Vienne à l'heure du Coronavirus

L'Opéra de Vienne fermé en pleine saison lyrique? Du jamais vu depuis la Deuxième Guerre mondiale. Mais l'Autriche, où toutes les mesures sont prises pour éviter d'en arriver à une situation «à l'italienne», est en meilleure position que d'autres pays pour affronter la pandémie : elle a beaucoup de lits équipés pour des soins intensifs.

L'Opéra de Vienne fermé en pleine saison lyrique? Du jamais vu. Normalement l'auguste maison fonctionne sans discontinuer du 1er septembre au 30 juin, la seule exception étant les trois jours nécessaires pour préparer le grand bal annuel qui a lieu fin février. Une telle mesure, décidée par le gouvernement autrichien - qui a imposé aussi la fermeture au public des principaux musées, des salles de concert, des pistes de ski, des universités, bientôt des écoles et des jardins d'enfant, l'annulation des spectacles et événements sportifs pour plus de 100 personnes à l'intérieur et pour plus de 500 à l'air libre, la suppression des visites des familles aux patients des hôpitaux, tandis qu'à partir de lundi les églises ne pourront plus accueillir d'offices religieux - souligne le côté exceptionnel de la situation. Une course de vitesse s'est engagée pour éviter que le pic de la pandémie due au Coronavirus ne coïncide avec la vague de la grippe saisonnière.

Même pour les très nombreux Viennois qui n'y mettent jamais les pieds, l'Opéra inauguré en 1869 au bord du Ring, le boulevard circulaire construit à l'emplacement des anciennes fortifications, est une sorte de boussole de la conscience collective. Un symbole de l'Autriche qui unit le souvenir de la monarchie des Habsbourg et l'ouverture d'un pays qui a largement profité de l'essor des échanges planétaires. Son directeur est (encore pour quelques mois) le Français Dominique Meyer, son public, dans des salles toujours combles, est désormais très international, avec de nombreux Asiatiques. Il fut l'un des rares bâtiments gravement endommagés par un bombardement en mars 1945, Vienne ayant à cet égard beaucoup moins souffert que Budapest ou les grandes villes allemandes. Sa réouverture, en novembre 1955, fut un événement majeur consacrant la souveraineté retrouvée de la petite Autriche, dont l'intégrité (assortie de sa neutralité) venait d'être été reconnue par le Traité d'Etat du 26 octobre 1955 - c'est seulement alors que les derniers soldats soviétiques ont quitté son territoire. Au programme de cette soirée lourde de symboles: Fidelio, l'opéra de Beethoven célébrant la liberté, sous la baguette de Karl Böhm.

Les mesures radicales prises aujourd'hui, renforcées par la fermeture de la frontière avec l'Italie, tandis que de son côté la République tchèque vient de fermer celle qui la sépare de l'Autriche, vont avoir des conséquences encore difficiles à évaluer. Les temps seront durs en tout cas non seulement pour le secteur touristique, mais pour tous ceux qui travaillent dans le spectacle, vivant ou non - la Diagonale, le festival du cinéma autrichien organisé chaque année fin mars à Graz, en Styrie, et qui draine un public jeune, a ainsi dû être annulée.

Fallait-il vraiment paralyser la vie culturelle et une bonne partie de la vie sociale ? Oui, assurent les responsables autrichiens, qui veulent à tout prix éviter une situation aussi grave qu'en Italie où les hôpitaux du nord de la Péninsule sont déjà débordés tandis que ceux du sud, où règnent déjà en temps ordinaire des conditions assez proches de celles que l'on observe dans les pays moins industrialisés, semblent bien fragiles pour faire face à une crise sanitaire majeure.

De ce point de vue, l'Autriche semble en meilleure position que d'autres partenaires de l'Union européenne. Sa pléthore de lits d'hôpitaux, qui lui a souvent été reprochée par les experts, devient dans cette situation exceptionnelle un atout. Elle dispose de 64.000 lits (soit deux à trois fois plus, à population et niveau de vie comparables, que les pays scandinaves), dont beaucoup peuvent être rapidement équipés de systèmes d'assistance respiratoire. A Vienne on compte par exemple 600 lits en soins intensifs, dont 160 pour l'Hôpital général (AKH) - à l'heure actuelle, il n'y a que quatre patients qui en ont besoin. Le point noir, comme partout, c'est le personnel: que faire si une partie importante des soignants était à son tour infectée? Préserver cet outil d'intervention devient en tout cas prioritaire.

Additif: Tous ceux qui ne peuvent aller au théâtre ni au cinéma, et sont censés privilégier le télé-travail ou garder leurs enfants à la maison, auront peut-être le loisir de (re)découvrir le beau roman de Christiane Singer paru en 1978, La Mort Viennoise, qui évoque l'épidémie de peste de 1679. Bien des touristes voient aujourd'hui sur le Graben, au coeur du centre historique, la Colonne de la Peste - un témoignage saisissant de l'art baroque, obsédé par la permanence de la mort sous les apparences de la vie convulsive - qui commémore cet épisode. Comme toujours le fléau dépouille les situations acquises et révèle les êtres : la princesse Eleonore, qui n'avait avant cette catastrophe jamais marché dans les rues qu'elle ne connaissait que depuis son carrosse, vit pendant quelques jours une flambante passion avec un médecin avant de succomber à son tour. Au moins aura-t-elle découvert in extremis la "petite mort" du plaisir. 

Christiane Singer (1943-2007), qui connaissait bien la haute société autrichienne - issue d'une famille juive d'Europe centrale, elle était mariée à un comte Thurn-Valsassina -, n'est pas tendre avec les puissants, dont la seule panacée à l'époque était de fuir cito, longo, tarde (en latin: tôt, loin, longtemps) selon les recommandations d'Hippocrate. Car ils avaient tous des châteaux où ils pouvaient attendre des jours meilleurs.

"Ceux qui, comme tiques, avaient vrillé leurs têtes suceuses au corps de l'Etat, pompé richesses et honneurs, furent les premiers frappés d'effroi. Quelles troupes lever contre cette menace? Contre qui, contre quoi lancer reîtres, dragons, piquiers, cuirassiers, carabiniers? Quelles gorges trancher? Quels ventres fouailler? Quelles chairs pourfendre? Ah! Comme elles paraissaient maintenant bon enfant, ces populations paysannes qui, lasses de de financer à la Maison d'Autriche de leur vie, de leurs sueurs et de leurs deniers, son glorieux rôle de bouclier du monde chrétien, inquiétaient de leurs rébellions la Moravie et la Bohême! (...) Qui massacrer? Même le ghetto de Leopoldstadt était vide. Les dents grinçaient à Vienne".

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