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Billet de blog 12 oct. 2022

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Ce que la colonisation de l'Afrique a fait d'un sabre

D’origine finlandaise, grandie au Sénégal, Taina Tervonen livre dans « Les Otages » le récit passionnant d’une enquête sur un sabre emporté comme butin lors de la colonisation de l’Afrique. Son livre est aussi une réflexion sur les restitutions.

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« Pourquoi vous, qui êtes Blanche et descendante de colons, vous intéressez-vous à cette histoire ? » : c’est la question qui a souvent été posée à Taina Tervonen par ses interlocuteurs africains. Elle était obligée d’expliquer que, fille d’un pasteur protestant, elle a passé ses quinze premières années au Sénégal où, à l’école primaire sénégalaise, elle a appris comme les autres enfants l’histoire de la colonisation et les gestes de ceux qui l’ont combattue. Aussi blanche que blonde, elle parle wolof et a eu du mal à s’acclimater au nord de l’Europe.

Parce qu’elle était en quelque sorte hybride, sortie dès le plus jeune âge des certitudes qui rassurent et enferment, déplacée dans le bon sens du terme, elle pouvait mener l’enquête qui pendant près de trois ans l’a menée sur les traces d’un sabre, butin emporté par un officier et devenu un symbole de la colonisation.   

Elle qui n’est pas historienne, mais fait parler les archives, présentait son livre Les Otages (Marchialy, 2022) lors d’un débat sur « l’histoire coloniale et les musées français » dans le cadre des Rendez-vous de l’histoire de Blois (du 6 au 9 octobre). Cette année le thème était « La mer », mais ces Rendez-vous ont été parfois submergés par la guerre en Ukraine : les séances consacrées de près ou de loin à ce sujet étaient prises d’assaut.

Depuis vingt-cinq ans, Blois a été le sismographe des transformations d’un champ de la connaissance dynamité de l’intérieur par deux générations au moins de chercheurs, qui récusent la vision euro-centrée, blanche et masculine jadis en vigueur. À l’image de L’exploration du monde. Une autre histoire des grandes découvertes, publié en 2019 au Seuil dans la droite ligne d’une Histoire mondiale de la France : cette approche plus ouverte s’est désormais imposée, et la colonisation fait partie des sujets labourés avec constance.

Violence cachée

Ce qui se passe avec les objets pillés, acquis ou confisqués durant cette entreprise où la France fut engagée pendant au moins cent cinquante ans est le thème d’un livre qui interroge la violence cachée dans ces témoins silencieux, exposés dans les musée – quand ils en sont jugés dignes – avec souvent des cartels elliptiques transformant le rapt en don.

« Collecte : Louis Archinard », dit simplement l’inventaire du Quai Branly à propos des bijoux trouvés à Ségou, une ville du « Soudan français » (aujourd’hui le Mali) à laquelle les troupes françaises menées par cet officier ont donné l’assaut en 1890 dans le but de défaire un peu plus la résistance opposée par les Toucouleurs musulmans – et surtout dans l’espoir de mettre la main sur son mirifique « trésor ».

En fait de trésor le colonel Archinard découvrit seulement des bijoux, et un garçon d’environ onze ans qui défendait sa mère avec un sabre : c’était le fils du sultan Ahmadou, Abdoulaye. Les hommes avaient fui, abandonnant femmes et enfants, ce qui permettra à Archinard de se moquer de ces « Toucouleurs arrogants et cruels exerçant durement, en usant de toutes les perfidies, leur domination sur les populations plus braves, mais plus naïves ». Il fait probablement allusion aux Bambaras, aujourd'hui islamisés, dont les royaumes - notamment celui de Ségou - avaient été détruits au 19ème siècle par les Toucouleurs et qui étaient très attachés au culte des ancêtres.

