Femmes autrichiennes (1): Adelheid Popp et Käthe Leichter, pionnières du féminisme

Adelheid Popp fut la première députée à prendre la parole au Parlement à Vienne, Käthe Leichter a mis en évidence la « double journée » des travailleuses. Leur apport à l'histoire de la gauche dépasse les frontières de l'Autriche.

Rongeant son frein dans l’opposition, le parti social-démocrate autrichien, le SPÖ, ne se porte pas bien. Même s’il a de beaux restes – il compte encore plus de 150.000 membres pour moins de 9 millions d’habitants, un chiffre dont le PS français pourrait rêver -, il vit une sérieuse crise de leadership et surtout de projet. Celle qui est actuellement à sa tête, Pamela Rendi-Wagner, a demandé ces jours-ci un vote de confiance des militants: si elle est désavouée, le parti devra trouver un autre dirigeant. Les « camarades » commémorent avec nostalgie l'époque du chancelier Bruno Kreisky, qui a remporté il y a cinquante ans sa première majorité absolue, ouvrant la voie à une modernisation spectaculaire de l’Autriche, notamment du droit de la famille. Un demi-siècle plus tard le maire-gouverneur de Vienne, Michael Ludwig, qui promet monts et merveilles aux électeurs avant le scrutin prévu cet automne dans la capitale, ne mentionne même pas son étiquette SPÖ sur sa page Internet : être un bon gestionnaire attentif à ses administrés semble bien suffisant.

Certains pensent que la social-démocratie a épuisé sa mission historique dans une Europe acquise grosso modo, en dépit des attaques néo-libérales, à l’Etat-providence. Que la gauche maintenant serait plutôt du côté des Verts – encore que ceux-ci, en Autriche, se soient enfermés dans un pacte de gouvernement avec la droite qui leur laisse l'environnement, mais les oblige à assister impuissants au déploiement d’une politique très dure contre les migrants et demandeurs d'asile.

Il est en tout cas utile, dans ce marasme, de se retourner vers les temps où ce courant défendait avec courage, et souvent avec panache, des principes que nous considérons comme élémentaires : la réduction du temps de travail, l’organisation syndicale, le droit de vote pour tous. Des principes qu’ont incarné deux pionnières du féminisme en Autriche, Adelheid Popp et Käthe Leichter. 

Adelheid Popp © Crédit courtoisie: DÖW (Centre de documentation de la Résistance autrichienne) Adelheid Popp © Crédit courtoisie: DÖW (Centre de documentation de la Résistance autrichienne)
Née Dworak dans une famille d'immigrants venus de Bohême, Adelheid Popp (1869-1939) a gagné son pain dès l’âge de dix ans, après avoir fréquenté pendant trois ans l’école primaire. Elle n’a vraiment appris à lire et à écrire que dans des cours du soir, à une époque où la journée de travail durait douze heures. Elle fut pourtant la première femme à prendre la parole dans le jeune Parlement autrichien élu au suffrage universel, la monarchie des Habsbourg ayant été balayée par la guerre de 14-18. Elle a été plusieurs fois reconduite dans son siège de députée jusqu’à la mise hors la loi de toutes les organisations sociales-démocrates par le régime « austro-fasciste », en février 1934. Très engagée sur le front féministe – même si elle a dû parfois temporiser avec une direction qui considérait qu’il y avait des causes plus urgentes que de réclamer le droit de vote pour les femmes -, elle est devenue en 1892 rédactrice en chef du Journal des Travailleuses, qu’elle avait contribué à fonder.

Parmi une vingtaine d’ouvrages, son œuvre la plus célèbre est Jeunesse d’une Ouvrière. Publié de façon anonyme en 1909 (avec une préface du socialiste et féministe allemand August Bebel), puis sous son nom, ce récit sera largement diffusé. Il a été récemment réédité en Autriche grâce à la journaliste féministe Sibylle Hamann, devenue depuis députée des Verts, et à l’historienne Katharina Prager. Se plonger dans l’enfance d’Adelheid Popp, c’est en effet se confronter à un monde où les pères se sentaient autorisés à battre comme plâtre leur épouse, où dans les registres de baptême les marraines analphabètes signaient d’une croix, où trop d’enfants mouraient en bas âge – illettrée autant que dévote, la mère d’Adelheid en eut quinze, dont dix n’ont pas atteint leur dixième année.

« On pourrait décrire la famille Dworak avec des mots qu’on emploie volontiers aujourd’hui, rappelle Sibylle Hamann. Patriarcale et imprégnée de religiosité, étrangère à l’éducation et à la culture, pauvre en communication. Peu désireuse de s’intégrer ». En clair : ce que l’on reproche maintenant souvent aux immigrés musulmans. Surtout depuis qu’une directrice d’école viennoise proche du SPÖ, Susanne Wiesinger, a accusé dans Guerre culturelle en salle de classe. Comment l’islam transforme l’école (Kulturkampf im Klassenzimmer, QVV 2018, non traduit) nombre de ses collègues d’être incapables, par lâcheté ou par naïveté, de s’opposer à la vision rétrograde portée par certains de leurs élèves. Un brûlot caricatural, mais qui a eu le mérite de susciter de vives discussions.

