Peter Handke (suite)

Peter Handke reçoit le Prix Nobel de littérature. Ses détracteurs lui reprochent d'avoir relativisé les crimes des Serbes dans l'ex-Yougoslavie. Il leur reproche d'ignorer la dimension littéraire au profit d'un journalisme de bas étage. Mais qu'était le modèle multi-ethnique dont il rêve encore?

Les médias autrichiens l’attendaient de pied ferme. Mais n’ont pas été vraiment surpris par le discours qu’a tenu à Stockholm, samedi 7 décembre, le lauréat du Prix Nobel de littérature 2019, leur compatriote Peter Handke, 77 ans. Un écrivain aussi acclamé que controversé en raison de son indulgence pour les nationalistes serbes, lors des conflits qui ont déchiré l’ex-Yougoslavie durant les années 1990. « Pas un mot sur les crimes serbes » souligne le quotidien de centre gauche Der Standard. Pour la radio-télévision publique ORF son texte, dédié à sa mère, se veut une « ode à la force poétique du moi » et propose de « surmonter », plutôt que d’aborder, la question de la culpabilité. Handke a beaucoup cité sa pièce Par (*) les villages, qui date des années 1980 et où il fustigeait déjà les « rabat-joie », relève le quotidien conservateur Die Presse, tout en sollicitant « une adhésion quasi religieuse » du lecteur.

Surtout, pas de repentance. Handke a maintenu la ligne qu’il a adoptée il y a un bon demi-siècle, celle d’une littérature qui transcende le réel, qui se situe au-dessus, dont c’est la raison d’être. Fidèle à sa réputation atrabilaire, il avait écrasé la veille de son mépris les journalistes venus à sa conférence de presse dans la capitale suédoise : « Je n’ai pas d’opinion. Je hais les opinions ». Avant d’exhiber une lettre anonyme hostile, rédigée sur du papier toilette (il a aussi reçu ces dernières semaines nombre de félicitations) : « Mieux vaut du papier-cul que vos questions ignorantes ».

Le débat, bien sûr, n’est pas clos. Car l’un des problèmes est que Handke a parfois quitté l’Aventin de la littérature pour se perdre dans les méandres d’un conflit majeur de l’Europe contemporaine, celui qui a suivi après 1991 l’éclatement de la Fédération socialiste yougoslave. Un Etat multinational et multi-ethnique, fondé en 1945 avec la bénédiction de Moscou par le Croate Josip Broz dit Tito (1892-1980), chef des partisans qui ont résisté à l’occupation nazie, puis leader communiste fâché avec Staline et ses successeurs, brandissant le drapeau du « non-alignement » durant la guerre froide.

L'utopie yougoslave

Avec un précédent billet, en octobre, j’ai tenté d’expliquer pourquoi Handke, qui est né en Carinthie et dont la mère était d’origine slovène, a pu porter le deuil de la Yougoslavie comme utopie multinationale. Surtout au moment où un tribun d’extrême droite tel que Jörg Haider, qui doit l’essentiel de sa carrière politique au « biotope » carinthien, y exploitait avec un cynisme consommé les réflexes anti-slaves de la majorité germanophone.

Dans un récent entretien à l’hebdomadaire allemand Die Zeit, Handke se réfère à « la Yougoslavie » et rappelle que son grand-père avait voté pour être rattaché à cette monarchie, qui rassemblait alors seulement "Serbes, Croates et Slovènes", lorsque les populations des régions méridionales ont été consultées en 1920 par référendum, deux ans après l’effondrement de l'empire multi-ethnique des Habsbourg. La tension était alors très forte, l'Etat yougoslave avait occupé militairement les districts qu'il considérait comme lui appartenant, la population germanophone avait pris les armes et il a fallu que les Etats-Unis s'en mêlent (sans déployer de troupes!) pour que cette consultation puisse avoir lieu. 40% des Slovènes de Carinthie ont choisi, comme leurs voisins de langue allemande, de rester dans la jeune démocratie autrichienne, qui avait accordé le droit de vote sans distinction de sexe à tous ses citoyens. Mais, contrairement aux promesses faites par la Diète régionale, les droits de la minorité slovène, surtout linguistiques, y ont été durablement bafoués.

Peter Handke est aussi le produit de cette histoire-là.

Or de la Yougoslavie en tant qu’idéal, au moins sur le papier, en tant qu’utopie un temps vivante – c’est là qu’a été inventée et expérimentée dès le début des années 1960 l’autogestion des entreprises, alternative prometteuse au socialisme autoritaire pratiqué en Union soviétique - Handke a glissé assez vite à la défense de la Serbie en général, puis des Serbes les plus aveuglément nationalistes, et en fin de compte les plus criminels. Le paradoxe, souligne dans le Standard le germaniste Klaus Kastberger, qui loue l'"idéalisme" d'un Handke convaincu que la littérature peut contribuer à la paix, est que celui-ci ait vu en Slobodan Milosevic « le dernier représentant d’une conception unitaire de la Yougoslavie », quand c’est précisément le nationalisme serbe qui pour une grande part l’a fait voler en éclats.

