Marée brune à l'Opéra de Vienne

Pour la première fois de son histoire, l'Opéra de Vienne évoque les persécutions contre les juifs après l'Anschluss et la montée d'un discours xénophobe porté par l'extrême droite. «Die Weiden» (Les Prairies) est une oeuvre forte qui affronte le passé de l'Autriche mais aussi le présent inquiétant de l'Europe.

Ce fut un événement : avant les rituelles représentations de l’opérette La Chauve-Souris de Johann Strauss qui marquent toujours la transition entre deux années, et dont le refrain guilleret composé au 19ème siècle (« Glücklich ist/Wer vergisst » : Heureux celui/Qui oublie), devint l'hymne d’une Autriche résolue à tirer un trait sur les horreurs commises au 20ème, l’Opéra de Vienne a évoqué sur scène la persécution des juifs et l’emprise croissante de mouvements xénophobes en Europe.

A la tête de l’institution depuis 2010, le Français Dominique Meyer avait en effet commandé en 2014 une œuvre originale au compositeur autrichien Johannes Maria Staud, âgé de 44 ans et l’un des talents reconnus de la musique contemporaine, ainsi qu’au poète Durs Grünbein, né en 1962 à Dresde, alors en Allemagne de l’Est, qui s’est inspiré pour son livret d’un récit d’horreur de l’Américain Algernon Blackwood.

Un contexte politique explosif

A quelques semaines près, la création devait coïncider avec le centenaire de la naissance de la République autrichienne (voir notre post L’Autriche face à son histoire). Mais il s'est passé beaucoup de choses en Europe depuis trois ans : l’arrivée de plus d’un million de réfugiés chassés par la guerre civile en Syrie et l’entrée d'une extrême droite xénophobe, l’AfD, au Parlement allemand, la consolidation en Hongrie comme en Pologne de « démocraties illibérales », le retour aux affaires, fin 2017, du parti d’extrême droite autrichien FPÖ en coalition avec la droite classique, l’ascension au pouvoir d’un Matteo Salvini en Italie – sans parler du Brexit, de l’élection de Donald Trump ou plus récemment de celle de Jair Bolsonaro au Brésil.

Ce contexte politique donne à Die Weiden (Les Prairies) de Staud et Grünbein une actualité explosive, attirant dans la salle du vénérable établissement un public qui d’habitude ne le fréquente guère : écrivains engagés contre l’extrême droite et l’antisémitisme, musiciens, plasticiens, gens de théâtre ou de cinéma, tous étaient curieux de juger sur pièce.

Certains ont cru que la metteuse en scène Andrea Moses, elle aussi originaire de Dresde, qui a utilisé avec brio toute la palette des moyens offerts par une scène haut de gamme (notamment le plateau tournant et des projections d’images), faisait là œuvre pionnière à l’Opéra de Vienne, ce qui n’est pas le cas. En revanche, c’est bien la première fois que la Philharmonie de Vienne (dirigée par l'Allemand Ingo Metzmacher), cet orchestre parfaitement rodé au répertoire classique, devait s’accommoder de plages de musique électronique jouée live.

Remonter le fleuve

La musique de Staud est belle, surtout dans la première partie. Dans la seconde, elle est un peu étouffée sous la lourdeur du livret qui laisse trop de place aux discours parlés, ceux d’une journaliste de télévision et d’un orateur populiste. Mais l’idée de départ reste marquante : un voyage en canoé de la jeune philosophe Lea, une Américaine dont la famille juive a dû fuir l’Autriche après l’Anschluss, et de son petit ami, l’Autrichien Peter, un joyeux sportif qui ignore le passé nazi de sa famille. Ils pagaient sur les flots d’abord tranquilles du fleuve Dorma – en écho à « Donau », le Danube en allemand. La grande réussite de Die Weiden est d’avoir capté comment le culte de la nature a pris la place du nationalisme, comment il est un substitut apparemment inoffensif (souvent cloué au pilori par l’ironie mordante d’une Elfriede Jelinek) à des exaltations moins nobles.

 Les parents de Lea ont voulu la mettre en garde – la première scène se passe à New York – en lui contant, sur un air jazzy pimenté d’accents klezmer, une fable selon laquelle les habitants de leur pays d’origine se sont métamorphosés en carpes monstrueuses. Cette image récurrente (la scène sera à la fin littéralement envahie de carpes) touche à plusieurs niveaux de l’inconscient collectif : on reste « muet comme une carpe » quand on garde le silence, mais la carpe farcie est aussi un plat emblématique de la cuisine juive d’Europe centrale, et ce poisson d’eau douce figure obligatoirement, frit et entouré de pommes de terre au beurre, sur les tables chrétiennes en Autriche le soir du 24 décembre. « C’est la première fois que sur la scène de l’Opéra de Vienne on évoque l’émigration forcée des juifs », soulignait à la sortie de la représentation l’écrivain Doron Rabinovici, dont la mère échappa de très peu à l’extermination du ghetto de Vilna. « Pour moi, c’est très fort ».

 « Ils appellent cela mythe : la noirceur de leur histoire »

D’abord ensoleillée et idyllique, l’excursion des deux campeurs se transforme en itinéraire aussi inquiétant qu’initiatique, elle prend une tonalité de plus en plus sombre : elle devient une « expédition au cœur de l’Europe, un continent à nouveau déchiré », selon le librettiste Grünbein, lecteur attentif du Voyage au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Peter et Lea croisent le très réactionnaire compositeur Krachmeyer, un "Steve Bannon de la musique" qui déplore que son « bel Occident » soit submergé par des immigrés venus d’autres horizons; on entend devant un public en costumes folkloriques – explicitement interdits aux non-aryens par le régime nazi - le discours d’un orateur xénophobe ; l’évocation des marches forcées où périrent les déportés juifs se mêle au chant d’un garde-forestier décidé à chasser un réfugié égaré sur ses terres : « C’est mon territoire/ Un gibier venu d’ailleurs rend la belle forêt malade/ Il faut en finir avec le gibier venu d’ailleurs/ Pour moi c’est une mesure d'hygiène ».

Transformés en marée brune, les flots de la Dorma ne cessent de monter, ils inondent les prairies bordant le fleuve. Lea et Peter débarquent dans un repas familial bourgeois qui rappelle certaines scènes de Thomas Bernhard, où bientôt le maître de maison sort des armes à feu. Die Weiden raconte la séparation de Peter et de Lea enfin clairvoyante : « Ils appellent cela mythe : la noirceur de leur histoire », chante la soprano israélienne Rachel Frenkel, mince silhouette rouge flamboyant au milieu des ombres du passé.

Staud ne voulait pas écrire « un opéra escapiste », a-t-il expliqué au quotidien viennois Der Standard, pour lui il s’agissait de prendre clairement position sur un phénomène politique très actuel : la montée des discours de haine contre ce qui est « étranger ». La critique du romantisme allemand version Richard Wagner est également perceptible, Staud et Grünbein citant les duos amoureux de Tristan und Isolde.

Si pour les critiques autrichiens la réussite artistique n’est pas complète, car le livret n’est pas toujours à la hauteur de la musique, tous ont salué une œuvre qui fera date et devrait inciter d’autres maisons lyriques européennes à la monter. Die Weiden promet d’être à l’opéra ce que Place des Héros de Thomas Bernhard est au théâtre. Mais il aura fallu trente ans pour que ce sujet brûlant, celui d’un héritage nazi réactivé par les harangues populistes, franchisse les quelques centaines de mètres qui séparent, sur le Ring, le Burgtheater du tabernacle de l’identité autrichienne : l’Opéra de Vienne.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.