Elfriede Jelinek et Peter Handke

Peter Handke s'est vu décerner le Prix Nobel de littérature 2019: il était «plus que temps», a dit sa compatriote Elfriede Jelinek, récompensée en 2004. Handke a payé d'un long purgatoire son engagement pro-serbe. Il est originaire de Carinthie, une province longtemps acquise à l'extrême droite, où la minorité slave a été asservie.

« Il était plus que temps », a aussitôt réagi Elfriede Jelinek, Prix Nobel de littérature en 2004, en apprenant, ce jeudi, que son compatriote autrichien Peter Handke avait enfin été couronné par le jury de Stockholm pour l’année 2019.

Quinze ans auparavant, beaucoup attendaient en effet que l’auteur du Malheur indifférent et de L’angoisse du gardien de but au moment du pénalty (dont son ami Wim Wenders a fait un film), à la prose plus classique et poétique, soit distingué. Mais les jurés du Nobel avaient préféré récompenser celle qui s’était fait connaître par son humour mordant et son énergie aussi infatigable que désespérée contre l’extrême droite. En 2000 le conservateur Wolfgang Schüssel avait fait sauter un tabou en adoubant dans son gouvernement le parti de Jörg Haider, le FPÖ (26,9% des suffrages aux élections parlementaires d’octobre 1999), héritier en ligne directe du Parti nazi interdit après 1945. En représailles les partenaires européens de l’Autriche avaient alors, à l’instigation de Jacques Chirac qui voulait maintenir un cordon sanitaire contre le Front national, décrété des mesures d’isolement diplomatique passées dans l’Histoire sous le terme de « sanctions ».

C’est dans ce contexte que Stockholm avait choisi Jelinek, la « grande imprécatrice » de la littérature autrichienne, comme Thomas Bernhard fut son « grand imprécateur ». Jelinek, qui est d’une honnêteté absolue, s’est toujours montrée solidaire de Handke, dont elle admirait déjà il y a plus de trente ans - dans un entretien à l’hebdomadaire allemand Die Zeit - la capacité à entreprendre de lointains voyages, des marches au fond de la forêt tropicale japonaise, alors qu’elle-même n’a jamais pu prendre l’avion et que ses souffrances psychiques l’ont conduite à se retirer progressivement du monde, ne voyant plus qu’un nombre limité de proches, et répondant par voie électronique aux questions des journalistes (je dois être la dernière dans la presse française qu’elle ait encore accepté de recevoir chez elle à Vienne, juste après le Nobel, pour un portrait publié par Le Monde Magazine).

Qui s’en souvient ? Jelinek, Handke et leur ami le metteur en scène suisse Luc Bondy avaient protesté au printemps 1999 contre les bombardements de l’OTAN sur la Serbie, destinés à écraser le régime de Slobodan Milosevic qui avait provoqué une guerre atroce contre les populations non-serbes de l’ex-Yougoslavie, en particulier contre les musulmans bosniaques.

Mais Handke était allé bien plus loin. En 1996, c'est-à-dire au lendemain du siège de Sarajevo qui a fait en trois ans quelque 11.000 morts, il a publié le pamphlet Justice pour la Serbie. En 2006 il s’est rendu aux obsèques de Milosevic, y prononçant un discours empathique (« Je suis aujourd’hui présent, près de la Yougoslavie, près de la Serbie, près de Slobodan Milosevic… ») qui fut jugé insupportable en France, où l’opinion comme les élites étaient passées de longue date du soutien traditionnel à la Serbie à la solidarité avec les Bosniaques, agressés et assiégés à Sarajevo par les milices serbes. Une pièce de théâtre de Peter Handke, qui vit depuis trois décennies à Chaville, non loin de Paris, et a traduit en allemand René Char, Francis Ponge, Emmanuel Bove ou Patrick Modiano, fut alors déprogrammée par la Comédie française. Depuis 2012 il est membre de l'Académie des sciences et des arts de Belgrade, où les médias ont salué avec enthousiasme ce Nobel attribué à un ami de la Serbie, qui à l'inverse suscitait l'indignation et le dégoût en Bosnie comme au Kosovo.

Comment expliquer cet engagement de Handke, qui lui a certainement coûté à l’époque la plus haute récompense littéraire pour un écrivain et en a fait une sorte de pestiféré ? Lui-même d’ailleurs a eu quelques difficultés à croire qu’il s’était vu décerner le Nobel : lorsqu’il a reçu le coup de fil de Stockholm, il a dit en allemand : Ist es wahr ? (Est-ce que c’est vrai ?), trahissant son incrédulité. Je n’ai jamais parlé avec lui, ne l’ayant croisé qu’une seule fois, par hasard et très brièvement, à la Gare Montparnasse. Mais je connais assez bien l’Autriche, depuis le milieu des années 1980, pour avancer quelques hypothèses. Elles sont au moins un début d’explication de ce qui a choqué nombre d’intellectuels français ou allemands.

