De quoi le Brexit est-il le nom?

L'Ecosse voit venir avec terreur le Brexit. La clé de la catastrophe est à chercher, selon l'éditorialiste du Guardian George Monbiot, dans l'idéologie néolibérale qui nous domine depuis trois décennies. Même en phase "brejnévienne", cette doctrine reste dangereuse: la motivation d'opportunistes comme Boris Johnson est de créer un choc justifiant les pires dérives économiques et sociales.

Comme l'ensemble des citoyens britanniques, les cinq millions et demi d’Ecossais vivant outre-Manche mangent du Brexit à tous les repas, du full scottish breakfast (saucisses, boudin noir et haricots blancs) jusqu’à l’ultime gorgée de bière vespérale. Tout juste si le premier jour d’école de la princesse Charlotte, la fille des ducs de Windsor, retient encore l’attention des tabloïds. Huit jours de voyage en Ecosse, quelques semaines avant la date fatidique du 31 octobre (où le Royaume-Uni est censé nous quitter), donnent un aperçu du problème auquel nos concitoyens européens du nord des îles britanniques sont aujourd’hui confrontés.

Longtemps maltraités par les Anglais, qui les ont absorbés au début du 18ème siècle, après une opiniâtre résistance jalonnée d’épiques batailles, les héritiers de ce vieux pays celtique (doté de nouveau, depuis 1997, d’un parlement distinct de celui de Westminster) penchent clairement du côté remainer. S’ils n’écoutaient que leur cœur, ils choisiraient Bruxelles plutôt que Londres et beaucoup ont une lueur d’attendrissement en évoquant la France, patrie de 1789 – qui fut, au siècle suivant, la seule puissance capable de tenir la dragée haute à la perfide Albion.

Seulement voilà : leurs échanges économiques se font pour l’essentiel avec le reste de la Grande-Bretagne – c’est aussi d'ailleurs le cas de l’Irlande indépendante, qui doit faire face à un dilemme équivalent, rendu plus épineux encore par la question de l’Ulster. Comme Dublin, Edimbourg vit au rythme des empoignades entre Westminster et l’occupant actuel de « Number Ten » ("Numéro Dix", ce que les Français appellent Downing Street), le sulfureux premier ministre Boris Johnson.

Mercredi 11 septembre, les juges de la Cour suprême écossaise ont infligé un démenti cinglant à la Haute Cour pour l’Angleterre et le Pays de Galles, en déclarant « illégale » la suspension du Parlement, décidée par Number Ten et entérinée par la reine Elizabeth, mais qui n’aurait d’autre but que d’« entraver » l’action du pouvoir législatif. La Cour suprême britannique doit trancher la semaine prochaine entre ces deux interprétations radicalement opposées.

En attendant, l’idée d’avoir bientôt une barrière douanière avec son principal partenaire commercial, sans parler d’une frontière impliquant des contrôles de police bien plus stricts qu’entre zone Schengen et non-Schengen de l’UE, donne des cauchemars aux Ecossais. Les médias locaux, à commencer par BBC Scotland, ont consacré une large place au rapport confidentiel dans lequel le gouvernement britannique détaille les conséquences immédiates d’une sortie sans accord, en particulier les pénuries d’aliments et de médicaments, voire les troubles civils qui en résulteraient, et l’augmentation substantielle des prix de l’électricité.

C’est dans ce climat où l’inquiétude le dispute à la confusion que le quotidien de centre gauche The Guardian, basé à Londres, a publié ce jeudi une analyse dont la pertinence dépasse les frontières du Royaume-Uni. Le chaos auquel nous assistons, affirme son auteur George Monbiot, éditorialiste connu pour son positionnement écologiste, est le produit d’une idéologie qui exerce ses ravages sur la planète depuis plus de trente-cinq ans, celle du néo-libéralisme.

Je traduis ci-dessous de larges extraits de ce texte, illustré par une photo de la Dame de fer, Margaret Thatcher, la main sur le cœur à côté de son grand ami, le président Ronald Reagan : deux missionnaires du néolibéralisme dans les années 1980.

Certes, nous dit Monbiot, un no-deal ne serait pas une catastrophe pour tout le monde : les hedge funds qui font leur pelote de l’incertitude des marchés, les financiers qui spéculent sur une chute de la livre sterling et les investisseurs à l’affût de bonnes affaires en cas d'effondrement du marché immobilier, pourraient en tirer profit. Mais nous aurions tort, dit-il, de voir dans l’appât du gain le motif principal de cette affaire.

