«Bridgerton» ou le triomphe de l'histoire alternative

La série télévisée lancée avant Noël est un produit calibré par Hollywood pour le marché mondial, une romance pimentée d'érotisme dans un décor ultra-kitsch censé raconter l'Angleterre de 1813. Mais parce qu'elle revendique la diversité raciale et un point de vue féminin, elle nous dit quelque chose d'aujourd'hui.

La reine Charlotte vue par Shonda Rhimes: certains historiens pensent qu'elle avait des origines africaines. © Liam Daniel/Netflix La reine Charlotte vue par Shonda Rhimes: certains historiens pensent qu'elle avait des origines africaines. © Liam Daniel/Netflix

Des bâtiments néo-classiques drapés de glycines, des hommes coiffés de hauts de forme et des femmes occupées par le prochain bal, la grande affaire du mariage et les affres de la compétition sociale: on a vu ça cent fois dans les adaptations d'Orgueil et préjugés, le roman de l'Anglaise Jane Austen paru en 1813, ou, plus mordant encore, de La foire aux vanités, de son compatriote William Thackeray.

Le seul aspect d'emblée insolite dans la série américaine Bridgerton (en français La Chronique des Bridgerton), plébiscitée depuis des semaines par des téléspectateurs avides d'échapper à la morosité pandémique, c'est son casting multiracial: le jeune premier est un Noir, tout comme plusieurs personnages importants, dont l'énergique Lady Danbury qui règne sur la haute société londonienne. Ou encore le très méchant duc de Hastings, le père du héros. Réjouissant anachronisme, les coloured people ne sont pas cantonnés à des places de valet et de soubrette mais attirent l'oeil du téléspectateur presque à chaque scène: on voit parmi les figurants des Asiatiques (versant indien ou versant chinois) et surtout, dans les premiers rôles comme dans les autres, des Noirs.

Ce parti-pris est affiché sans être explicité pendant trois épisodes, qu'on savoure avec un plaisir coupable comme on sucerait des bonbons trop sucrés - surtout que cela traîne souvent en longueur. Au point qu'on se demande s'il ne participe pas, avec les rengaines pop et les tons outrageusement acidulés (ah, ces arbres colorisés à l'ordinateur, ces monceaux de fleurs Made in China!), des choix stylistiques d'une série conçue à Hollywood par une valeur sûre de l'usine à rêves, la productrice Shonda Rhimes.

Créatrice du feuilleton médical au long cours Grey's Anatomy, cette Afro-Américaine a dès ses débuts tenu à montrer des couples inter-raciaux. En 2017 Netflix lui a offert un "contrat à neuf chiffres" - quelque 150 millions de dollars: cela donne une idée des enjeux dans la bataille avec Disney - pour s'attacher sa collaboration et lancer de nouveaux programmes sur la plate-forme de streaming. A commencer par cette adaptation d'une série romanesque à l'eau de rose pimentée d'érotisme, de l'Américaine Julia Quinn. Mais tous les acteurs sont impeccablement british - y compris la voix de Julie Andrews -, et la vénérable Angleterre offre assez de châteaux, de parcs et de façades Regency pour qu'on y trouve sans problème des décors.

Omniprésence des Noirs

Au 4ème épisode une discussion entre le jeune duc de Hastings (Regé-Jean Page, de père anglais et de mère zimbabwéenne) et sa bienfaitrice Lady Danbury (Adjoa Andoh) nous dévoile la raison d'une telle anomalie: la reine Charlotte (incarnée par Golda Rosheuvel, qui vient de Guyane britannique) est une métisse africaine. "Nous étions deux sociétés divisées, séparées par la couleur jusqu'à ce qu'un roi tombe amoureux de l'une d'entre nous. L'amour, Votre Grâce, peut soulever des montagnes", insiste la vieille dame qui veut le voir épouser Daphné Bridgerton, pur rejeton de l'aristocratie anglaise et d'une blancheur diaphane. A quoi le beau Simon réplique que cette élévation sociale, dont son père avait bénéficié en se voyant attribuer un titre et des terres, n'est due qu'à la faveur d'un souverain et pourrait être remise en cause d'un jour à l'autre. En somme, rien ne vaut l'état de droit.