Drôle de rencontre entre le fils du vaincu, si beau qu’il inspire une sorte de respect, et le vainqueur, ce Louis Archinard né au Havre, qui se mariera tard et n’aura pas d’enfants. Lui qui avait la réputation d’être nettement plus sanguinaire qu’un Galliéni, parle brutalement dans ses lettres des têtes coupées de ses ennemis. Dès le début, Archinard veut emmener Abdoulaye en France et le confier à une famille bien sous tous rapports pour en faire un parfait petit Français, qui sera plus tard un intermédiaire entre l’administration coloniale et la population. Le laisser derrière lui, ce serait laisser grandir un rebelle qui ne songera qu’à la vengeance. Mieux vaut le former et l’acculturer. En vertu de ce principe les colonisateurs français ont ouvert à Saint-Louis du Sénégal une « école des otages » qui revendiquait sans fard sa fonction : retenir prisonniers les fils pour amener leurs familles à se soumettre. Par la suite on a abandonné ce nom pour adopter celui, plus neutre, d’École des interprètes.

 Le triste destin d’Abdoulaye

Transplanté à Paris, muni d’un tricycle et d’un costume, bientôt expert dans l’art de manger avec une fourchette, Abdoulaye fait des études au lycée Jeanson de Sailly et caresse le rêve d’entrer à Saint-Cyr. Sans jamais cesser d’écrire à son vainqueur-protecteur Archinard, qui après l’Afrique gagne la Cochinchine, autre théâtre des exploits du colonialisme français, et termine sa carrière avec le grade de général. Mais Abdoulaye se heurte à des obstacles et son deuxième voyage vers ses terres natales est un cortège d’humiliations infligées par administration coloniale obtuse. Bien qu’il mentionne les « esclaves » et autres « captifs » de sa mère (sans que Taina Tervonen relève ce détail), qui confirment son rang social, bien qu’il soit nourri par une « cour » qui le suit en tous lieux et voit en lui un prince, le « fils du vaincu » prend la réalité en pleine figure. Il sera le premier Noir à entrer à Saint-Cyr mais mourra fauché par la tuberculose, à 20 ans.

Son parcours, où l’apparente réussite débouche sur une catastrophe, renvoie au modèle hexagonal de colonialisme, foncièrement ambivalent puisqu’il exploitait les populations tout en prétendant leur donner – du moins à certains individus – des valeurs universelles.

On sait que la collision entre idéaux égalitaires et sujétion a contribué à l’effondrement d’un projet qui se distinguait à cet égard des autres, notamment du colonialisme britannique appuyé sur l’indirect rule, le pouvoir exercé par les potentats locaux.

La France fut ainsi le seul belligérant à envoyer des Maghrébins et des Noirs combattre en Europe lors des guerres de 14-18 et de 39-45, le jeune historien Anthony Guyon ayant étudié de près ces « tirailleurs sénégalais » (qui n’étaient en général ni tirailleurs, ni sénégalais) - son livre est paru chez Perrin -, tandis que Mathieu Vadepied présentait à Blois son film de fiction Tirailleurs.

Un sabre, mais lequel ?

Et le sabre dans tout ça ? C’est le fil directeur d’un récit passionnant qui entremêle l’histoire des humains et celle des objets, qui déplie cette « étoffe » complexe que fut la colonisation, faite de « destins qui se sont croisés, imbriqués, violentés, et dont il existe toujours un endroit et un envers ».

Il faut d'ailleurs savoir de quel sabre on parle. Celui qui a été emporté comme butin par Archinard ? Celui qui a été exposé à Paris à une époque où la France ne mettait nullement en cause le bien-fondé de son entreprise ? Celui qui est réclamé par la famille d’El Hadj Oumar Tall, un sage musulman dont on préfère enseigner aux écoliers qu’il a « disparu » dans les falaises de Bandiagara pour ne pas dire qu’il a été vaincu par les Français ? Celui qui a été au centre de rivalités politiques entre le président Abdou Diouf et son opposant Abdoulaye Wade ? Celui qui a été "restitué" à l’occasion d’une visite du premier ministre Édouard Philippe en 2019 (où il s'agissait aussi, en échange d'un geste fort, d'engranger des contrats pour l'industrie française) et trône aujourd’hui au Musée des civilisations noires de Dakar ?

Ce dernier est un « objet métis », sa lame vient d’Alsace tandis que la poignée est africaine. Or de telles armes peuvent avoir plusieurs significations qui se recouvrent souvent :  insigne de pouvoir, cadeau offert par des Européens ou d'autres Africains, instrument de "guerre sainte" contre les infidèles, qu'ils soient des Africains non adeptes de l'islam (que des musulmans avaient le droit de réduire en esclavage, à la différence de ceux qui s'étaient convertis), ou des envahisseurs européens; trophée enfin, ramassé après une bataille.