Handke est né en Carinthie, à Griffen, et sa mère était d’origine slovène. De langue slave, la population slovène fut opprimée pendant des siècles dans cette province méridionale de l’Autriche, qui s’est toujours considérée comme une sorte de « marche », de barrière contre les incursions de l’empire ottoman autant que contre les Serbes orthodoxes, et plus tard contre la Yougoslavie communiste. Dans les domaines féodaux de Carinthie les serfs étaient slovènes et catholiques, tandis que les élites terriennes étaient germanophones et souvent protestantes.

Cela peut paraître bien loin de nous. Mais un dirigeant populiste comme Jörg Haider, qui était né dans une famille nazie de Haute-Autriche, a vite compris qu’il ne pouvait réussir son ascension politique que dans le biotope si spécial de la Carinthie. L’un de ses gestes après sa première élection comme gouverneur du Land, en 1990, fut de faire dresser un monument en mémoire des victimes allemandes des « massacres » commis par les partisans antinazis pendant la deuxième guerre mondiale. Or ces derniers étaient pratiquement tous des Slovènes. La Carinthie, en revanche, comptait dès avant guerre nombre de nazis convaincus : sa capitale, Klagenfurt, fut avec Graz, en Styrie, et Linz, en Haute-Autriche, l’une des villes où les militants nazis, officiellement illégaux, ont fait régner une agitation permanente en faveur de l’Anschluss plusieurs semaines avant que les troupes d’Hitler ne franchissent la frontière en mars 1938.  

Haider a encore joué sur le sentiment anti-slave en refusant obstinément jusqu’à sa mort accidentelle, en 2008, d’appliquer les dispositions sur les minorités inscrites dans le Traité d’Etat de 1955 signé avec les Alliés, qui reconnaissaient les droits linguistiques des minorités et prévoyaient des panneaux en deux langues dans les villages où vivait une minorité suffisamment importante. Lui-même juriste de formation, il a maintenu cette posture en violation d’un jugement de la Cour constitutionnelle autrichienne.

Aujourd’hui gouvernée par un social-démocrate, la Carinthie est donc restée longtemps après l’effondrement du 3ème Reich nettement plus à droite, voire à l’extrême droite, que le reste du pays. En 1962 se déroula à Graz (*) un procès particulièrement scandaleux, où malgré la présence de témoins juifs survivants que Simon Wiesenthal avait fait venir à la barre, Franz Murer, un propriétaire terrien qui avait organisé sous l’uniforme nazi l’extermination du ghetto de Vilnius, a été acquitté de toutes les charges qui pesaient contre lui, regagnant la tête haute sa maison où il a fini ses jours sans jamais être inquiété. En 2018 le remarquable film de Christian Frosch Der Fall Murer. Anatomie eines Prozesses (L’affaire Murer. Anatomie d’un procès) a dévoilé comment les sociaux-démocrates, y compris les plus soucieux de réformer le système judiciaire, avaient couvert ce honteux acquittement, faisant passer leurs intérêts politiques pour conquérir la chancellerie – ce qu’ils feront quelques années plus tard grâce à Bruno Kreisky – avant la vérité la plus élémentaire.

Ces rappels historiques éclairent l’animosité durable entre Kreisky et Wiesenthal (que le premier, juif lui aussi, détestait au point de l’accuser d’avoir collaboré avec les nazis !). Et la sympathie d’un écrivain comme Handke pour la cause serbe. Expliquer, ce n’est certes pas « excuser », comme l’affirmait Manuel Valls. Mais comprendre ce qui a pu pousser un grand écrivain tel que Handke à défendre l’indéfendable, un Milosevic.

Un autre élément contribue à ce qu’il sorte du purgatoire : vingt ans ont passé depuis l’expédition punitive de l’OTAN contre la Serbie. L’Occident, qui croyait alors que l’écroulement du bloc soviétique, une décennie plus tôt, ouvrait la voie à une conversion urbi et orbi du monde aux principes de la démocratie libérale et du néo-libéralisme économique, est revenu de ses illusions. La Chine est l’exemple même d’une puissance qui sait utiliser à son profit les règles du néo-libéralisme sans atténuer d’un iota le contrôle du pouvoir central sur les individus.

Pour un petit pays comme l’Autriche, c’est en tout cas la troisième fois depuis la fin de la deuxième guerre mondiale qu’un écrivain autrichien reçoit le Nobel : Elias Canetti avait lui aussi été récompensé, en 1981. Et même si l'auteur de Masse et puissance et de La langue sauvée est né dans une Bulgarie alors dominée par les Ottomans, a longtemps vécu en Suisse puis acquis la nationalité britannique, les Autrichiens considèrent le chantre de la Mitteleuropa comme l’un des leurs : l’incarnation d’une idée, celle d’une culture multinationale, en laquelle, après tant de replis frileux et de fureurs nationalistes, ils reconnaissent ce qu'ils voudraient être.

 

(*) Un lecteur attentif qui vit à Vienne, la franco-autrichien Jérôme Segal, me signale que j'ai commis une erreur, car le procès de Murer a eu lieu à Graz - qui faisait bien partie avec Klagenfurt et Linz de la trilogie des villes autrichiennes acquises à l'Anschluss bien avant l'entrée des troupes allemandes, et où les militants nazis "illégaux" tenaient déjà le haut du pavé.

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