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Billet de blog 7 juil. 2022

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Comment faire revenir le public au théâtre ?

Le public des théâtres s'est raréfié depuis la pandémie. Difficulté conjoncturelle ou changement structurel ? La petite Autriche, qui s'est longtemps vantée d'être à cet égard une grande puissance, n'échappe pas aux questionnements.

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Comment faire revenir au théâtre un public qui hésite désormais à se déplacer? La question semble provocante alors que vient de s'ouvrir le Festival d'Avignon, dont le prestige international et la topographie particulière - une ville enserrée dans des remparts qui se transforme en Cité du Théâtre - garantissent le succès. Ailleurs, la crise d'un modèle qui a longtemps fait ses preuves saute aux yeux. C'est le cas à Vienne, où le théâtre a joué un rôle de critique sociale et politique tandis que musique ou opéra, qui font toujours le plein, étaient considérés, parfois à tort, comme plus consensuels. 

Depuis la pandémie beaucoup de salles sont à la peine, constate dans le quotidien viennois de centre gauche Der Standard l'Allemand Uwe Mattheiss. Les chiffres qu'il égrène pour la dernière saison dénotent une baisse sensible : 61% pour les différentes scènes du Burgtheater, équivalent de la Comédie française, contre 83% auparavant; 72% pour les Vereinigten Bühnen - qui ne comprennent pas le navire-amiral, l'Opéra de Vienne, mais trois salles de la capitale vouées notamment à la comédie musicale -, contre 97% avant la crise sanitaire; 62% (-30%) s'agissant du théâtre de Graz, la deuxième ville du pays. 47% seulement pour le Volkstheater, le "Théâtre populaire" ouvert en 1889 à deux pas du Ring, à une époque où la bourgeoisie réclamait une haute culture longtemps réservée à la seule aristocratie.

Son article a suscité près de 700 commentaires d'internautes, signe que le sujet interpelle. Il y professe que l'art, qui prétend "ouvrir des espaces où penser" (une formulation employée dans le bilan cette année des Wiener Festwochen, le Festival de Vienne qui se déroule en mai-juin) devrait "donner au public le sentiment qu'il s'occupe de choses qui ont à voir avec sa vie" et lui donner la possibilité d'échanger, d'exprimer ses affects.

Jelinek à Srebrenica

Difficile de lui reprocher l'ignorance. Sa femme Sabine Mitterecker est une metteuse en scène autrichienne qui a monté à Tirana Les Présidentes de Werner Schwab dans une salle Jugendstil menacée de démolition (elle a depuis été rasée, pour faire place à un centre commercial), devenue le symbole de la résistance de l'esprit à la spéculation marchande. Et aussi, en Bosnie-Herzégovine dans un contexte de fortes tensions multiethniques, Rechnitz d'Elfriede Jelinek, pièce sur le silence après un crime collectif. Elle a été jouée en février juste avant l'invasion russe de l'Ukraine, à Sarajevo puis à Mostar. Ce dimanche 10 juillet sa petite troupe d'acteurs locaux sera à Srebrenica, pour l'anniversaire du massacre, en 1995, de milliers d'hommes et d'adolescents bosniaques musulmans par les extrémistes serbes.

Le théâtre a donc plus que jamais vocation d'appuyer là où ça fait mal. Mais qui prend encore, dans les pays nantis, la peine de se déplacer pour vivre un événement collectif alors qu'il est plus confortable et protecteur de rester assis chez soi devant un écran ? Pendant des générations, le problème ne se posait pas. La bourgeoisie « éclairée » considérait comme allant de soi la fréquentation assidue des lieux de spectacle vivant, conçus pour voir autant que pour être vu. Il fallut toute l'autorité de Gustav Mahler pour imposer à l'Opéra de Vienne que les retardataires ne soient plus admis dans la salle lorsque la représentation avait commencé. On pouvait hériter d'un abonnement à l'Opéra.

Les plus conservateurs sacrifiaient à cette passion, même lorsque le style de l'auteur était d'une sensibilité fort éloignée de la leur. Dès qu'une pièce de Jelinek, la Prix Nobel de littérature critique de son pays, est au programme, les gens se ruent sur les réservations, nous confiait il y a quelques années Stefanie Carp, ancienne dramaturge du Festival de Vienne, dont le budget a atteint le double de celui d'Avignon. De son côté la social-démocratie au pouvoir dans la capitale, dont elle a voulu faire un contre-modèle dans tous les domaines, a créé il y a un siècle des lieux de spectacle dans les quartiers ouvriers. Bien rares sont ceux qui subsistent, bien que l'ont ait ressuscité au Nestroyhof le théâtre juif Hamakom, victime d'aryanisation après l'Anschluss.

La fin du théâtre de grand-papa

La phase où le théâtre assumait une place centrale semble terminée. C'est l'une des rançons de l'évolution des opinions vers plus de tolérance et de démocratie. Qui se souvient encore, en France, que Les Paravents de Jean Genet, montés en 1966 à l'Odéon par Roger Blin et Jean-Louis Barrault, provoquèrent l'invasion de la salle par des paras pro-Algérie française ? Il y eut un temps où le directeur du Burgtheater, l'Allemand Claus Peymann, dépoussiérait l'auguste maison en portant sur scène les brûlots de son ami Thomas Bernhard. Heldenplatz (Place des Héros), notamment, donna lieu en 1988 à une bataille politico-culturelle acharnée, avec déversement de fumier devant le bâtiment la veille de la première. L'Autriche de Waldheim fut littéralement "mise en pièces" (un titre à l'époque de Libération).