Des intellectuels serbes fermement engagés du côté de la démocratie - l’écrivaine Biljana Srbljanovic est sans doute la plus connue - ont protesté contre cette confiscation, par la frange belliciste fanatique, d’une culture et d’une langue dont ils se revendiquaient aussi. C’est, toutes proportions gardées, comme si l’ensemble de la culture germanique se voyait annexée par Hitler et Goebbels. Celui qui se situe selon ses propres mots dans la lignée d’Homère, de Cervantès et de Tolstoï, qui a été qualifié « d’héritier de Goethe » par le jury du Nobel, devrait s’interroger sur un tel glissement.

"Je ne connais pas la vérité"

Les détracteurs de Peter Handke lui reprochent d’avoir minimisé les souffrances des victimes bosniaques et croates. Comme l’ont établi les historiens et le Tribunal pénal international chargé de l’ex-Yougoslavie à La Haye, le TPIY, les trois quarts des quelque 11.000 personnes tuées à Sarajevo, durant le siège de cette ville par les troupes serbes (1992-1995), étaient des musulmans bosniaques, tout comme les 8.000 hommes et adolescents assassinés dans l’enclave de Srebrenica – pour ne citer que des cas emblématiques: le dernier conflit du 20ème siècle sur le continent européen fit plus de 100.000 morts.

La liste de ses entêtements pro-serbes, qui fait tache dans une œuvre exigeante et prolifique, est assez longue. L’écrivain autrichien a rendu visite dans sa prison de la Haye à Slobodan Milosevic (mais, on l'oublie souvent, refusé d'être cité comme témoin de la défense dans le procès que lui a intenté le Tribunal international pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l'humanité). Or le projet que poursuivait celui qui fut premier ministre et président, le rêve d'une « Grande Serbie » impliquant de reprendre par la force le Kosovo à ses habitants musulmans, vus comme les héritiers des envahisseurs ottomans, a abouti à un nettoyage ethnique après avoir déclenché le conflit. Handke a quand même prononcé un discours remarqué, et souvent cité, lors des obsèques de celui-ci, en 2006 : « Moi je ne connais pas la vérité. Mais je regarde. J’écoute. Je ressens. Je me souviens. Je questionne. C’est pour ça que je suis aujourd’hui présent près de la Yougoslavie, près de Slobodan Milosevic ».

L’équation Milosevic = Yougoslavie a fait bondir. La même obstination a conduit Handke à échanger des livres mutuellement dédicacés au cours d’une rencontre à la bonne franquette avec le psychiatre et poète Radovan Karadzic, qui avait prêché le vivre-ensemble avant de se muer en farouche éradicateur, alors que celui-ci se cachait de la justice internationale (il n’a été arrêté qu’en 2008, puis jugé et condamné par le TPIY). Les diplomates qui l'ont croisé à Belgrade n'ont entendu dans sa bouche que des informations aussi partielles que partiales, où ils reconnaissaient le langage de ses amis serbes nationalistes.

Le passeport serbe

Enfin il y a la révélation début novembre par le journaliste américain Peter Maass, ancien correspondant de guerre et collaborateur de titres prestigieux – New York Times, New Yorker, Washington Post – de l’existence d’un passeport « yougoslave » délivré par les autorités de Belgrade à la mi-juin 1999, après la campagne de bombardements de l’OTAN visant à casser le régime de Milosevic dont l’armée occupait le Kosovo. Lorsque Hans Widrich, ancien porte-parole du Festival de Salzbourg, a découvert dans la masse d’archives que lui avait remise Handke ce document réservé en principe aux seuls ressortissants d’un Etat (lequel à l’époque ne recouvrait plus que la Serbie et l’actuel Monténégro), celui-ci a argué qu’il lui permettait à l’époque de ne pas payer l’hôtel plus cher que ses compagnons serbes lorsqu’il se rendait là-bas !

Maass a retrouvé les photos du passeport parmi les archives Handke mises en ligne par la Bibliothèque nationale autrichienne, l’ÖNB, et a publié une enquête accablante sur The Intercept, un site de lanceurs d’alerte (voir lien sous cet article). D’abord supprimées, ces images ont été vite remises en circulation par l’ÖNB. Depuis, protestations mais aussi pétitions en soutien à l’écrivain, notamment de la part d’artistes connus pour leurs positions pro-serbes - dont le cinéaste Emir Kusturica - s’amoncellent sur le bureau du Comité Nobel, Handke coupant net dès qu’on lui pose des questions à ce sujet. Qu’il s’agisse de l’agence de presse autrichienne APA ou, le 6 décembre à Stockholm, de Maass, rabroué à coups de « papier-cul ».