L’obstination que met Taina Tervonen à retrouver la trace du sabre, à l’identifier clairement, est aussi une incitation en filigrane à ne pas se contenter de mythes et à ne pas instrumentaliser ces objets, alors que s’ouvre un formidable « espace symbolique » avec le débat sur les restitutions. L’un des passages les plus stimulants du récit est l’entrevue à Dakar avec Felwine Sarr, co-auteur, avec Bénédicte Savoy, du fameux rapport commandé par Emmanuel Macron. Il souhaite une historiographie sénégalaise qui redonne sa place à la « statuaire du sud » - considérée comme « païenne » et éclipsée par les reliques sacralisées de la tradition musulmane.

Le facteur religieux

Car c’est ce qu’on peut reprocher à ce livre : de gommer les contradictions religieuses et un fait central, celui de la religiosité des Africains (la grande majorité d’entre eux étant non seulement croyants, mais pratiquants d'une religion monothéiste), qui influence forcément leur rapport avec des objets sur lesquels les Occidentaux ne jettent plus qu’un regard esthétique.

Il y a trente ans le Musée national de Jos, au centre du Nigeria, région où de nombreuses communautés se sont converties au christianisme par défiance envers les musulmans du nord, qui venaient y chercher leurs esclaves, était rempli de masques et de statues mais vide de visiteurs : les gens avaient rejeté les anciennes croyances, pourtant les objets qui les représentaient les terrifiaient encore.

Il y a bientôt trente ans aussi, des petits malins ont mis à profit la crise politique qui secouait le pays après l’annulation entre les deux tours de l’élection présidentielle de 1993 pour dérober une douzaine de têtes en terre cuite figurant de façon idéalisée le souverain d’Ifé. Dans l’indifférence générale : seul un modeste communiqué de l’ICOM (International Council of Museums), l’organisme international de coopération des musées, punaisé dans l’entrée du Musée national de Lagos, signalait ce vol majeur (les autorités françaises, qui ont retrouvé une bonne partie des têtes, les ont rendues dans l’intervalle au Nigeria). C'était comme si on avait volé au Louvre la Vénus de Milo ou la Joconde et que personne n'en parlait!

La question des restitutions

Beaucoup d’eau a passé sous les ponts. Une nouvelle génération a émergé en Afrique, qui exige le patrimoine conservé en Europe. La diaspora d’origine africaine milite aussi dans ce sens. Les États concernés font des demandes officielles. En France, en Belgique, en Allemagne, le principe des restitutions semble acquis et le processus est lancé - avec plus ou moins de moyens financiers -, la plupart s’accordant sur le fait qu’il faut traiter les dossiers au cas par cas.

Tout cela va prendre un certain temps. Les musées européens, qui ont mené systématiquement depuis 1998 une recherche de provenance pour identifier les tableaux et bibelots volés aux Juifs persécutés sous le Troisième Reich, commencent à s’y mettre. Certes la tâche s’annonce parfois ardue, plus en tout cas que lorsqu’il y avait des listes précises, des actes de vente, des décrets d’expropriation.

Même lorsque des objets sont appelés à rester dans les collections des musées européens, ceux-ci ne pourront plus faire l’économie d’une contextualisation, d’un texte expliquant comment ils sont parvenus jusque là. Ce sera une autre manière de raconter une colonisation qui nous a profondément transformés, les uns autant que les autres. Comme ce sabre dont la lame vient de la lointaine Europe, mais dont la poignée a été travaillée par des artisans africains.

Note aux lecteurs : Le débat sur le livre de Taina Tervonen, le 9 octobre à Blois, était animé par le vidéaste Seumboy Vrainom avec Zoul Iscandar, d’Alter Natives. Cette association culturelle propose samedi prochain (15 octobre) à Paris « une joyeuse balade en vélo sur les traces de l’exposition coloniale de 1931 ». Rendez-vous à 14 heures, 36 rue Saint-Paul (ils vous prêtent un vélo si nécessaire). Ou bien à 15 heures devant le palais de la Porte Dorée, l’ancien Musée des Colonies puis des Arts africains et océaniens, dont les collections sont maintenant au Quai Branly. Le glissement témoigne du changement en cours, qui est loin d’être achevé.

Renseignements sur Alter-natives.org

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