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Billet de blog 10 avr. 2020

«A quatre repas de l'anarchie», une méga-crise du monde interconnecté

En 2012 l'Autrichien Marc Elsberg publiait «Black Out», un thriller scientifique où il imagine qu'un groupe terroriste veut abattre notre système néolibéral fondé sur l'interconnexion, en déclenchant une méga-panne d'électricité. Instructif à la lumière de la crise d'aujourd'hui.

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Les services de la sûreté intérieure britannique, le MI5, ont affirmé en 2003 que la population du Royaume-Uni, connue pour son self-control, ne serait en fait qu'à "quatre repas de l'anarchie" ("four meals away from anarchy") : plongée dans une situation de pénurie, elle deviendrait vite une horde sans foi ni loi. A l'époque - on se souviendra que le Premier ministre Tony Blair, très proche de la CIA, s'associait à la décision des Etats-Unis d'attaquer militairement l'Irak - cette vision pessimiste fut mise en pièces par les médias les plus critiques, qui soupçonnaient cette branche de la police de noircir le tableau afin de justifier la hausse de son budget.

Le plus frappant, dans la crise actuelle, c'est qu'elle n'avait pas été vraiment anticipée même par ceux dont c'est le coeur de métier intellectuel: les penseurs de l'effondrement. Et je ne parle pas des politiques aux commandes, qui tentent de masquer leurs erreurs initiales d'appréciation ou les décisions désastreuses prises il y a une décennie - comme la destruction, en France, des stocks de masques protecteurs -, mais ont eu pour la plupart la sagesse de se placer sous la direction des scientifiques. Or même des gens très bien informés du secteur de la santé, en Europe, parlaient encore début février du Covid-19 comme si ce nouveau virus ne devait pas quitter les frontières de la Chine, en tout cas de l'Asie. Comme si l'Occident devait rester par miracle épargné, alors qu'il a depuis trente ans construit les bases matérielles d'une diffusion accélérée de la maladie, dont l'impact économique sera immense.

Il est instructif dans ces circonstances de lire le roman de l'Autrichien Marc Elsberg Black Out, où il imagine un autre scénario aux conséquences apocalyptiques. Publiée début 2012, moins de deux ans après la découverte du "ver" informatique Stuxnet, conçu par les services américains et israéliens pour endommager les installations nucléaires iraniennes, et moins d'un an après la catastrophe dans la centrale nucléaire japonaise de Fukushima, cette fiction a reçu d'emblée un écho considérable. Elle s'est vendue à plus de 1,7 million d'exemplaires et a fait d'Elsberg le maître incontesté du thriller scientifique, solidement documenté auprès des meilleures sources.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas déjà ce livre, disponible en France en poche (il sera bientôt adapté en six épisodes par la chaîne allemande Sat1 et la plate-forme Joyn) : il retrace pendant dix jours les conséquences d'une panne d'électricité gigantesque, provoquée d'abord dans l'Union européenne, puis élargie aux Etats-Unis, par un groupe de terroristes désireux d'abattre le monde néolibéral en attaquant son point sensible : l'interconnexion des systèmes.

Sans électricité, notre monde s'effondre

Dès la défaillance du réseau électrique dans le nord de l'Italie, par un soir d'hiver frisquet, on constate en effet que l'univers familier des sociétés industrielles, tout ce qui pour nous va de soi, se dérègle très vite. Plus d'éclairage ni de frigo, plus de télévision ni d'Internet, plus de téléphones mobiles, plus de feux de signalisation, plus de carburant aux pompes des stations-service, plus de GPS, plus de chauffage, plus de plaques de cuisson, plus d'eau chaude pour se laver. Plus d'eau tout court au robinet. Bien sûr, ô horreur, plus de chasse dans les WC. Bientôt plus de camions pour approvisionner les supermarchés. Plus de réanimation ni de couveuses dans les hôpitaux, dont les groupes électrogènes sont vite à court de diesel. Impossible de traire les vaches laitières, dont les pis éclatent et qui meurent dans d'atroces souffrances. Impossible de maintenir en vie les millions de poussins d'élevage qui crèvent de faim et de froid. Plus moyen de refroidir les réacteurs nucléaires (Allemands et Autrichiens sont toujours sidérés de voir avec quelle insouciance les Français vivent à deux pas de ce qu'ils perçoivent, eux, comme des risques majeurs). Les médecins doivent se résoudre à euthanasier les patients intransportables et les mourants, pour leur épargner une agonie affreuse dans leurs propres excréments (Elsberg dit s'être inspiré de ce qui arriva dans le sud des Etats-Unis après l'ouragan Katrina, en 2005).

Quelques jours suffisent à transformer des centaines de millions d'Occidentaux, qui au début prennent leur mal en patience, puis sont animés par un formidable élan d'altruisme et de solidarité, en masses désespérées, sales, hirsutes, affamées. Un puits et un tas de bûches, une cheminée et un bon fusil de chasse, une boîte d'allumettes et des bougies s'avèrent soudain plus précieux que tout le reste. Quand les rations alimentaires se raréfient, le désordre s'installe, l'armée doit défendre les trains contre les pillards et des putschs militaires balaient en cadence le sud de l'Europe. La solidarité ne s'exerce plus qu'à l'intérieur d'un groupe restreint, en général le noyau familial. Et lorsqu'une foule en furie incendie le Parlement de La Haye au Binnenhof - un endroit d'ordinaire extrêmement paisible, sauf quand une mouette attrape d'un coup de bec le hareng saur qu'un touriste s'apprêtait à engloutir -, c'est le signe que les choses vont, vraiment, très très mal. Dieu soit loué, un ancien hacker italien et un fonctionnaire français d'Europol peuvent sauver le monde... qui recommence à tourner, non sans des dégâts colossaux. On apprend par exemple que des canalisations asséchées trop longtemps, où se sont formées des bulles d'air, ne peuvent plus transporter d'eau potable et doivent au préalable être assainies.

