défauts. Passons sur les scandales : le plus retentissant fut la construction vingt ans durant de l’hôpital général de Vienne, l’AKH, entachée de multiples pots-de-vin, dépassements et surcoûts qui débouchèrent sur un procès mémorable. L’AKH reste un machin gigantesque comme on n’en fait plus (8.661 employés, 1.728 lits dont 130 pour des soins intensifs), mais un centre d’excellence pour la médecine. Les soins médicaux figurent d’ailleurs, avec la qualité des transports publics ou de l’eau, parmi les atouts de la capitale autrichienne, classée depuis des années numéro un mondial des métropoles où il fait bon vivre.

La structure fédérale du pays encourage chaque gouverneur de Land à se battre avec bec et ongles pour des infrastructures, notamment pour conserver les hôpitaux pourvoyeurs d’emplois. Mais les comparaisons avec d’autres pays de l’OCDE à forte tradition social-démocrate sont parfois cruelles. L’Autriche entretient à grands frais deux à trois fois plus de lits d’hôpitaux que dans le nord de l’Europe : 7,4 pour mille habitants contre 2,2 au Danemark, 2,5 en Suède, 3,3 en Finlande. Il faut tant bien que mal les rentabiliser, d’où une durée plus longue d’hospitalisation, excessive au regard des critères actuels car elle entraîne souvent des complications, puis de rééducation, sans compter les risques d’infection. Tout cela va à rebours des principes appliqués dans les pays scandinaves : soins le plus possible à domicile, filtre opéré par le médecin généraliste, hôpital réservé aux cas critiques et à la médecine spécialisée.

(* Un ajout important: La rationalisation budgétaire grâce à la diminution du nombre de lits fait peut-être bien sur le papier. Dans la réalité, c'est une autre histoire. Quelqu'un qui vit à Copenhague me dit qu'on y est plus mal soigné qu'à Vienne, que les délais d'attente pour certains examens comme le scanner ou pour des opérations sont très longs. Et que des gens ont préféré prendre l'avion pour l'Espagne et payer de leur poche un diagnostic rapide, de crainte que la situation n'empire. Les Danois, comme les Néerlandais, misent beaucoup sur l'activité sportive pour prévenir les pépins. Malheur à ceux qui en ont!) 

A Vienne, qui a aussi le statut de Land, la santé publique absorbe 16,9% des 14 milliards d’euros du budget annuel. Il faut bien, argumentent les autorités, répondre aux besoins d’une ville dont la population s’accroît (bientôt 1,9 million d’habitants : + 13% de 2008 à 2018) et dont un habitant sur six vient d’un pays extérieur à l’Union européenne, souvent de régions où l’offre médicale se résume à la structure hospitalière. Où l’on ne connaît pas d’alternative. L'accueil dans les hôpitaux viennois doit sembler paradisiaque, lorsqu'on connaît les conditions dans des pays beaucoup moins privilégiés, par exemple en Afrique subsaharienne, dont même les centres de référence ne fournissent souvent ni linge ni nourriture aux malades... 

Comme en France, les gens ont donc tendance à se rendre aux urgences pour le moindre bobo, puisque c’est accessible 24 heures sur 24 et gratuit. Il suffit de sortir sa « e-card », l’équivalent de la Carte vitale. Dans les pharmacies en revanche, la plupart des clients doivent acquitter 6,30 € de taxe pour chaque boîte prescrite et payer de leur poche quand un médicament coûte moins de 5 €, un frein parmi d’autres à la surconsommation qui caractérise l’Hexagone.

Il y a en Autriche quelques technocrates qui rêvent de rationaliser davantage le secteur de la santé. Et d’autres, comme ce fut dit récemment lors d’un débat à la télévision autrichienne, qui évoquent le bon vieux temps où, à la campagne, on chargeait « dans une brouette » les ivrognes écroulés dans le fossé. La vérité est que l’Autriche est un pays moderne mais qui ne veut pas trop en avoir l’air. Le système de santé y coûte cher à la collectivité, pour que chacun puisse se faire soigner gratuitement. Et tant pis si on pourrait dépenser mieux tout cet argent. On ne veut brusquer personne, on n’y mène pas de réformes radicales, le mot-clé est Gemütlichkeit, ce sentiment de confort intime qui garantit la paix sociale. Oui: une île des bienheureux.

 

(*) Le budget des aides sociales dans la capitale, notamment au logement, est plus élevé que celui de la santé: environ 20% du total. 

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