En écho aux débats actuels les mémoires d’Adelheid Popp se veulent un message d’espoir, le récit d’une élévation laïque. Le Chemin vers le Sommet, consacré en 1929 aux combats du féminisme social-démocrate, est d’ailleurs un autre titre d’elle, emblématique d’une époque où la gauche s’efforçait de bâtir une société rendant possible l’émancipation. La scène où la petite Adelheid, renvoyée de la fabrique (parce qu’elle a résisté à ce qu’on appellerait aujourd’hui du « harcèlement sexuel »), s’agenouille en vain dans des églises pour implorer la pitié du Ciel, est le contrepoint de celles où elle sort de sa condition d’humiliée en osant prendre la parole devant des assemblées masculines et en organisant des grèves malgré le harcèlement policier : elle sera plusieurs fois emprisonnée à cause de son militantisme. Dans la Vienne Rouge des années 1920-1934, les sociaux-démocrates ont pu financer grâce aux impôts qu’ils levaient auprès des riches un contre-projet ambitieux, alternatif au « christianisme social » de la droite catholique et bien sûr au nazisme montant, appuyé sur une politique de logement et de santé, des clubs sportifs et de loisirs, d’innombrables activités culturelles, des jardins d’enfants.

Beaucoup de dirigeants de la Vienne Rouge venaient de milieux aisés et étaient juifs – ce que que la propagande antisémite ne se faisait pas faute de souligner. Adelheid Popp ne l’était pas. Cela explique sans doute, en dehors de ses qualités personnelles, qu’elle ait été poussée dans sa carrière politique par Friedrich Engels (le vieux compagnon de Karl Marx était tombé lors d’un congrès sous le charme de cette « petite ouvrière viennoise, d’un abord ravissant et aux manières tout-à-fait aimables », selon ses propres mots) ainsi que par Victor Adler, le grand manitou du parti autrichien. « Montrez-moi donc une camarade capable de mettre sur pied ce canard » avait ironisé celui-ci lorsque les militantes ont réclamé la création d’un Journal des Travailleuses – l’organe central des sociaux-démocrates en Autriche s’appelant Arbeiter-Zeitung, le Journal des Travailleurs. A 23 ans Adelheid Popp en prit la tête, et l’on put lire bientôt dans ses colonnes une déclaration vigoureuse, dont les accents sembleront familiers aux oreilles des féministes des années 1970 : « Nous en avons assez d’être tout juste tolérées ou de jouer les potiches ».

 

Käthe Leichter © Crédit courtoisie: DÖW (Centre de documentation de la Résistance autrichienne) Käthe Leichter © Crédit courtoisie: DÖW (Centre de documentation de la Résistance autrichienne)
Käthe Leichter (1895-1942), elle, était juive, issue d’une famille bourgeoise assez conservatrice mais peu religieuse où l’on accordait de l’importance à l’éducation artistique. Elle aurait pu être pianiste ou violoniste – sa sœur aînée Vally Weigl fera aux Etats-Unis une carrière de compositrice et musicothérapeute – mais a développé très tôt un sens aigu de l’injustice sociale. Elle a été l’une des premières femmes à suivre à Vienne des études de sciences politiques. Or la loi autrichienne, sous l’empire des Habsbourg, leur refusait de passer un diplôme : elle est partie à Heidelberg rédiger une thèse de sciences économiques sous la houlette de Max Weber.

Là elle se lie avec un cercle d’étudiants politisés, notamment avec Ernst Toller, un écrivain proche des anarchistes, qui sera emprisonné pour sa participation à la République des Conseils de Bavière. Comme le journaliste autrichien Otto Leichter qu’elle épouse en 1921, cette ardente militante s’intéresse à la Révolution russe de 1917, revendique des idées pacifistes, appartient à la gauche marxiste et ne cessera de reprocher au Parti social-démocrate, dont elle et son mari sont membres, son attitude trop défensive, trop fataliste : les « optimistes » étaient convaincus que la crise économique allait emporter sur son passage le capitalisme, qu’il suffisait d’attendre, tandis que les « pessimistes », surtout à partir de 1932, considéraient le fascisme comme inévitable.

