Le travail sans mode d'emploi

Les Rendez-vous de l'Histoire de Blois étaient consacrés cette année au travail. L'offre intellectuelle ne pouvait masquer un vide sidéral : nous ne savons pas où nous allons.

Ce sont deux photos accrochées sur les grilles du Conseil départemental du Loir-et-Cher à Blois, où se tenaient du 6 au 10 octobre les Rendez-vous de l’Histoire, consacrés cette année au travail : des ouvriers debout devant le gigantesque marteau-pilon des aciéries Schneider au Creusot, une machine aux allures de monstre accroupi qui évoque le Voreux de « Germinal » ; et deux travailleurs de Renault-Billancourt, assis côte à côte dans la bibliothèque du comité d’entreprise, l’un feuilletant une revue, l’autre plongé dans un gros livre sur l’Egypte ancienne.

Elles résument le chemin parcouru au prix d’innombrables luttes et sacrifices, pour que les salariés accèdent à un temps « à eux », qui ne soit pas consacré seulement à produire des marchandises et reconstituer leur force physique. Mais de telles images appartiennent à un passé révolu. L’usine comme la mine ne sont plus guère, du moins dans notre vieille Europe, l’endroit où l’on affronte une tâche prométhéenne, où se tissent les solidarités. Les « conventions collectives » liées au lieu de l’emploi cèdent la place à des droits attachés à la personne qui la suivront toute sa vie, a résumé Maryse Dumas : elle fut longtemps à la direction de la CGT et tente aujourd’hui, au sein de l’Institut d’histoire sociale (IHS) de ce syndicat jadis « courroie de transmission » du PCF, d’esquisser le futur du syndicalisme dans un monde plus que jamais incertain.

L’éclatement des parcours professionnels 

Car il a éclaté sous les coups de boutoir de la mondialisation, les parcours professionnels sont fragmentés, l’ubérisation individualise à l’extrême, la notation se généralise et le « sens du travail » qui était source de fierté, en tout cas d’identité (« On était sidérurgiste dans le ventre de sa mère » disait à la fin des années 1970 un manifestant contre les fermetures d’usines à Valenciennes), s’est largement perdu. « Cela n’a jamais été aussi dramatique : à la Poste il y a eu 2 200 démissions l’an dernier » constatait à Blois le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez. Lui est issu de ce lieu mythique entre tous au Panthéon de la mémoire ouvrière, Renault, et d’une famille républicaine espagnole. Mais depuis trente ans les grandes entreprises hexagonales ont été pour la plupart démantelées, vendues à la découpe ou transplantées sous des cieux plus cléments aux investisseurs.

Le taux de syndicalisation en France, on le sait, est très faible, il plafonne à 11% en moyenne – 3,3% chez les moins de 30 ans – contre 50% en Europe du Nord. Que pèsent les quelque 620 000 encartés de la CFDT, aujourd’hui numéro un dans l’Hexagone, face aux 7 millions d’adhérents du seul syndicat japonais Rengo ? Bien peu, sinon que les Français restent auréolés du prestige de la Révolution de 1789 et de la Commune, et que dans les réunions internationales, si on les charrie sur leur propension à organiser « des grèves et des manifs », on admire leur combativité. Déclarait à Blois le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger, impressionné par « l’ambiance de dingue » régnant dans la salle commune d’une des entreprises les moins considérées qu’il ait visitées durant son existence de syndicaliste : un abattoir. Du fond de l’indignité, dans le sang des animaux et les flaques d’eau où pataugent les bottes, montait la chaleur de vouloir être ensemble.