Car son élément clé est l’idéologie néolibérale, dont les intérêts à long terme peuvent parfaitement différer de ceux, à court terme, de la politique. Les fanatiques pro-Brexit à Londres sont avant tout des « ultras néolibéraux, et le Brexit un moyen extrêmement efficace de promouvoir leur idéologie en faillite : il créera le choc indispensable pour imposer des mesures que l’opinion jugerait inacceptables dans des circonstances ordinaires ». Qu’ils désirent sincèrement ou non un no-deal est secondaire, l’important est qu'une perspective aussi menaçante crée les conditions psychologiques qu’ils recherchent, car elle « ouvre un espace dans lequel ils peuvent appliquer leurs idées ».

Celles-ci sont connues depuis Adam Smith, Friedrich Hayek et Milton Friedman : la compétition entre les individus est l’état normal de l’humanité, le marché établissant une hiérarchie en quelque sorte naturelle entre gagnants et perdants (certains diraient : entre les premiers de cordée et les autres). Toute tentation de la sphère politique d’intervenir ne peut que perturber le jeu.

Pareille doctrine, qui s’est le plus souvent traduite par des baisses d’impôts, des privatisations d’entreprises publiques, la diminution des protections sociales, l’écrasement des syndicats et la création de nouveaux marchés là où ils n’existaient pas encore, a été imposée au monde entier non seulement par le tandem Thatcher-Reagan, mais par des institutions occidentales majeures : les banques centrales, le Fonds monétaire international, l’Organisation du commerce international et, au sein de l’Union européenne, le Traité de Maastricht. Selon Monbiot, tous ces organismes ont fini par créer « une sorte de capitalisme totalitaire ».

Or le néolibéralisme a largement échoué à atteindre les buts qu’il s’était fixés. Loin de susciter la prospérité universelle, il doit s’accommoder d’une croissance bien plus faible que dans les décennies qui ont précédé 1980. Quant aux fruits de la croissance, ils ont été accaparés pour l’essentiel par les plus riches. Au lieu d’éliminer la bureaucratie, le néolibéralisme a fait surgir un « système kafkaïen » de dictats délirants et de contrôles tatillons. Il a causé des crises écologiques, sociales, politiques, économiques et financières qui ont culminé lors du crash de 2008.

Mais, ajoute l’auteur, peut-être parce que ses opposants n’ont pas réussi jusqu'alors à produire un récit alternatif suffisamment mobilisateur, aussi parce que ses idées ont été finalement adoptées tant par les Démocrates aux Etats-Unis que par le New Labour de Tony Blair (ajoutons: ainsi que par la majorité des dirigeants sociaux-démocrates sur le continent européen), ce discours néolibéral « continue de dominer nos vies ». Un Boris Johnson l'utilise pour justifier ses attaques contre l’intérêt public. Il veut abaisser drastiquement les normes environnementales, créer des ports spéciaux où le business échapperait à la pression fiscale comme aux réglementations, il désire conclure au plus vite un accord de libre échange avec les Etats Unis qui risque de détruire les normes protégeant les animaux et le NHS, le système de santé publique en Grande-Bretagne.

Johnson est certes d'abord un opportuniste, qui n'a pas la même foi aveugle en la doxa néolibérale que certains de ses petits camarades. Cela ne le rend pas moins dangereux, tout comme est dangereuse l’illusion, partagée par une partie de la gauche britannique, selon laquelle sortir de l’UE permettrait d’échapper au carcan des traités, de récupérer une souveraineté populaire. Le Brexit ne fera au contraire qu’empirer les choses, car la Grande-Bretagne se présenterait à Washington « la sébile à la main », en humble vassal de son allié américain.  

Même si l’on admet, suivant l’économiste Abby Innes, que le néolibéralisme a atteint sa « phase brejnévienne », car sa collision avec les complexités du monde réel a provoqué « une sclérose comparable à celle qui a marqué le déclin du communisme soviétique », nous vivons une période extrêmement périlleuse. Car, conclut George Monbiot, « le cas de force majeure (dans le texte: emergency) est l’issue inévitable d’un système absolutiste qui a échoué. Mais il fournit aussi les moyens avec lesquels un système en échec peut être défendu et étendu ».

Autrement dit : ce qui se passera durant les prochaines semaines sur les bords de la Tamise nous concerne tous, si critique que soit par ailleurs notre opinion sur l'Union européenne.

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