Certains historiens pensent que, même si elle était née en Allemagne, Charlotte de Mecklenbourg-Strelitz, l'épouse du roi George III (1738-1820), avait des origines africaines via son ascendance portugaise. Il y avait des Noirs dès cette époque en Angleterre, parce que des esclaves échappés des plantations du sud des Etats-Unis y trouvaient refuge et que les milieux abolitionnistes, en particulier les Quakers, y étaient très actifs depuis la fin du 18ème siècle. La volonté d'un propriétaire de récupérer son "bien" et le procès qui s'ensuivit avaient abouti en 1772 à un jugement historique, celui de Lord Mansfield, établissant qu'aucune loi positive ne justifiait l'esclavage sur le territoire britannique. Il faudra cependant attendre 1833 pour que celui-ci soit vraiment aboli et la marine royale fit dès lors la chasse aux bateaux négriers, les obligeant à relâcher leur cargaison: c'est ainsi que fut créé par d'anciens captifs, en Afrique de l'Ouest, le Liberia. 

La présence de Noirs en Angleterre tout au long du 19ème siècle est donc établie. Le réalisateur William Oldroyd s'est appuyé là-dessus pour donner une servante noire à sa Young Lady - superbe adaptation, dans l'Angleterre rurale de 1865, de la nouvelle féministe de Nikolaï Leskov La Lady Macbeth du District de Mtsensk. Un autre personnage noir de Bridgerton, le boxeur Will Mondrich - qui se bat à mains nues, la règle d'utiliser des gants en cuir en boxe anglaise datant d'une période ultérieure -, est inspiré de l'Américain Bill Richmond, une célébrité à Londres où il livra de nombreux combats et termina sa vie.

Shonda Rhimes et son fidèle showrunner Chris Van Dusen amplifient ces faits assez ténus. Ils nous proposent une histoire alternative, tels ces romans de Philip K. Dick imaginant à quoi ressemblerait l'Amérique si les Allemands et les Japonais avaient gagné la Seconde guerre mondiale. Que se serait-il passé si la reine Charlotte avait vraiment eu des ancêtres africains, et si elle avait favorisé l'ascension d'autres "gens de couleur"? Que se passerait-il si Noirs et Blancs étaient égaux dans un monde qui reste par ailleurs foncièrement inégalitaire? Une scène montre un quartier misérable de Londres, mais Miss Thompson, elle aussi une métisse, repousse l'idée que les pauvres ont une infériorité ontologique: ce sont simplement "des gens qui ont eu moins de chance que nous". 

Un message féministe enrobé dans le sucre

Simon et Daphné: sous l'apparence convenue, l'aspiration à un rapport plus égalitaire. © Liam Daniel/Netflix Simon et Daphné: sous l'apparence convenue, l'aspiration à un rapport plus égalitaire. © Liam Daniel/Netflix

 

On peut sourire de cette vision si américaine - beaucoup diront à juste titre: néo-libérale - d'une société où chacun, en travaillant dur et à condition d'avoir un peu de chance, peut "y arriver". Mais il y a un autre aspect qui retient l'attention: les efforts de la série pour adopter systématiquement un point de vue féminin. Certes, comme l'héroïne de Cinquante nuances de Grey, qui a popularisé l'attirail SM en s'adressant au même type de public, Daphné est à la fois jolie et intelligente sans rien de trop menaçant pour la psyché masculine.

Il y a quand même des moments étonnants, par exemple quand cette créature d'apparence éthérée envoie au sol d'un uppercut bien placé un soupirant trop pressant: elle n'a pas besoin d'un preux chevalier pour la défendre. Elle a beau être ligotée par mille contraintes, l'objet d'une surveillance constante de sa réputation, elle refuse d'être une victime. Et la vraie virilité, c'est accepter qu'une femme soit maîtresse de sa vie. Cela peut nous paraître banal mais c'est loin de l'être, encore aujourd'hui, sur de grandes parties de notre planète: enrobée comme une douceur inoffensive (interdite aux moins de 16 ans quand même), il y a aussi cette idée-là.