Sous le vernis civilisé 

Ce n'est pas la première fois qu'un romancier montre à quel point sous le mince vernis de notre éducation nous restons des loups pour nos semblables : dans Sa Majesté des Mouches, en 1954, William Golding racontait comment un groupe d'écoliers british abandonnés à eux-mêmes sur une île du Pacifique retrouve les comportements prêtés aux "primitifs" - culte du chef, cannibalisme, animisme. Son roman est un classique étudié à l'école. Il a été adapté au cinéma dès 1963 par Peter Brook, les Britanniques étant passés maîtres dans l'art de démolir les apparences civilisées, si l'on songe, dans un style plus intimiste, au film The Servant de Joseph Losey, d'après la pièce d'Harold Pinter. Et la collectivité humaine confrontée à une catastrophe (épidémie, guerre, calamité climatique, dictature, invasion d'extraterrestres ou de morts-vivants) est le pain quotidien d'Hollywood.

Depuis la publication de Black Out, il y a huit ans, le paysage international a changé. Le lecteur d'aujourd'hui s'amusera de voir que la Chine y est dépeinte comme une puissance qui offre généreusement son aide - il n'y a qu'un général accro aux vieux schémas de la guerre froide pour penser qu'elle puisse encore être un danger -, son destin étant trop étroitement imbriqué au nôtre grâce à la mondialisation des échanges. Or l'une des leçons de la crise du coronavirus est que l'Occident est devenu trop dépendant d'elle. L'Allemagne, où Pékin expédie dans le roman d'Elsberg ses avions-cargos bourrés de vivres, vient de voter une loi protégeant ses branches industrielles stratégiques (en particulier la robotique et l'intelligence artificielle) contre des prises de contrôle extérieures. D'alliée, la Chine est devenue une rivale. Peut-être un jour une adversaire. Un contre-modèle face aux démocraties occidentales. Même Berlin, qui lui a vendu tant de voitures et de machines-outils, a fini par en prendre conscience. 

Nos sociétés hyper-connectées

Il n'empêche, Elsberg a mis le doigt sur l'une des failles de nos sociétés hyper-connectées (dès la parution de son livre il a été invité à d'innombrables colloques d'experts, les mesures de sécurité ont partout été revues et renforcées). Un double documentaire de la chaîne Arte (Un jour en Allemagne, Un jour en France) révélait l'extrême sophistication du monde où nous vivons, le maillage serré d'opérations qui s'enchaînent 24 heures sur 24, de contrôles d'une haute technicité, de coopérations internationales. La jonction des réseaux électriques transfrontaliers, qui resta assurée entre le "monde libre" et l"Allemagne nazie même au plus fort de la Deuxième Guerre mondiale, en est un exemple déjà ancien. On sortait de cette démonstration aussi épaté qu'inquiet.

Que se passerait-il si tout cela déraillait? Surtout dans les pays les plus industrialisés, où en deux à trois générations les gens se sont habitués à un niveau de confort sans commune mesure avec ce que connaissaient leurs ancêtres. La ruée sur les rouleaux de papier toilette, relevée par les médias en Corée du Sud comme en Allemagne dès le début de la pandémie actuelle, en est un indice. S'essuyer le derrière avec du papier journal - en admettant qu'on en trouve - : impensable! Aller puiser de l'eau à la rivière : impensable! La chauffer pour pouvoir se laver et se contenter au mieux d'un bain par semaine, supporter l'odeur sui generis : impensable! En pareille situation, la plupart de nos concitoyens péteraient les plombs. Les migrants venus de pays moins avantagés semblent par contraste beaucoup mieux armés mentalement. Même si c'est l'hémisphère sud qui va, au bout du compte, payer le prix le plus lourd dans cette crise.

Dès le départ les autorités autrichiennes (mais aussi françaises, allemandes, italiennes, espagnoles, suédoises etc.) ont répété que les supermarchés resteraient ouverts, que personne n'allait se trouver à court de vivres - ni de papier-cul. S'assurer que les gens ont assez à boire et à manger est, partout, le premier réflexe des autorités en charge du maintien de l'ordre. Mais on ne peut exclure de voir au cours des prochaines semaines des scènes de pillage aux Etats-Unis - si trop d'employés des grandes surfaces, affectés par le virus, ne peuvent se rendre à leur travail et que certains commerces doivent baisser leur rideau ou laisser leurs entrepôts quasiment sans surveillance. En Europe on n'en est pas là, parce que le confinement reste supportable. Imaginons un instant être assignés à résidence sans pouvoir communiquer avec l'extérieur. Sans écrans. Sans réseaux mobiles. Sans Internet. Sans cette nourriture de notre psyché qui nous est devenue presque aussi vitale que l'autre. Nous aurions déjà pété les plombs. Ce serait l'anarchie.

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