Une manifestation semi-savante réunissant des clercs et leur public, qui permet dans ses moments les plus réussis de toucher du doigt l’utopie d’« intelligence collective » que portait après mai 68 le syndicat d’Edmond Maire, jette forcément un regard rétrospectif sur ce que fut le travail. Depuis le néolithique jusqu’aux goulags soviétiques en passant par l’esclavage, dont un monumental pavé paru récemment au Seuil s’efforce de retracer le caractère répandu sur la planète. Même si le stigmate de la condition servile reste aujourd’hui attaché aux Noirs, quels que soient leur milieu social ou leur origine géographique, ce qui conduisait le très retenu Pap Ndiaye, nouveau directeur du Musée de l’immigration de la Porte Dorée à Vincennes, à se revendiquer « Noir par dignité », de même qu’autrefois un Raymond Aron se définissait, après la Shoah, comme « Juif par dignité ».

Le temps des ouvriers

Parmi les pépites du programme cinématographique offert à Blois, citons la formidable série en quatre volets Le temps des ouvriers, signée pour Arte par Stan Neumann (*) – « Il n’y a qu’en France qu’on peut faire des films avec cette liberté-là » remarquait ce réalisateur né en Tchécoslovaquie, à qui la chaîne franco-allemande a sans doute fait appel à cause de ses exigences formelles. Il y avait aussi Mémoires de la mine, exhumé des archives de l’INA par Sophie Bachmann, dans lequel le réalisateur Jacques Renard, qui était issu de ce milieu-là, a recueilli, en les confrontant aux films de propagande des Charbonnages de France, la parole de mineurs du Pas-de-Calais (et de l’une de leurs épouses, qui corrige le dicton par trop optimiste de sa région : « Femme de mineur, femme de seigneur », le surcroît d’aisance financière étant chèrement payé par la silicose).

On y voit au contraire que « le charbon ne tombe pas tout seul », combien c’était un travail dur et dangereux, un véritable corps à corps avec la houille noire, souvent avec juste la place de s’allonger dans une veine. Et comment les immigrés marocains, pressés de toucher les primes de rendement afin d’envoyer de l’argent à leur famille restée au pays, oubliaient parfois les consignes de sécurité. Ce film en quatre volets (je n'ai vu que les deux premiers), qui restitue le témoignage alors inédit des mineurs polonais et ukrainiens recrutés dans les années 1920 – expulsés sans pitié ensuite avec leurs familles durant la Grande Dépression -, a été diffusé en 1980 à la télévision française. L’année suivante, Mitterrand était élu Président de la République grâce à son fameux slogan « Changer la vie ».

Son ultime meeting de campagne se tint à Cambrai, une ville plutôt bourgeoise du Nord : dans l’immense salle pleine à craquer, les mineurs vêtus de leur tenue de travail, avec leurs lampes, étaient assis au premier rang. C’étaient des héros de ce qu’on appelait alors « la classe ouvrière ».

C’était il y a quarante ans. Les derniers puits du Pas-de-Calais ont été fermés il y a deux décennies et tout s’est accéléré depuis, un changement vertigineux qui nous laisse sur le carreau, sonnés, étourdis, à regarder passer les « premiers de cordée » tandis que les autres se battent pour survivre.

En 1980 aussi j’avais fait un reportage dans une mine de charbon du Kentucky où des jeunes femmes sans peur, qui constituaient déjà 10% de la main d’œuvre locale, tenaient à travailler malgré les résistances de beaucoup de leurs camarades masculins (et de leurs épouses au foyer, inquiètes de savoir que leurs hommes les côtoyaient). C’était en effet payé 100 dollars pour une journée de neuf heures, un bien meilleur salaire que lorsqu’elles étaient serveuses, institutrices ou infirmières. La hausse des prix du pétrole en 1973 avait redonné aux mineurs une marge de négociation, mais les compagnies ne reculaient devant aucun moyen pour les intimider – un film signé Barbara Kopple raconte la grève violente qui avait eu lieu en 1976 à cet endroit : Harlan County, USA. Un grand vent d’émancipation se levait alors partout en Occident. Les « Trente Glorieuses » étaient derrière nous, mais nous n’en avions pas conscience.