En 1954, dans le film Le sel de la terre - son réalisateur, Herbert Biberman, fut "blacklisté" sous pression de la droite mccarthyste -, elle était au coeur de la scène où la femme d'un gréviste mexicain, qui organise la lutte des familles de mineurs, dit à son mari aussi furieux que macho (je cite de mémoire): "Ce n'est pas t'abaisser que je veux. Mais soulever le monde et m'élever avec lui". Près de soixante-dix ans plus tard, ce message est porté par le système hollywoodien. Et l'élection pour la première fois, en novembre 2020, d'une femme noire comme vice-présidente des Etats-Unis le manifeste aux yeux de tous. 

Rhimes et son alter ego Van Dusen vont aux limites de ce que permet la vraisemblance. Car nous sommes à une époque où les femmes sont corsetées par des valeurs rigides, Daphné s'en plaint amèrement. Leur seule possibilité d'avoir un statut est de se marier, leur seul but dans la vie d'avoir des enfants. Cela devient un élément central de l'intrigue: le jeune duc s'est juré de ne jamais en avoir. Mais il désire Daphné et celle-ci le désire: l'une des scènes les plus sensuelles de cette première saison prodigue en copulations frénétiques (certaines se sont même retrouvées sur des sites porno, ce qui a obligé Netflix à dégainer sa batterie d'avocats) est celle où elle regarde Simon lécher sa cuiller dans un salon de thé... Ou plus classiquement, durant un match de boxe, quand elle le voit retrousser ses manches sur ses bras musclés. Ou encore, durant leur nuit de noces, lorsqu'il se met nu devant elle - nous le voyons de dos, elle de face.

"Coordinatrice d'intimité"

Pour l'actrice Phoebe Dynevor, un changement notable: "D'habitude, c'est la femme qui enlève ses vêtements devant l'homme couché sur le lit". Cette Européenne n'était pas au bout de ses surprises. #Metoo étant passé par là, les auteurs de la série ont engagé une "coordinatrice d'intimité" - un nouveau métier à Hollywood - qui est arrivée sur le tournage avec des tapis de yoga, des ballons et des rembourrages de toute sorte pour le confort des acteurs. Elle veillait à ce que chaque scène de sexe soit réglée avec autant de précision qu'une cascade, et surtout à ce que le réalisateur ne sorte jamais des clous - ce n'est pas dans Bridgerton qu'on demanderait inopinément à l'actrice d'ôter sa culotte, comme le fit Paul Verhoeven pour une scène iconique de Basic Instinct. Et quel soulagement: quand Simon fait un (bref) cunnilingus à Daphné renversée sur les marches d'un escalier, c'est beaucoup moins douloureux - pour son dos à elle - que ça n'en a l'air.

La "coordinatrice d'intimité" fut aussi d'un grand secours pour l'acteur gay qui joue Anthony, le frère aîné de Daphné, très ardent dans la série avec sa maîtresse cantatrice. L'homosexualité masculine est abordée à travers un personnage marié à la ville mais follement épris d'un autre homme qui le lui rend bien, cette double vie étant alors le lot commun à tous les gays. On ne sort pas ici du placard et l'idéal reste une sexualité aussi hétéronormée que féconde: ils se marièrent, copulèrent frénétiquement, et eurent beaucoup d'enfants.

Il n'empêche. Ce produit soigneusement calibré pour plaire au plus grand nombre, et rapporter beaucoup d'argent, nous dit quelque chose sur l'évolution de nos sociétés. Dans Devine qui vient dîner Stanley Kramer mettait en scène, en 1967, la question jadis presque taboue du couple inter-racial. On a pu ironiser au sujet du personnage joué par Sydney Poitier, médecin bien sous tous rapports et boutonné jusqu'au cou, invité chez les parents bourgeois de sa fiancée blanche. Beaucoup d'eau a passé sous les ponts. Il y eut récemment la version horrifique du même thème avec l'excellent Get Out de Jordan Peele. Et même les héroïnes à la Barbara Cartland ne sont plus ce qu'elles étaient: elles collent des uppercuts aux messieurs trop insistants et apprennent, pour mieux se préparer au mariage, les délices de la masturbation.       

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