Le nombre des publications de Käthe Leichter est impressionnant. Dès 1910 elle avait écrit sous son nom de jeune fille, Marianne Katharina Pick, un article posant la question : Was wollen die Frauen in der Politik ? (Que veulent les femmes en politique ?). Mais elle est surtout connue pour avoir construit le département des femmes (Frauenreferat) de la Chambre des Travailleurs, en lançant des enquêtes de terrain basées sur des milliers de questionnaires – synthétisés en 1932 sous le titre So leben wir (Ainsi nous vivons. Le témoignage de 1 320 ouvrières), afin de mieux cerner la condition féminine : elle met alors en évidence la notion centrale de « double journée ». Un film aussi simple qu’efficace, montrant que la mère commence son travail domestique plus tôt que le reste de sa famille avant de se rendre à l'usine, et se couche aussi plus tard, connaît un franc succès en Autriche comme dans les rencontres internationales. L’organisation féminine du Parti social-démocrate autrichien est alors la plus nombreuse parmi toutes celles des partis-frères.

Pourquoi une personnalité de cette envergure n’a-t-elle jamais été membre de la direction politique, ni députée ? Peut-être pour des raisons inverses de celles qui avaient joué en faveur d’Adelheid Popp. Parce que l’antisémitisme, que Käthe Leichter ne voulait pas voir et qu’elle a constamment sous-estimé, sévissait à tous les étages, au sein même du parti auquel elle avait voué son existence.

Il va, bien sûr, la rattraper. Après la « défaite héroïque » (Romain Rolland) des ouvriers insurgés en février 1934, écrasés en moins d’une semaine par les troupes régulières du régime clérico-fasciste, les militant les plus exposés sont arrêtés ou doivent fuir en exil – le jeune Kreisky gagne alors la Suède. Regroupés à Brünn, l’actuelle Brno, de l’autre côté de la frontière tchèque, les Leichter et leurs amis organisent l’activité clandestine : on cache dans des barriques de vin ou des valises les exemplaires de l’Arbeiter-Zeitung pour les expédier en Autriche. Les Leichter décident finalement de rentrer au pays. Leur maison de Mauer, aux portes de la capitale mais dans le Land de Basse-Autriche, où la police est moins active que celle de Vienne, est un havre pour les militants pourchassés, un foyer de discussions. On sait que Käthe Leichter a alors rédigé plusieurs tracts et brochures dénonçant la politique du régime hitlérien envers les femmes, qui vise à en faire des « juments reproductrices ».

La situation devient intenable après l’Anschluss par l’Allemagne nazie, en mars 1938. Otto parvient à gagner la Suisse puis Paris, où leurs deux fils obtiennent l’autorisation de le rejoindre. Käthe, elle, reste dans la gueule du loup. Parce qu’elle ne veut pas laisser derrière elle sa mère âgée. Parce qu’elle refuse de perdre tout espoir dans une réaction des pays démocratiques. « Je n’ai pas encore abandonné l’Europe » répond-elle à une amie qu’elle rencontre par hasard dans la rue à Vienne, et qui s’effare de la trouver là. Mais elle sait que l’étau se resserre.

Avant l’été elle est arrêtée par la Gestapo, et soumise à des mois d’interrogatoires dans le sinistre Hotel Metropol où la sûreté de l’Etat nazi avait établi ses quartiers, près du canal du Danube. Pour finir elle est déportée à Ravensbrück, sans jamais avoir reçu une seule des lettres inquiètes et tendres (« Ma chérie, Ma Kätzele, Celle que j’aime par-dessus tout ») que lui avait envoyées Otto depuis Paris, avant de se résoudre, en juin 1940, à quitter le vieux continent pour New York avec leurs garçons. Ces lettres confisquées par la police nazie ne seront retrouvées qu’en 1996, à Moscou.

La militante social-démocrate Rosa Jochmann, qui comptait parmi les « politiques » du camp de concentration et en est revenue (elle fut à la fin de sa vie l’une des grandes voix contre l’élection de Kurt Waldheim), a raconté que Käthe Leichter, parquée avec les autres juives au Bloc 11, affichait jusqu’au bout un indestructible optimisme, convaincue qu’elle sortirait un jour de cet enfer. Alors qu’elle mourra gazée avec 1 500 autres victimes, début 1942, dans le centre d’euthanasie de Bernburg, en Allemagne.

Elle avait écrit au camp des poèmes et une pièce de théâtre, Schum Schum, avec une scène de mariage où les bijoux étaient faits de pâte dentifrice, la robe de mariée de fichus de tête cousus ensemble, et où le fiancé arborait un haut-de-forme en papier. Tous ces textes sont perdus, sauf celui où elle célébrait la « petite brique rouge », hommage aux sacrifices consentis pour « le Parti », image de celles qu’elle devait façonner chaque jour à Ravensbrück, avec ses mains saignantes et purulentes. Et écho lointain de ce que produisaient jadis les « Ziegelböhmen » (les Tchèques des Briques, tel était le surnom de ces migrants) dans les fabriques d’Inzersdorf, au sud de Vienne, où Adelheid Popp avait grandi.

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