Le psychodrame franco-algérien

Ce texte a été publié samedi 6 avril dans le quotidien autrichien Der Standard, afin d'expliquer à des lecteurs peu au fait de l'histoire coloniale - en 5000 signes: une gageure! - pourquoi les rapports sont si compliqués entre la France et l'Algérie. J'y évoque notamment les aspects sécuritaires.

Y a-t-il eu un « effet Macron » en Algérie ? Dans le sursaut de dignité de millions d’Algériens, qui ont obtenu le départ du président Bouteflika, le fait que les Français aient un président jeune et bon orateur a sans doute compté : il était encore plus intolérable d’être représenté aux yeux du monde par un vieillard impotent et mutique. A l’inverse, la France admire la « révolution du sourire » algérienne. « Leurs vendredis ont plus de gueule que nos samedis ! » constatait une source haut placée à l'Elysée – allusion aux marches pacifiques chaque vendredi, par contraste avec les manifestations parfois violentes des Gilets jaunes. Mais la lenteur de Paris devant les événements – Washington et Moscou ont réagi beaucoup plus vite – montre que, décidément, rien n’est simple avec l’ancienne colonie.

Depuis plus d’un demi-siècle les deux pays sont unis par une sorte d’amour-haine. La France est en première ligne si jamais les choses tournaient mal et que des dizaines de milliers d’Algériens y cherchaient asile. L’hypothèse d’une répression violente a beau être de moins en moins vraisemblable, les militaires français envisageaient aussi un tel scénario. L’Algérie est son « plus gros souci », confiait ainsi Macron il y a quelques mois : la France est le seul pays occidental où vit une diaspora algérienne forte de millions de personnes.

De fait, il y en a trois : celle qui arbore fièrement le drapeau algérien – mais aussi depuis peu des drapeaux berbères autonomistes, voire indépendantistes, place de la République à Paris ; ensuite les harkis, les supplétifs musulmans de l’armée française, dont beaucoup ont fui en France pour échapper aux représailles ; enfin les Pieds Noirs, colons français et juifs d’Algérie, qui avec leurs descendants forment un électorat courtisé par la droite républicaine comme par Marine Le Pen. Sans oublier les nombreux Français pour qui la solidarité avec l’Algérie reste un acquis de la gauche. Cette complexité explique que les rapports bilatéraux soient une école de haute voltige : ce n’est pas un hasard si l’actuel chef des services secrets extérieurs français (DGSE) fut, tout comme son prédécesseur, ambassadeur à Alger.

Dans ce psychodrame, le passé pèse lourd. « Ici, je représente la Gestapo » ironisait un diplomate français recevant récemment à Alger un député britannique. Les horreurs de la colonisation, qui annihila à partir de 1830 un tiers de la population autochtone, sont bien réelles. Comme celles de la guerre d’indépendance (1954-1962), l’armée française ayant massacré, violé et torturé sans merci. Pourtant, lorsqu’en 1985, avec mon collègue Lionel Duroy, nous avions publié dans Libération les témoignages d’anciens combattants algériens qui affirmaient avoir été « torturés par (Jean-Marie) Le Pen » - le fondateur du Front national fut lieutenant en Algérie -, les autorités d’Alger semblaient mal à l’aise. Elles ne nous ont pas empêchés de mener notre enquête, sans nous encourager non plus.

Comme si explorer la face sombre du colonialisme français risquait d’amener des questions gênantes sur les luttes fratricides du FLN contre d’autres courants nationalistes algériens. Ou sur les règlements de compte féroces avec tous ceux qui ont contesté le pouvoir après l’indépendance. Le « trauma colonial » (titre d’un livre de la psychanalyste Karima Lazali) obscurcit encore cette mémoire doublement marquée par la violence.

L’Algérie officielle a su en jouer, et présenter son combat contre les réseaux islamistes pendant la « décennie noire » (1992-1999) – que certains qualifient, plus que de « guerre civile », de « guerre contre les civils » - comme une variante sanglante de l’affrontement « laïcs versus religieux » sans cesse réactivé en France, par exemple dans les querelles autour du voile islamique. Durant toutes ces années, Paris a accepté bon gré mal gré la version algérienne des faits. « Tout le monde sait que la parole de la France sur l’Algérie est contrainte », a quand même lâché un jour le premier ministre socialiste Lionel Jospin. Le plus souvent ce fut, selon la terminologie officielle, « ni ingérence ni indifférence ». Même lorsque sept moines français du monastère de Tibhirine ont été tués, en 1996, Paris n’a guère mis de zèle à éclairer les circonstances de leur mort, qui serait due à une bavure de l’armée algérienne manipulant des maquis islamistes.

Après les attentats du 11 septembre 2001, l’Algérie a pu se présenter comme l’avant-garde d’une bataille planétaire contre le djihad. Aujourd’hui, plus que de ses approvisionnements en hydrocarbures (l’Algérie couvre 10% de ses besoins en gaz naturel), Paris s’inquiète surtout qu’Alger n’entrave le « G5 », la guerre que la France mène au Sahel, sans grand succès, en s’appuyant sur la Mauritanie, le Tchad, le Mali, le Niger et le Burkina. Les Algériens ont refusé de s’y joindre tout en laissant les avions militaires français survoler leur territoire. Mais sont-ils vraiment neutres ? La transition qui s’amorce aujourd’hui en Algérie intéresse beaucoup de pays. Dont, bien entendu, la France.

NB: Longtemps correspondante du Monde à Vienne, Joëlle Stolz, dont les parents étaient avocats du FLN, a vécu dans l'Algérie indépendante de 1963 à 1966. Elle a travaillé ensuite à Alger pour RFI et Libération de 1983 jusqu'aux émeutes de Constantine et Sétif, fin 1986, date à laquelle les autorités algériennes lui ont demandé de quitter le pays. 

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