La charge du juriste Supiot contre le néolibéralisme

Que les patrons ont traité jadis leurs ouvriers avec une cruauté que nous avons du mal à imaginer aujourd’hui (un historien écossais, dans la série d’Arte, rappelle comment les travailleurs d’une usine employant des produits chimiques très corrosifs au début du 19ème siècle « pouvaient passer un crayon » de façon transversale à travers les trous creusés par les fumées toxiques dans leur paroi nasale), n’enlève rien à l’indifférence glacée avec laquelle le capitalisme néolibéral broie désormais les individus. En France, un agriculteur se suicide tous les deux jours.

C’est ce qu’a rappelé, au cours de sa « conférence inaugurale », le grand juriste Alain Supiot, spécialiste du droit du travail et ancien professeur au Collège de France. Comme il l’a précisé sur un ton ironique, il peut se le permettre, étant à la retraite. Juste en face de lui, dans l’hémicycle de la Halle aux Grains, était assis le président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand (LREM).

La justice, nous dit Supiot, suppose la « ternarité » et elle est toujours « le produit d’un effort », tandis que le système informatique qui prétend nous gouverner est binaire. Or « depuis la célébration des noces du capitalisme et du communisme par Deng Xiaoping », les dirigeants français s’emploient à « déconstruire systématiquement » le modèle d’une société égalitaire ébauché à la Libération par le Conseil national de la Résistance : place à « l’ordre spontané du marché ». C’est ainsi que le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade), l’ancêtre de l’OMC, s’est installé à Genève dans les anciens locaux de l’OIT, l’Organisation internationale du travail.

Place aussi à « l’économie comportementale », celle qui guide les masses en douceur là où l’on veut les conduire – il a recommandé la lecture de Deep Earnings. Le néolibéralisme au cœur des réseaux de neurones (2021), où le physicien Pablo Jensen démonte ces mécanismes sophistiqués. C’est le « nudge » utilisé par le gouvernement Macron durant la pandémie, que Supiot assimile à une « technique de dressage » afin que pauvres et humiliés ne ruent pas trop dans les brancards. Le travail « ubérisé » qui place au premier plan des « liens d’allégeance » remet ainsi au goût du jour l’ancienne tradition du servage.

Citant à plusieurs reprises Simone Weil, la philosophe mystique qui mettait pendant la seconde guerre mondiale la totalité de son salaire sur la table de son foyer de travailleurs pour que ses prochains y puisent librement, quitte à jeûner elle-même, Supiot a indiqué qu’en dehors des deux impératifs auxquels on voudrait aujourd’hui nous réduire, « avoir » et « être », les humains se sont souvent distingués par leur capacité à « agir », notamment dans l’intérêt commun – et parfois au détriment de leurs intérêts immédiats.

« La pandémie s’éloigne, les principes du néolibéralisme reviennent plus fort que jamais » a averti le conférencier, remarquant que Facebook « prépare les jeunes à travailler sur les plates-formes ». Richard Ferrand a pris cette volée de bois vert avec un calme olympien - tout de suite après, il allait dîner en bonne compagnie au château de Chambord. Dès le lendemain, lors d’une table ronde sur Les fabriques de l’information dans un univers numérisé, l’universitaire Damon Mayaffre, expert du langage politique, a bluffé l’assistance en lui proposant le discours de victoire de Macron… en 2022, entièrement écrit par une intelligence artificielle. Pareilles techniques de simulation sont déjà à la portée de tous, et quand se généralisera la contrefaçon de la voix il deviendra très difficile de faire la différence entre vraie et fausse information. La scène du film de science-fiction Terminator 2 où le « gentil » androïde décèle immédiatement au téléphone que c’est le « méchant » androïde qui parle, sera le cauchemar quotidien des journalistes.

En arpentant les ruelles de Blois, où s’inscrivent dans les pavés et les façades de pierre blonde de glorieux souvenirs, on ne pouvait s’empêcher d’y sentir la fin d’une époque, le doux crépuscule d’une Europe qui a gouverné le monde et croyait que son règne durerait toujours. Mais peine encore à comprendre, malgré ses trésors de science, ce qui lui arrive aujourd’hui.

(*) J'avais mal orthographié initialement le nom de cet excellent documentariste. C'est corrigé.

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