L’irritation de Peter Handke envers la plupart des journalistes n’est pas en soi chose nouvelle. Il n’a certainement pas tort en exigeant d’eux qu’ils lisent sa prose avant de lui tendre leurs micros, car hormis les critiques littéraires très peu – à commencer par l’auteure de ces lignes – peuvent se vanter de connaître en profondeur son travail. La très respectée Sigrid Löffler, qui fut la seule femme au sein du Literarisches Quartett (Quatuor littéraire), une émission de télévision animée par Marcel Reich-Ranicki (le Bernard Pivot allemand), est montée au créneau en sa faveur dès octobre dans les colonnes de l’hebdomadaire viennois Falter. Le fonds de son argumentation : ceux qui accusent aujourd’hui Handke ne tiennent pas compte de l’évolution de ses écrits. Il suffit de le lire ! Mouais, objectent certains connaisseurs des Balkans qui auraient souhaité davantage de clarté, un langage plus franc… Quant à ceux qui ont été atteints de plein fouet, ils prennent haut et fort la parole : à la Foire de Francfort, quelques jours après l’annonce du Nobel, le lauréat du Prix allemand du Livre Sasha Stanisic, né à Visegrad en 1978 avant de devoir fuir cette ville avec ses parents dès le début du conflit, profite de la tribune qui lui est offerte pour dire tout le mal qu’il pense de l’Autrichien

Le corps du délit littéraire remonte à l’été 1996. Handke publie son célèbre Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina (en français chez Gallimard), les fleuves et rivières baignant la région, où il s’efforce de comprendre ce qui s’est passé dans ce coin des Balkans « avec toutes les rumeurs dérangeantes » que l’on entend.  Une expression surtout cristallise les indignations : il réclame « justice pour la Serbie » dans un pamphlet écrit pour le quotidien allemand de centre gauche Süddeutsche Zeitung. En octobre de la même année, il ajoute un bref volume « estival » prolongeant son périple jusqu’à Srebrenica. Qui ne désarme pas les critiques : comme l’écrit alors le cinéaste allemand Michael Althen (1962-2011), « l’auteur ne décrit que ce qu’il voit, et ce qu’il ne voit pas il ne veut pas le savoir », ce qui l’amène à « relativiser l’anéantissement des musulmans en Bosnie orientale, à mettre en doute le massacre de Visegrad et à parler de ‘soi-disant génocide’ à Srebrenica ».  Althen, qui perçoit les avantages d’un tel « autisme » pour la création littéraire, se demande ce que Handke aurait « vu » dans l’Allemagne en ruines après la guerre.

Le fantôme de Camus

Dans ce récit de moins de 100 pages Handke donne aussi libre cours à sa hargne contre ces journalistes qui font « de la littérature de bas étage », ne s’intéressent qu’aux « faits méchants », ne pensent qu’à « vendre leurs scoops » et rêvent peut-être d’être « un nouveau Camus ». Remarque intrigante. Car l’auteur de L’Etranger, le type même avec Sartre de l’écrivain engagé d’après-guerre, est comme chacun sait un Français d’Algérie confronté à la guerre d’indépendance déclenchée par le FLN en 1954. Trois ans plus tard, allant recevoir à Stockholm son Prix Nobel de littérature, Albert Camus se voit demander par un étudiant d’origine algérienne quelle est sa position. Et selon l’envoyé du Monde il donne cette réponse, assez différente de la phrase lapidaire « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère » qui lui est souvent attribuée aujourd’hui : « En ce moment on lance des bombes dans les tramways d’Alger (où sa mère aurait pu se trouver, on était alors en plein affrontement entre nationalistes algériens et parachutistes français, émaillé de tortures et d’attentats sanglants). Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice ». 

La figure maternelle tant aimée et celle, honnie, de l’écrivain engagé : on touche là quelque chose. Mais quoi ? Une anecdote peut-être nous éclaire un peu : le diplomate autrichien Wolfgang Petritsch, lui aussi d’origine slovène, qui était alors le chef de la délégation de l'Union européenne pour le Kosovo et deviendra bientôt Haut représentant international pour la Bosnie-Herzégovine, va voir Handke dans sa maison de Chaville au printemps 1999, juste avant l’intervention de l’OTAN contre le régime de Milosevic. Ils discutent à bâtons rompus tout l'après-midi. A la fin, Petritsch propose à l’écrivain de venir le lendemain avec lui à Belgrade à un rendez-vous de la dernière chance avec le président serbe, une ultime tentative pour arriver à un compromis, empêcher « les armes de parler » (dixit François Mitterrand), épargner la population civile. Mais Handke refuse. Il recule. Il se désengage. Il ne veut pas être ce type d’écrivain-là : un Malraux qui rejoint en Espagne les Brigades internationales ; un Camus qui dirige dans le tumulte de la Libération le journal Combat ; un Sartre grimpé sur son tonneau devant les ouvriers, acceptant d’être le directeur de La Cause du Peuple pour protéger les « maos » pourchassés par la police.

Handke se retire sur les sommets de la littérature. Il est de la lignée d’Homère, de Cervantès, de Tolstoï. Sept ans plus tard il se rend à l’enterrement de Milosevic. Cette contradiction n’a pas fini de l’accompagner.

(*) La première version du billet donnait un titre français erroné à cette pièce, car traduit littéralement de l'allemand. La traduction française est en effet : Par les villages (et non "Par-dessus les villages"). Merci pour cette correction à une collègue qui connaît bien l'oeuvre de Peter Handke!

 https://theintercept.com/2019/11/06/nobel-prize-literature-peter-handke-yugoslavia-passport/

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