En 2000 encore - quand les conservateurs autrichiens ont décidé de gouverner avec le FPÖ, l'extrême droite xénophobe, malgré la réprobation européenne - le directeur du Festival de Vienne, le Suisse Luc Bondy, réussit à concilier une programmation planifiée de longue date et le génial happening de l'Allemand Christoph Schlingensief, qui avait installé à côté de l'Opéra des conteneurs avec des demandeur d'asile, demandant aux gens de "voter" sur leur expulsion.

Or depuis plus d'une décennie ce festival se cherche, en regardant du côté des pays confrontés, plus que d'autres, à la problématique avant-garde/multiculturalisme. Le dernier directeur en date, le Belge Christophe Slagmuylder, a pris de plein fouet le Covid-19 puis une ouverture en pointillé. Crise conjoncturelle, ou structurelle? Le débat n'est pas tranché. Il faut attendre la prochaine saison, estiment nombre de professionnels, pour être fixé. Mais est-il raisonnable de consacrer autant d'argent (le budget des Festwochen a atteint jusqu'au double de celui du Festival d'Avignon) à des créations qui n'attirent que des audiences de plus en plus maigres, s'interrogent certains critiques ? La guerre en Ukraine, c'est sûr, n'a pas aidé. Comment se passionner pour une représentation du conflit, alors que le petit écran livre chaque jour son lot d'images horrifiques? 

Pour Mattheiss, l'âge d'or du théâtre de grand-papa touche à sa fin et il est inutile de le regretter. Des sociologues se penchent depuis quelques années déjà sur des mutations que la pandémie a accélérées : Martin Tröndle a montré la voie en publiant en 2019 en Allemagne une épaisse étude sur ceux qui ne fréquentent pas les lieux culturels (Nicht-Besucherforschung. Audience Development für Kultureinrichtungen : Recherche sur ceux qui ne viennent pas. Développement de l'audience des institutions culturelles). Selon lui elle devrait faire réfléchir tous ceux qui les dirigent, car "la société d'aujourd'hui n'est pas plus bête, elle a seulement un autre type d'éducation".

Les débats soulevés récemment en France par le "passe culturel", que beaucoup d'adolescents ont utilisé pour compléter leur collection de mangas au grand dam des amateurs de littérature exigeante, sont un écho de cette discussion. Populisme contre élitisme, le débat n'est pas neuf. Le fait est que Vienne se retrouve avec des équipements surdimensionnés face à des pratiques culturelles en évolution rapide, et qu'il ne suffit plus d'évoquer le glorieux passé des théâtres pour les remplir.

Où est la formule magique?

Karl Baratta, dramaturge de 1990 à 2005 du Volkstheater (où il a piloté avec le Standard, devant des salles de 1 000 personnes, une série de conférences sur "Mondialisation et violence"), et qui continue à monter de petits spectacles, notamment avec des réfugiés, attend quant à lui une renaissance du théâtre. Sans doute dans des cadres plus restreints qu'autrefois, et à condition de rémunérer correctement de nouveaux auteurs, nettement moins bien payés aujourd'hui en Autriche que les comédiens ou les metteurs en scène.

Le triomphe au théâtre de Jelinek (*), qui a besoin de cette médiation car sinon elle serait très peu lue, est la preuve, dit-il, de l'appétence pour des textes qui abordent des thèmes actuels. Toujours en tandem avec le Standard, le Burgtheater poursuit à un rythme mensuel la tradition du débat d'idées, les discussions consacrées au conflit en Ukraine drainant un large public. Le streaming ne saurait remplacer l'expérience de la confrontation directe : l'exemple des concerts pop, en parallèle avec la consommation en ligne, dit Baratta, est là pour le montrer. En clair, le théâtre ne survivra que s'il fait événement.

En attendant la Ville de Vienne, principal sponsor des Festwochen, s'efforce, sans lâcher la création, de séduire un public qu'intimide ou indiffère la "haute culture". Elle vient de lancer, avec un budget de 4 millions d'euros (**), la troisième édition de son Kultursommer (Été culturel). Il s'agit d'une offre gratuite chaque soir en plein air, afin de tenir compte des contraintes sanitaires, proposée jusqu'à mi-août dans une dizaine de quartiers populaires. Elle a été conçue pour soutenir les artistes et surtout s'adresser à tous ceux qui ne peuvent partir en vacances. Un sondage récent montre que 800 000 personnes en Autriche, sur près de 9 millions d'habitants, ont le plus grand mal à payer leurs factures. Pour elles, même une place de cinéma est un luxe.

Cirque, jazz balkanique, slam, fusion de la tradition viennoise et ashanti du Ghana, il y en a pour tous les goûts. L'expérience a séduit l'an dernier quelque 100 000 spectateurs, les mettant parfois en contact pour la première fois avec des formes d'expression telles que la danse ou le théâtre. C'est un chiffre modeste, mais un enjeu électoral. Un tiers des 1,9 million d'habitants de la capitale (+ 0,6% en 2021) est de nationalité étrangère - les plus fortes communautés sont, en ordre décroissant, celles des Serbes, des Allemands et des Turcs. Il y aura cet été des concerts jusqu'au pied des maisons de retraite, l'un des segments fidèles au Parti social-démocrate SPÖ, qui gouverne Vienne sans discontinuer depuis la Seconde Guerre mondiale, aujourd'hui avec le petit parti libéral Neos, mais se heurte dans ses anciens bastions ouvriers à l'essor de l'extrême droite.

Atteindre de nouveaux publics sans donner à l'ancien l'impression qu'on l'abandonne : beaucoup aimeraient bien trouver la formule magique. En Autriche comme ailleurs.

(*) Du moins dans la sphère germanique, car elle se plaint d'être à la fois encensée et trop rarement jouée en France.

(**) Le chiffre initialement cité, de 10 millions, était erroné. Il demeure important.

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